Le ressort de la destinée

« C’est en chacun, dans son for intérieur, dans sa conscience et dans sa volonté que se trouve le ressort de la destinée. » (Elisée Reclus.)

Voilà qui va à l’encontre de ce que nous disent les sciences modernes du comportement : les conditions dans lesquelles nous nous trouvons orientent nos décisions ; nous surestimons la force de notre volonté.

C’est peut-être vrai à court terme, mais pas forcément à long terme. Même si l’homme est massivement influencé par son éducation, et par son milieu, il y a, au fond de lui, quelque-chose qui l’amène à douter. Et de là, avec beaucoup de difficultés, et de douleurs, peut émerger, après des années, le changement.

C’est mon opinion du moment.

Le philosophe moraliste

Ce qu’écrit Schopenhauer des femmes est très mal, disait un philosophe.

Je me suis demandé s’il ne commettait pas une faute professionnelle. Il avait été invité pour parler en spécialiste de l’oeuvre de Schopenhauer. Ce qu’il pense de Schopenhauer et des femmes est de l’ordre de son opinion personnelle. Utiliser son prestige académique pour nous persuader de ses idées n’est-il pas de l’ordre de la manipulation ?

(Comme si être une vedette de la chanson autorisait, par exemple, à s’affirmer comme un arbitre de la vie politique.)

Résistance au changement

Le jugement que l’on porte sur une question change en fonction de la façon dont on la présente.

Que faut-il faire pour parvenir au pouvoir ? Auriez-vous une chance de réussir ? D’ailleurs, cela vous semble-t-il digne de votre vie de s’engager sur ce chemin ? Si le candidat au pouvoir n’est pas un homme comme vous, à quoi peut-il ressembler ? Ses aspirations et le parcours qu’il doit suivre sont-ils compatibles avec compétence et souci de l’intérêt général ?…

Ainsi formulée la question du pouvoir, il est possible que l’on trouve quelque vertu à la résistance au changement.

Qui croire ?

L’affaire Arkadi Babtchenko (billet précédent) me rappelle un souvenir personnel. Il y a une bonne décennie, un grand patron à la retraite, fort polytechnicien, austère et respectable par ailleurs, avait envoyé à ses connaissances (dont moi) un mail nous informant d’une attaque de virus. Il fallait aller chercher un fichier, dans son ordinateur, qui avait pour icône un ourson, et le détruire. Cet homme respectable avait été victime de fake news. Mais qui aurait pu mettre en doute la parole d’une telle autorité ?

Il s’est passé quelque chose de curieux, il y a quelques années. J’ai commencé à prendre conscience de ce que ce qui semblait marcher jusque-là ne marchait plus. Beaucoup de gens ne se comportaient plus comme ceux à qui je les assimilais l’avaient fait. Le phénomène semble s’amplifier exponentiellement.

Difficile d’expliquer ce phénomène. Et, de toute manière, inutile de regretter le passé, il ne reviendra pas. La question est : comment s’adapter ?

Espion retourné

La Chine retourne nos espions, paraît-il. Je me suis demandé si la loi sur la protection des données était applicable, dans ce cas, et si l’Etat allait subir une amende fonction de son chiffre d’affaires.

J’ai surtout était étonné que l’on ait quelque-chose à nous voler. Elégante politesse chinoise : elle veut nous faire croire que nous sommes intéressants ?

D’ailleurs, est-ce les espions qu’il faut retourner ? Ne serait-il pas mieux, de manipuler les gouvernants d’un Etat, en ayant accès sur une base régulière et rigoureuse aux informations qu’obtient parfois le Canard Enchaîné ?

Gramsci

J’entendais beaucoup parler de Gramsci dans ma jeunesse. Un penseur marxiste mort en martyr, ça change du totalitarisme communiste. Si j’ai bien compris, sa théorie était que si nous acceptions le capitalisme, c’était dû à un lavage de cerveau. Le marxisme était une solution aussi durable que le capitalisme. En conséquence de quoi, il suffisait de nous laver le cerveau pour nous faire devenir communistes, et en être heureux.

La théorie du « lavage de cerveau » est aussi associée au postmodernisme. L’intellectuel, par sa parole, change le monde. Mais elle n’a pas abouti au communisme. L’intellectuel à remplacé De Gaulle par Gainsbourg. Une figure d’autorité par une autre. Il a changé le monde qui ne lui allait pas, par celui qui lui convenait. Puisqu’il représente le bien, il n’avait pas besoin de lire Gramsci, pour faire du Gramsci ?

Pouvoir de la femme

Le caprice est-il une arme ? Les femmes de jadis étaient dites capricieuses. Ce que l’on traduit par tête de linotte. Mais n’est-ce pas les sous-estimer ? Car le capricieux est imprévisible. Il demande une attention de tous les instants. Il ôte toute liberté à celui qui croit l’asservir. Et si le caprice était une technique d’emprise ? C’est ce que l’on voit dans les romans classiques : le caprice conduit à l’aliénation.

