Le troisième âge de l'homo sapiens

En 92, j’étais à l’Insead. On y enseignait que le marché était tout. De la concurrence totale et sans contrainte sortait l’optimum absolu. Cela me paraissait idiot et anti scientifique. D’ailleurs, il était facile de trouver des contre exemples qui niaient les théories qu’on nous présentait. (Sans, pour autant, parvenir à ébranler les professeurs.) Et les faits m’ont donné raison. Mais, pourtant, cette théorie stupide a dominé le monde pendant 25 ans. Et elle a été absorbée par notre élite, pourtant supposée sélectionnée pour son intellect exceptionnel. A croire qu’elle n’avait pas compris ce qu’on lui avait enseigné.

Il en est de même de l’énergie nucléaire, disait un précédent billet. On a longtemps pensé que c’était bien. Puis on s’est mis à penser que c’était mal. Curieusement, ceux qui auraient dû avoir peur, nos parents, n’ont pas eu peur, et nous, qui aurions dû penser que nos prédécesseurs avaient essuyé les plâtres, nous-nous sommes effrayés.

Le troisième âge de l’homo sapiens
Cela pose la question des mécanismes qui font le changement, et semble valider une théorie de Norbert Elias. Le changement n’est pas une question de raison, mais de mode. Et la raison est totalement incapable d’endiguer les modes, parce qu’infiniment peu de personnes se soucient d’exercer la leur.

Mais peut-être que la mode a ses raisons, que la raison ignore ? Certes, mais le phénomène est connu et il est utilisé pour servir des intérêts qui ne sont probablement pas dans notre intérêt à long terme. Au fond, le premier usage de la raison a été de « mettre en mouvement les forces » de la déraison, pour paraphraser Saint Exupéry. Peut-être l’homo sapiens est-il devant un nouveau changement ? Acquérir une raison qui perçoive et évite les manipulations de la raison ? Nom de code de l’opération : développement durable ?

Faire fortune dans l'électronique

Bientôt, il n’y aura plus que Foxconn et Amazon, me disait un ami. Une entreprise qui fabrique, et l’autre qui distribue.

Il y a quelques décennies, le dirigeant d’Alcatel se défaisait de ses sites de production. Alcatel a disparu, tué par la concurrence chinoise. Jamais les entreprises de fabrication d’électronique n’ont été aussi fortes. D’ailleurs, me disait cet ami, ce qui a fait la fortune des beaucoup d’entrepreneurs du secteur c’est d’avoir repris, à vil prix, les usines d’Alcatel et de ses collègues. Même phénomène que celui qui a enrichi les oligarques russes.

Car Alcatel n’a pas été original. Il était à la mode à l’époque, partout, de la pharmacie à l’automobile, en passant par le pétrole, de se débarrasser de sa production, pour la confier à des sous-traitants. Il y avait toute une théorie qui allait avec.

Si l’on a quelque chose à reprocher à quelqu’un, c’est peut-être à notre Education nationale. Elle fait croire à son élite qu’elle a une pensée originale, alors qu’elle n’est qu’un mouton ?

Mystère de la décision

Qu’est-ce qui fait acheter un produit ? Dans ce domaine qui peut le plus ne peut pas le moins. J’en ai l’impression.

Dans ma jeunesse, il y avait une publicité pour « mini Mir », un produit aux multiples usages, qui ne coûtait presque rien. On voyait un commerçant se faire insulter par un client. Ce dernier lui disait qu’il était volé, puisqu’il n’achetait mini Mir que pour un seul usage. Je crois qu’il en est de même pour tout. Dire à quelqu’un que vous pouvez tout faire est une garantie d’échec. Il faut toucher, exactement, sa préoccupation du moment. Et cela demande l’usage « des bons mots ».

Il y a aussi une petite catégorie de gens qui sont capables de décrypter la nouveauté, les leaders d’opinion des livres de marketing. Comment entraînent-ils l’opinion ? Lui disent-ils donc ce qu’elle veut entendre ? Peut-être qu’il entre alors en jeu un second phénomène, aussi étudié par les sociologues : la validation sociale. Nous sommes des moutons de Panurge.

(On pourrait aussi arguer du fait que les leaders d’opinion ne décryptent rien, mais cherchent la nouveauté pour la nouveauté…)

Aura et manipulation

Aura est un terme de psychologue.

Robert Cialdini raconte l’histoire suivante. « Dans une expérience menée dans cinq classes en Australie, un homme est présenté comme un visiteur de l’Université de Cambridge. Cependant sa position à Cambridge fut présentée différemment à chaque classe. A une classe, il est présenté comme un étudiant, à une deuxième, un expérimentateur, à une autre, un assistant, à une autre encore un assistant senior, à un cinquième un professeur. Après son départ, on a demandé à la classe d’estimer sa taille. on a trouvé qu’avec chaque accroissement de son statut, l’homme grandissait de plus de un centimètre. » (Influence, Science and Practice.)

N.Sarkozy portait des talonnette. Dans notre société, la taille est associée, chez le mâle, au prestige, à « l’autorité ». Et l’homme tend à suivre aveuglément l’autorité. L’aura est le prestige qui entoure certaines personnes. L’aura fait que nous ne les percevons plus comme des êtres humains. Quelqu’un que nous n’aurions pas remarqué dans la rue, qui nous aurait ennuyé par ses banalités, devient un sujet de fantasmes.

Voilà pourquoi la communication moderne cherche à gonfler l’aura de quelqu’un que l’on veut nous faire admirer. Car on veut que nous le suivions aveuglément. En particulier, on montre sa vie, comme on l’a fait pour Mozart, Pasteur ou d’autres, comme une marche triomphale. Quand bien même elle n’aurait été qu’incohérences, et hasard, et prédestination sociale. C’est probablement une des plus puissantes techniques de manipulation.

