Malaise des classes moyennes : un point

« Montée du populisme ». Malaise des classes moyennes. Les universitaires enquêtent. Leurs travaux disent à peu près la même chose.

  • La société d’après guerre a considéré que le monde était devenu complexe, et que les diplômés étaient les mieux qualifiés pour la diriger, elle leur a donné tous les pouvoirs. 
  • Le diplômé détient l’autorité de celui qui sait par rapport à l’ignorant, le pouvoir politique, le pouvoir économique, et la richesse. Ce qui est une première : les utopies qui désiraient le gouvernement par les « sages » les privaient de biens.
  • Les diplômés ont créé une classe qui s’auto-reproduit, et stoppe l’ascenseur social pour le reste de la population.  
  • Cette aristocratie a des valeurs totalement différentes de celles du reste de la population. Elle ne peut donc prétendre la représenter, à moins de renoncer à la démocratie. 
  • Elle est incapable de comprendre le monde qui l’entoure, donc de se remettre en cause. C’est une de ses caractéristiques les plus surprenantes. 
  • Sa gestion des affaires des nations est, en quelque sorte, un jeu à somme nulle, les classes moyennes étant perdantes, elle gagnante (1/99).  
(Une étude du cas des USA, ici.  Et ici une recension par Hervé Kabla d’un ouvrage traitant de l’Angleterre. Une autre, par Elise Tenret, pour la Vie des idées, ici, portant, plus généralement, sur l’Occident.)

Le retour de la guerre froide ?

Trump / Sanders, Johnson / Corbyn, Macron, Poutine, Xi Jinping. Déjà vu ?

Mêmes profils que les leaders politiques du temps de la Guerre froide ?

Les analyses universitaires de la vie politique moderne concluent à un rejet de la « société du diplôme », qui a succédé aux trente glorieuses. Et si, implicitement, l’électeur avait décidé que la guerre froide lui avait été plus favorable que l’époque actuelle ?

Boris Johnson, cinquième colonne du socialisme ?

On s’attendait à Boris Johnson ultra libéral. C’est tout le contraire qui semble se passer. Non seulement, il augmenterait le déficit du pays pour financer la remise sur pieds du système de santé national (NHS), mais on apprend qu’une cellule spéciale du ministère des finances a pour mission de traquer l’évasion fiscale des familles riches. J’entendais dire qu’il y avait eu prise de conscience, chez les conservateurs, que les réformes thatchériennes étaient allées trop loin.

Assisterait-on à un revirement, en Occident : dorénavant, la classe moyenne serait privilégiée par les politiques ? Le principe de la société va-t-il changer ? Jusqu’ici c’était le « mérite » que l’on gagne en réussissant ses études. Maintenant, ce serait le « mérite » qui résulte d’une vie laborieuse. Dans ces conditions, il demeurerait de « bons riches ». Ce serait ceux qui devraient leur richesse à leur travail, non à quelque manoeuvre habile. Des études au travail ?

A suivre…

(Financial Times :
Secretive UK tax unit homes in on rich families 
The UK’s tax authority has created a secretive unit to investigate the use of family investment companies by the very wealthy to avoid inheritance tax, putting family offices holding an estimated $1tn-plus in assets in its sights. HM Revenue & Customs set up the team last April to target the issue. The creation of the new unit, which was not previously disclosed, comes amid growing concern about inequality and the perception that the wealthy avoid taxes by using sophisticated legal instruments.)

Le grand autodafé des diplômés ?

Populisme : révolte contre les diplômés ?

Donner le pouvoir aux diplômés semblait une bonne idée. Ne sont-ils pas mieux équipés que nous pour gérer un monde complexe ? Mais, ils n’ont pas fait la preuve de leur compétence. Et surtout, ils ont établi un nouvel ancien régime. Une dictature du diplôme, avec reproduction sociale. Voici ce que dit une recension de « Diploma democracy ». Et cela menace la démocratie :

l’absence des non-diplômés dans les instances politiques nuit à la représentation de leurs valeurs et de leurs pratiques, empêchant toute forme d’identification possible avec les gouvernants et explique sans doute leur désaffection pour la politique, qui s’observe dans tous les pays européens. 

Bernard Stiegler et son laboratoire de banlieue

Bernard Stiegler fait tout avec passion. La contestation, l’élevage, la restauration, le cambriolage, la philosophie. Pas le bac, pour cause de révolte contre un système éducatif, de banlieue, délabré, mais sommité de la pensée, « people » engagé dans toutes les expérimentations sociales.

Des livres difficiles, apparemment, mais une parole claire. (Dommage qu’il ne commente pas ses ouvrages ?) J’ai cru comprendre quelque-chose à la phénoménologie, grâce à lui. Ce serait une reprise du cogito ergo sum de Descartes : je ne suis sûr que de moi, comment puis-je m’assurer que je pense bien ? Voilà qui tombe à pic, en ces temps de post modernisme et de post vérité ?

Applique-t-il ce principe ? Il est convaincu que, sauf un miracle, l’espèce humaine va disparaître. Il est aussi convaincu qu’il y aura de moins en moins de travail. Il est, encore, convaincu que les habitants de Seine Saint Denis n’ont pas d’avenir. C’est pourquoi il veut les préparer à faire contre mauvaise fortune bon coeur. Avec toute une équipe de scientifiques, il les observe et il fait des expériences sur eux. L’avenir du pauvre : animal de laboratoire ?