L’homme n’aurait-il pas beaucoup gagné avec le féminisme ?

(Sacha Guitry aurait dit :  » Si le plus grand plaisir des hommes est de se payer les corps des femmes, le plus grand plaisir des femmes est de se payer la tête des hommes. »)

Ethique de l'information ?

Un universitaire se disait choqué. Dans un différend qui l’avait opposé à quelqu’un qu’il considérait comme un charlatan, les journaux avaient donné autant de poids à sa parole, et aux travaux savants dont il n’était que le porte-voix, qu’à celle du charlatan.

Il me semble que c’est une tendance du moment. Par exemple France Culture annonce une mesure du gouvernement et interviewe ensuite, pour faire équilibre, le représentants d’un parti d’opposition, ou d’une association. Les deux opinions ont-elles le même poids ? Il est difficile de ne pas penser que l’on est là devant un procédé de manipulation.

France Culture répondrait probablement qu’il refuse la « parole d’autorité », qu’elle émane du savant octogénaire ou du président issu d’une élection. Seulement, il y a d’autres façons de procéder. Il ne faut opposer à la « parole d’autorité » un ensemble aussi significatif que possible d’opinions divergentes. C’est ainsi que l’on obtient une idée des dimensions du problème, et que l’on peut juger en son âme et conscience de ce qu’il faut en penser.

Qu'est-ce que la base ?

La base de FO veut en découdre avec le gouvernement. Le nouveau dirigeant du syndicat la représente. J’ai entendu cela, hier, chez France Culture.

Qu’est-ce qu’une base ? Souvent, c’est une minorité agissante. Est-elle représentative de la majorité ? La question n’a probablement pas beaucoup de sens. Tout ce qui compte, c’est, qu’effectivement, elle obtienne ce qu’elle veut. La majorité se trouvera devant le fait accompli. En fait, notre régime politique est probablement peu démocratique. Mais, dans certains cas, la majorité peut aussi faire entendre sa voix. En « creux ». Paradoxalement, par l’inaction. Car la minorité peut avoir besoin de la majorité. Et cela peut être le cas pour les syndicats. En effet, leur problème est qu’ils n’ont aucune représentativité. Leurs adhérents sont peu nombreux et en grande partie des professionnels du syndicalisme. S’ils veulent survivre, ils doivent étendre leur base…

M.Macron et la dispute

M.Macron semble avoir un talent rare. Il aime disputer avec ceux qui ne partagent pas son point de vue. « Vous avez vos questions, j’ai mes réponses », disait Georges Marchais. Presque toujours, la discussion politique est une confrontation de monologues. La raison en est que, sans une prudence de tous les instants, il est facile de faire des erreurs fatales. Mme Le Pen, lors du débat télévisé de la présidentielle, en donne l’exemple. Voilà pourquoi :

  • Le « framing ». C’est ce qu’a tenté Mme Le Pen. Il s’agit d’induire une réponse par la formulation de la question. Mme Le Pen a violemment attaqué M.Macron. Elle s’attendait à ce qu’il devienne agressif, et qu’il perde la face. Il a désamorcé l’attaque, en lui disant « pourquoi tant de haine ? ». Son procédé s’est retourné contre elle. Peu de gens seraient capables de cette manoeuvre. 
  • Le bien et le mal. Nous sommes si sûrs d’avoir raison que la contradiction est impossible. Du coup, nous perdons nos moyens lorsque l’on ne nous tient pas le discours attendu. Comme Condorcet, nous devenons des « moutons enragés ». Ce qui nous amène au point suivant :
  • La politesse. Nous sommes formés pour éviter le conflit. D’une part, cela nous amène à avaler des couleuvres. D’autre part, celui qui perd son sang froid perd la face. Mais la politesse n’excuse pas tout :
  • La paresse intellectuelle. Le psychologue Robert Cialdini dit que la seule chose que l’homme optimise, c’est son cerveau. Il l’utilise le moins possible. Nous ne sommes pas formés à décortiquer en temps réel la parole d’un interlocuteur. Retour au premier point, et sensibilité à la manipulation. 

D’ou, trois questions pratiques :

  • La force de M.Macron ? M.Macron est peut-être l’idéal de Socrate et des existentialistes : un homme qui a trouvé ce à quoi il croit. Comme Clémenceau, il a peut-être des principes chevillés au corps, et ces principes résistent à l’examen. Parmi eux se trouve, qui sait ?, celui selon lequel l’autre peut être convaincu par le raisonnement. 
  • Indestructible Macron ? Clémenceau, ne l’était pas. Par exemple, il lui est arrivé, dans un discours brillant, de faire sauter son propre gouvernement. (Mais c’était peut-être un acte manqué : il était épuisé par sa tâche.)
  • Comment devenir Macron ? Entraînement ? « Accouchement » à la grecque, façon Socrate ? Il faut se confronter au bain glacé de la contradiction, pour parvenir à ce qui est stable en soi ?