Émancipation des esprits

Sortir l’esprit humain du poids des coutumes, « thinking out of the box », semble avoir été au cœur de la pensée des Lumières, des combats de nos instituteurs d’avant 14, et de Jaurès, parmi beaucoup d’autres.

Apprendre l’individu à penser semble avoir deux intérêts, pour eux. Tout d’abord, lui éviter de se faire manipuler. Ensuite, le libre arbitre est gage d’efficacité : plus efficace est la raison de l’individu, plus la population est globalement efficace.

Mais qu’est-ce que bien utiliser sa raison ? Il me semble que c’est pouvoir décider vite et bien. Pour cela je crois qu’il faut 0) avoir un minimum de pratique de la prise de décision, 1) un minimum de connaissances sur beaucoup de sujets différents, 2) être au cœur d’un réseau de plus spécialistes que soi. 1) et 2) ont la même justification : pouvoir vite acquérir les informations nécessaires à une décision.

Jean Jaurès

Livre de Jean-Pierre Rioux, Perrin 2008.

Étrange. Jaurès a eu la vie du philosophe grec. Sa mort est l’illustration de sa pensée.

Jaurès était porté par un idéal : réaliser l’unité de l’humanité. Comme Socrate, il a été mis à mort par ceux qui n’en voulaient pas. (Et son assassin a été acquitté…) Et comme Socrate, et contrairement à son camarade Bergson et aux philosophes modernes, il a utilisé la philosophie pour transformer la société.

Il a été ce qu’il prêchait. Il voulait « émanciper » l’homme, qu’il apprenne à penser par lui-même. Il a été un esprit libre, indépendant des partis, des appareils, et surtout des dogmes. Et pourtant, en dépit des haines qu’il a suscitées, il n’a pas été sans pouvoir. Il a réussi, notamment, une sorte de fédération de courants socialistes invraisemblablement individualistes et centrifuges, et même de la très puissante CGT.

C’est à son inébranlable optimisme qu’il a dû l’influence qui fit ce miracle. Il avait la capacité de voir le bon côté de tout, de la religion, de la France, du nationalisme, du colonialisme, de la lutte des classes, du parti socialiste et de ses sectes, du syndicalisme, et même du marxisme… Et il en jouait pour éviter leurs vices et leur médiocrité qu’il percevait bien mieux que d’autres. Un Obama, qui aurait une culture encyclopédique, et à sang chaud.

Que la société internationale de son époque l’ait rejeté, en dépit de ses talents extraordinaires, montre probablement à quel point la haine de l’autre est un sentiment qui nous fait chaud au coeur.

La République des instituteurs

Livre de Jacques et Mona Ozouf, Seuil 1992. Qui étaient les instituteurs qui exerçaient entre 1871 et 1914 ?

Il y a quelque chose de la Conquête de l’Ouest dans ce livre. L’Amérique en aurait fait un film.

On y aurait vu le miracle de l’enfant de pauvre qui réalise les rêves de ses parents. Il s’affranchit de l’avilissement d’un ordre féodal. Premières années de travail : solitude, pauvreté, et bêtise hostile de l’église. Mais il tient bon. Mérite et abnégation le font triompher. Par « l’aménagement modeste et acharné du présent », il transforme sa société en la nôtre.

Comme dans la Conquête de l’Ouest, on verrait aussi que le monde qui a remplacé les espaces de ses exploits, avec ses villes, ses voitures, sa pollution, son matérialisme aveugle… n’est pas celui qu’il désirait.

Que voulait-il ? Une nation d’hommes libres. Et, pour cela, il fallait émanciper leur pensée, en leur apprenant à raisonner. Il voulait leur donner l’égalité, celle du mérite qu’apporte un travail acharné. Et une fraternité, qui était le solidarisme. Il croyait au « progrès de la raison » « qui mettrait fin à tant d’injustices et de misères ». Formidablement pacifiste, il fut Républicain, puis Radical, puis Socialiste. Son  Dieu était Jaurès : il avait fait du socialisme un humanisme, lui retirant ses dangereuses folies idéologiques (lutte des classes, sectarisme, communisme…).

Qui était-il ? Un individualiste farouche que l’injustice révolte. Et peut être avant tout un rare exemple d’une vocation qui réussit. Tout dans sa vie et dans l’influence qu’il a reçue est allé dans une même direction.

Comment voit-il le monde des années 60 ? De Gaulle est une sorte d’antéchrist. L’antithèse de tout ce à quoi il a cru. La société de l’époque ? Un matérialisme fade, plus d’idéaux. Les instituteurs modernes ? Des paresseux dont le militantisme d’agités a trahi son combat et a donné raison à ses ennemis. « Il ne reste rien de mes efforts » dit-il.  

Langage Sarkozien

Il est dit que M.Sarkozy chasse sur les terres du FN (Eric Raoult). Est-ce vrai ?

Un détail me fait douter de cette théorie : la langue de M.Sarkozy. M.Le Pen parle bien, dans un Français élégant, recherché, et classique. M.Sarkozy nous inflige une sorte de charabia. Mais tous nos hommes politiques semblent lui avoir emboîté le pas.

Peut-être ont-ils raison ? Ne se mettent-ils pas à la hauteur de ce qu’ils perçoivent des capacités de notre intellect ? Ne font-ils pas preuve d’efficacité ?

Alors comment expliquer que les tribuns d’antan, les Jaurès, les de Gaulle… ont pu adresser à la France des discours qui semblent destinés aux anthologies de la littérature française, et que la France se soit enthousiasmée pour eux, comme elle ne s’enthousiasmera jamais pour leurs remplaçants modernes ? Aimons-nous ceux qui nous croient exceptionnels ?