Le charme discret de l'hypocrisie

Dans la tradition de ce blog, le paradoxe, un jeune lecteur m’a écrit qu’il s’interrogeait sur le comportement d’une cousine institutrice. Elle se disait de gauche, mais ne mettait pas ses enfants dans une école au motif qu’il y avait là « trop d’Arabes ».

Trois hypothèses, à tester :

  • Il n’y a pas de paradoxe. La présence d’Arabes est un marqueur. Elle indique la médiocrité de l’école. C’est ainsi qu’aux USA les policiers arrêtent les noirs. Ils savent que si l’on exclut quelqu’un d’une société, il est probable qu’il n’en suivra pas les règles. 
  • « Moral licensing ». Une théorie de psychologie, avec pas mal d’exemples parmi les écologistes. Quand vous pensez faire le bien, vous vous permettez quelques écarts, souvent sérieux. 
  • Nietzsche. Bien avant la théorie du « selfish gene », Nietzsche aurait pensé que nous étions tous poussés par l’égoïsme. Et que nos bons sentiments ne faisaient que servir nos intérêts. Effectivement, dans une lutte de l’homme contre l’homme, l’hypocrisie est un avantage concurrentiel. Si l’autre fait ce que vous dîtes mais ne faites pas, il a perdu. 

Lavage de cerveau principe de notre société ?

Montesquieu disait que les société obéissaient à un « esprit », un principe qui expliquait leur comportement.

Une question que je me pose depuis longtemps est : comment se fait-il que 68 ait été « anti autorité », alors que la parole de gauche est une parole d’autorité ? On utilise les mêmes procédés pour promouvoir les saints de gauche, par exemple S. Gainsbourg, que le faisait jadis le pouvoir gaulliste, avec les siens.

L’explication est peut-être dans ce que l’on a retenu de l’oeuvre de Gramsci. Pour lui, capitalisme et communisme étaient des formes également durables de société. Ce qui imposait l’un plutôt que l’autre, c’était le lavage de cerveau. Il fallait donc laver le cerveau, pour le bien.

Il est possible que le principe de notre société soit là. C’est le lavage de cerveau. Ce que les psychologues appellent « l’influence ». Ce principe s’oppose, notamment, à celui des Lumières : la vérité. Les « fake news » expliquées ?

Génie spéculatif

Les Américains ont du génie. Ils inventent des termes qui font que, soudainement, partout dans le monde, ce à quoi s’applique le terme vaut brutalement beaucoup d’argent.

L’exemple type est « start up ». Si vous parvenez à faire passer votre entreprise pour une start up, du jour au lendemain, vous pouvez lever des millions, voire des centaines de millions. Mieux : on vous encourage à ne pas être rentable ! Fini le travail ingrat, vous devenez un people, une star du show biz.

Il y a une rationalité cachée ici. C’est celle de la spéculation, que l’on retrouve dans toutes les escroqueries. Personne n’est dupe. Mais chacun sait qu’il y a là la possibilité de gagner beaucoup. Nous avons tous intérêt à croire les Américains.

Flagship

Flagship, bateau amiral. On appelle désormais comme cela certains bâtiments commerciaux.

C’est curieux de voir comment les mots se diffusent. L’idée à dû venir de quelque-part aux USA. Puis elle a été reprise en France, sans aucune adaptation, voire traduction. Comme si le cerveau de ceux qui nous dirigent était sous-traité ailleurs.

Je crois que cela rejoint ce que dit Marc Bloch de la noblesse. Elle était issue d’un mélange entre les Francs et l’élite dirigeante gallo-romaine. Les idées du haut sont renouvelées par celles de l’extérieur, alors que celles du bas ne changent pas ? Dans les deux cas, on ne pense pas ?

Psychologie de l'escroquerie

L’escroc est honnête. Il croit à ce qu’il dit. Du moins, si l’on suit les observations des psychologues. Explication : on est plus convaincant quand on croit que lorsque l’on ne croit pas.

Plus paradoxal. Les victimes de l’escroc pensent très souvent, correctement, qu’elles participent à une escroquerie. Mais, elles n’ont pas saisi qui était escroqué.

Où s’arrête l’escroquerie ? La plupart du temps, elle ne promet pas le Pérou. Une personne de talent ne demande qu’à l’exercer. Pour cela, elle ne réclame qu’un modeste salaire. Mais elle est incapable de trouver un employeur. L’escroc va lui faire croire qu’il peut l’aider. Cet escroc, d’ailleurs, ne va peut-être pas lui soutirer de l’argent. Il peut le faire travailler pour rien. Sans aller très loin, on trouve facilement des exemples de ce comportement : c’est ainsi que procèdent beaucoup de « donneurs d’ordres ».

Durkheim aurait-il appelé l’escroquerie « fait social » ?

Crions vengeance

« La satisfaction qu’on tire de la vengeance ne dure qu’un moment : celle que nous donne la clémence est éternelle. » (Henri IV de Shakespeare traduit par J.J. Auffret)

Exemple de phrase creuse qui donne à peu de frais, pour le pisseur de lignes et pour l’intellect assoupi, l’impression de sagesse.

La vengeance est un style littéraire majeur, en particulier chez Shakespeare. Faut-il le renier ? Ne dit-on pas, aussi, que « la vengeance est un plat qui se mange froid » ? Et la Bible ? Et votre vie ? Qu’est-ce qui vous a donné le plus de satisfaction : clémence ou vengeance ?

Et si tout était dans le discernement ? Dans le jugement ? Et pas dans des phrases à l’emporte-pièce ?