Anachronisme

Ce que dit Alain Corbin sur l’anachronisme dans les travaux des historiens me frappe depuis bien des années. Machine à remonter le temps, nous nous imaginons, avec nos idées actuelles, vivant avec nos ancêtres. Qu’aurions-nous fait ?

Mais ce n’est pas comme cela que la vie se passe. J’ai pris conscience, en vieillissant, que mes parents étaient pauvres. Seulement, à l’époque, ni eux ni moi ne le savions. Au contraire. L’histoire officielle est que nous étions une famille idéale. Rétrospectivement, le seul indice de pauvreté était la haine de mon père pour les impôts. Il devait avoir du mal à joindre les deux bouts. (Bizarrement, il ne se rendait pas compte que le principal moyen de financement de l’Etat n’est pas l’impôt, mais la taxe, qui est hautement inégalitaire.)

De même, lorsque l’on retrouve des témoignages des ouvriers des premiers temps, on n’y lit pas des plaintes, mais, au contraire, de la fierté.

Un moteur de l’histoire ? Parce qu’il se sent mal à l’aise en s’identifiant à la condition de l’autre, l’intellectuel, l’enfant de grand bourgeois, pond de belles théories, comme le Marxisme, pour transformer le monde à son image, non sans avoir, au passage, déclenché d’effroyables calamités ?

Mal de la raison

Une nouvelle fois, j’avais tort. Je n’avais pas compris les subtilités de Platon. Dans Gorgias, il ferait une distinction entre la bonne et la mauvaise rhétorique. La première serait au service d’un savoir.

Exemple type, donné par Platon : le médecin. Le médecin sait mieux que nous, donc il n’a pas à se préoccuper de notre volonté. Idem pour le philosophe, qui possède la science du bien.

Première observation. Mais qu’est-ce que le bien ? Pour le médecin, c’est la durée de vie. Il l’allonge quoi qu’il en coûte. Il ne comprend pas ce qui n’est pas quantifiable. Pour lui la complexité n’existe pas. Il en est de même pour le philosophe, seulement, il n’a même pas une durée de vie à optimiser. Alors le bien est ce qu’il en a en tête à un instant donné.

Seconde observation. Ce phénomène ne s’est-il pas produit récemment ? Il y a, à nouveau, un indicateur à optimiser : la température du globe. Il y a « urgence », ce qui signifie que la démocratie est suspendue. Pour nous convaincre qu’il faut faire ce que l’on nous dit, on invoque des « experts », les médecins du climat. Et la rhétorique de l’influence est mise au service de cette cause, à la manière de Gramsci, qui pensait qu’il fallait raconter au peuple ce qu’il avait envie d’entendre, puisqu’il ne pouvait pas savoir ce qui était bien pour lui.

Pathologie de l’intellectuel ?

Bourgeois !

Sartre traitait Camus de « bourgeois ». Que signifie « bourgeois », lorsqu’il est utilisé par un intellectuel engagé ?

Ne serait-ce pas un individu uniquement intéressé par les biens de ce monde ? Le non bourgeois est un pur esprit, une âme noble ?

Cela m’a rappelé une phrase que l’on prête à un corsaire français. Un Anglais lui demandait : « pourquoi vous battez-vous pour l’argent, alors que nous nous battons pour l’honneur ? », « on se bat toujours pour ce que l’on n’a pas ».

Rèvé-je ?

Le rêve chez les Surréalistes, chez Freud… Et chez vous ?

Vous souvenez-vous de vos rêves ou dormez-vous à poings fermés ? Vous intéressez-vous à vos rêves ? Leur croyez-vous un quelconque intérêt ?

Ce qui est surprenant est à quel point l’intellectuel tend à « prendre son cas pour une généralité », comme auraient dit mes copains de cours élémentaire. Et à manquer de sens critique ?

Absurde imprévu

La pensée captive (Czeslaw Milosz) raconte ce qui arrive à la pensée dans un régime totalitaire.

Un paragraphe traite de l’effet inattendu qu’a « l’absurde » sur l’intellectuel. L’intellectuel ne comprend pas à quoi rime ce qui l’entoure. Le monde est absurde. Loin de vouloir se suicider, il se met alors à haïr le reste de la population, qui ne partage pas son point de vue. Il la qualifie, en bloc, de « bourgeoise », pour son matérialisme abject.