Etrange qu’il ne se soit pas demandé pourquoi l’ascenseur social ne fonctionne plus, et qu’il ne fasse pas profiter le laissé pour compte de son expérience ? Comment utiliser la prison pour faire des études, devenir une autorité morale, et, avec une fille normalienne, illustrer la reproduction sociale ?

(Une émission de France Culture.)

Changement du personnel politique aux USA ?

La question de « l’impeachment » de Donald Trump a révélé un curieux phénomène : un des rares républicains à s’opposer à Donald Trump a été Mitt Romney, précédent candidat à la présidence.

La curiosité vient de ce que les deux ennemis les plus féroces de Donald Trump, chez les républicains, ont été les deux précédents candidats du parti à la présidence des USA.

Ce qui laisse penser qu’il y avait une communauté d’idées entre démocrates et républicains de gouvernement. C’est cette pensée dirigeante, pensée d’intellectuels, qui, probablement, est en cours de remplacement. Nouvelle curiosité : la lutte des classes semble revenir à l’ordre du jour. Avec, d’un côté, un Trump, résurgence des « capitalistes », et un Bernie Sanders, de l’autre, défenseur des forçats de la faim.

La « lutte finale » serait-elle durable ?

L'effacement de Proudhon

Pourquoi ne parle-t-on pas de Proudhon ? Pourtant il semble avoir été prescient. Pourquoi, au moins, n’a-t-on pas essayé d’explorer ses idées ?

Il y a un parallèle curieux avec White Working Class. Dans les deux cas, il y est question de classe moyenne, et d’intellectuels. Les maux semblent identiques. La classe moyenne est préoccupée par ses conditions d’existence ; l’intellectuel défend des idées élevées et abstraites. L’intellectuel gagne, et l’on découvre que ses idées ont eu des conséquences qui ne l’étaient pas. En effet, la démocratie et son système représentatif ne peut que donner le pouvoir à celui qui sait causer, donc à l’intellectuel. Et si, depuis trois siècle, l’intellectuel était l’agent du changement ? Pour son propre compte ?

Cela pourrait expliquer aussi la disparition de Proudhon. L’intellectuel est aussi enseignant. Il ne va pas enseigner des idées qui ne lui conviennent pas.

Faut-il guillotiner l’intellectuel ? Trop tard. Nous sommes tous des intellectuels.

Le surprenant retour en grâce d'Albert Camus

C’est la troisième fois que j’entends une émission de France Culture à la gloire d’Albert Camus, en quelques semaines.

Surprenant. Le crédo de la gauche intellectuelle, dont France Culture est l’organe, est le postmodernisme, autrement dit des absolus imposés par des virtuoses de la raison. Or, Camus assimile les absolus au « nihilisme » (à la destruction de la vie par l’idéologie), et, comme le disait l’émission, combattait pour la « vérité », moyen qui ne peut être tordu à la justification d’aucune fin. Ce n’est pas étonnant qu’il ait fait, en son temps, l’objet d’une retentissante excommunication de la part des intellectuels français : il niait tout ce qu’ils étaient. Et, aussi, que le président Hollande ait choisi d’oublier le centenaire de sa mort (ce que rappelait une autre émission) ?

Pouvoir changer d’opinion est tout à l’honneur de l’intellectuel. (A condition qu’il en ait changé autrement que par l’influence de son milieu ?)

(Curieusement, les experts de Camus ne semblent pas avoir bien compris ce qu’il appelle « révolution » et « révolte »…)

L'élection du saint esprit ?

J’entendais un médecin expliquer qu’au coeur de la crise de la médecine, il y avait la déconsidération de la « main ». Ce que nous appelons « élite » n’est plus qu’ENA, pur esprit. Et cet esprit ne comprend rien à la médecine, à la santé, à l’humain. Et c’est le chaos.

On a beaucoup parlé de financiarisation, voire de retour du capitalisme, mais la caractéristique de notre temps n’est-elle pas là ? L’intellect pur est aux commandes du monde ?

Cela est plus nouveau qu’on pourrait le penser. Par le passé, même un polytechnicien du corps des mines était passé… par la mine. Un ingénieur des ponts, faisait des ponts, et des métros, et y perdait parfois un bras. Le normalien, aussi Bergson ou Durkheim qu’il soit, enseignait dans le secondaire. Croire que l’on peut arriver à la tête d’une entreprise, d’un hôpital ou de la nation à la suite d’un concours est tout neuf.

Monde d’illuminés ?

Les vertus de l'intellectuel

A l’occasion des soixante ans de la mort de Camus (le 4 janvier dernier), il était loué par France Culture. On disait aussi beaucoup de mal de Sartre, résistant de la vingt cinquième heure, et auteur d’une oeuvre qui ne lui a pas survécu. La clique de Sartre a qualifié Camus de « philosophe pour classes terminales« , parce qu’il n’était pas agrégé de philosophie. Alors que la pensée philosophique de Camus, qui cherche à mêler les deux aspirations historiques de la philosophie, était certainement bien plus profonde que celle de Sartre.

En 2013, le centenaire de Camus est passé inaperçu. Peut-être n’était-il pas encore bien de dire du bien de Camus ? Car longtemps l’opinion a été dominée par celle des « intellectuels », dont Sartre était le premier représentant, et à laquelle s’opposait Camus.

L’évolution de France Culture, radio d’intellectuels, montre qu’une des qualités de l’intellectuel est de pouvoir changer d’opinion. Au fond, ce n’est pas un doctrinaire. Peut-être est-il en train de découvrir que penser n’est pas croire et que sa formation, qu’il a fort peu utilisée, l’y préparait ? On ne naît pas intellectuel, on le devient ?