En fait, l’absurde n’est pas une fatalité, pour l’intellectuel. L’homme doit imposer sa volonté à la nature, lui donner un sens. C’est comme cela qu’il en vient à être révolutionnaire et totalitaire.

Voilà qui est extraordinairement éclairant.

Génération critique

France Culture me fait découvrir des gens dont je connaissais peu les travaux. Du coup, je cherche les émissions qu’elle leur a consacré. Et j’observe une différence entre les nouvelles et les anciennes.

Dans les anciennes, l’animateur semblait connaître parfaitement l’oeuvre du sujet de l’émission, à tel point que l’on avait l’impression d’une conversation entre égaux. Je suis impressionné. Ce n’est plus le cas. L’oeuvre est étudiée par des experts invités. Et ceux-ci paraissent la ramener à bien peu. La personne fut-elle une féministe ? Un infect colonialiste ?

Comment un universitaire obscur peut-il s’arroger le droit de juger (de condamner) l’oeuvre de toute une vie ?

Nouvelle France

Roland Barthes parlait de la « nouvelle critique ». Il est curieux à quel point la France aime ou a aimé ce qui est nouveau. Il y a eu le « nouveau roman », la « nouvelle vague », les « nouveaux philosophes ». (Entre autres ?)

Peut-être aussi les surréalistes.

Tous semblent avoir pensé enterrer leurs prédécesseurs en inventant une nouvelle forme. Ils ont épaté le bourgeois sans fatigue ?

Ont-ils enterré leur discipline ? Ou furent-ils son chant du cygne ?

Faux amis

Hannah Arendt a gardé un mauvais souvenir de son passage en France (France culture).

Elle doit quitter l’Allemagne pour cause d’antisémitisme. Surtout, elle est abandonnée de ses « amis ». Curieusement, c’est un phénomène propre aux intellectuels.

Arrivée en France, ce sont les Juifs français qui ne veulent pas de Juifs allemands. En revanche, elle trouve une concierge qui l’héberge, elle et sa tribu de Juifs errants.

A l’air Trump, son expérience a-t-elle quelque chose à nous apprendre ?

Paul Bénichou

Découverte de Paul Bénichou. Ce Juif algérien est le produit classique de l’ascenseur scolaire français du début du siècle. Repéré pour ses talents, il est propulsé à Normale sup. Il y devient surréaliste (une aristocratie, qui considérait la société avec condescendance).

Spécialiste de littérature française et ibérique. Il semble avoir étudié Baudelaire pour une raison qui m’intéresse : qu’est-ce qui peu expliquer la naissance de l’intellectuel déprimé ? (Autrement dit le Bobo, invention qui nous est due.)

Son idée serait que la religion a perdu toute crédibilité au temps des Lumières. Une élite intellectuelle a surgi, à sa place. Mais les illusions se sont dissipées. Le romantisme est apparu, en réaction. L’intellectuel a conservé ses prétentions à l’autorité morale, mais il a perdu son optimisme triomphant. Le philosophe des Lumières a cédé la place au poète, qui se complaît dans les ténèbres ?

Le bon plaisir, de France culture.

(Paradoxalement, la fiche wikipedia anglaise de Paul Bénichou est infiniment plus sérieuse que son équivalent français.)

Ile de Sein

Les habitants de l’Ile de Sein entendent l’appel de De Gaulle. Alors, tous, à l’exception des vieux et des enfants, ils s’embarquent pour l’Angleterre.

Tout ce qui reste de la population va devoir trouver les moyens de survivre, sans pêche, avec les ressources de l’île, qui n’en a pas.

La guerre est finie. La radio nationale lui rend visite. Les hommes reviennent. Certains sont rentrés depuis seulement deux jours. Qu’espèrent-ils de la vie ? Reprendre la pêche. Qu’ont-ils fait pendant ces 5 ans ? On n’en saura rien, sinon qu’ils ont beaucoup voyagé…

On ne peut rêver contraste plus frappant avec nos, auto proclamés, héros modernes ?