Immigration, inégalité et histoire

L’autre fait peur, entend-on dire. Voilà pourquoi l’immigration émeut l’électeur, nous dit-on.

Lorsque je faisais de l’aviron, sur 8 rameurs et un barreur, j’étais le seul à avoir deux parents français. Si je reprends les noms des camarades proches de ma chaise, en terminale, je trouve un Vietnamien, un Espagnol, une Africaine (d’où?), une Algérienne… Même aujourd’hui. Lors de la coupe du monde de foot, à partir des quarts, il y avait forcément une maison des environs de la mienne qui aurait un vainqueur. (En trichant un peu, il y a des Serbes, pas de Croates. Fâcheuse confusion.) La France est un pays d’immigration écrivent les universitaires. Et avant qu’elle ne se constitue en Etat, les hommes semblent avoir beaucoup bougé.

Si l’on reprend les théories du changement, ce qui émeut l’être humain est plus l’injustice que la bêtise. Dans les années 60, le méritant arrivait où il méritait d’aller, disait-on. Selon J.Attali, les meilleures formations recrutent dans « deux cents maternelles ». Soit 6000 élèves. Les 99 autres % de la population ne peuvent prétendre qu’à des emplois subalternes. L’affrontement n’est donc pas tant entre autochtones et immigrés, qu’entre autochtones. L’inégalité dont on parle tant crée l’injustice, dont on ne parle pas. Ceux d’en haut n’ont que les conséquences positives de l’immigration, c’est le contraire pour ceux d’en bas ? Mais ce sont les gagnants qui écrivent l’histoire ?

Ce sont les gagnants qui écrivent les journaux ?

Il y a quelques temps, un journaliste de Libération, je crois, disait être conscient de la perte de crédibilité de la presse. Il pensait la lui rendre par le « fact checking ». Il ne décide des « (fake) news » qu’il va étudier, il répond aux demandes des lecteurs. Et, si mes souvenirs sont bons, il ne tranche pas, mais donne des éléments de décision.

J’entendais parler des philosophes de 68. Au fond, leurs idées sont d’actualité. Pour eux, nos esprits étaient manipulés. Ce sont les gagnants qui écrivent l’histoire, dit-on. Et s’ils écrivaient les journaux ? Pour sortir de ce dilemme, il faut lire les travaux d’Elinor Ostrom, concernant la gestion des « biens communs ». Ce journaliste de Libération va peut-être les réinventer.

Maria Casarès, le Camus acceptable ?

On entend beaucoup parler des lettres de Maria Casarès et d’Albert Camus. Il n’y a pas eu de grande célébration du centenaire de Camus. Ses amours semblent plus populaires que lui.

Albert Camus était un homme de la classe moyenne. Et ses valeurs sont suspectes ? Il a quelque-chose de sulfureux ? Mais peut-être pas ses sentiments. Surtout parce qu’ils ne devaient pas être révélés ?

La peste

Quand j’étais adolescent, mon père m’a envoyé La peste, de Camus. Je passais mes vacances avec mes grands parents, et il n’y avait pas de librairie à côté de chez nous. Si bien que, mais je ne me souviens plus très bien, mon père devait m’envoyer quelques livres de temps à autres.

Dans les années 50, il vivait en province et, la libraire, à la réception du « Mythe de Sisyphe », qu’il avait commandé, lui avait dit « la mite est arrivée ». Ce qui me fait penser qu’il devait suivre les publications de Camus de près. Mon père avait dû se reconnaître dans l’oeuvre de Camus. Au temps de la querelle de Camus et de Sartre, il avait dû choisir son camp.

Mais il ne parlait jamais de ses opinions, et ne m’imposait rien. Je soupçonne, quarante ans après, que, s’il m’a expédié ce livre, c’est qu’il pensait qu’il était important pour la formation de mes idées.

Mais, on est toujours trahi par les siens ? Je n’ai pas aimé La peste. Et je n’aime toujours pas la plupart des livres de Camus, pour la même raison. Il était trop simple et trop didactique. Ce qui me plaît chez Camus, c’est « L’homme révolté » ou certains passages de « Noces ». C’est lorsque la passion déborde le calcul. Camus disait qu’il était un « artiste ». Ce n’était pas le cas, à mon avis. L’artiste dit une forme de vérité, selon moi. Une vérité qui vient de l’intérieur, et qui n’a subi aucune censure. Un cri. Le plus étrange, peut-être, est que cette vérité doit traverser et dominer toute la contrainte des conventions, de l’art ou de la science, pour s’exprimer. A moins que ce ne soit ce combat qui ne lui soit nécessaire ? De même que l’homme projeté sous l’eau a le désir fou de remonter à la surface ?

De l’art, ultime, de l’influence ? (Une des rubriques les plus fournies de ce blog.) Si je me suis mis à m’intéresser à Camus, quarante ans après, c’est peut-être du fait de l’influence de mon père. Ne rien imposer, mais, pour autant, laisser entendre ce que l’on trouve bien. Et faire confiance au temps, et à ses enfants ?

Fake science

La science dit que ce que nous considérons comme science, n’est pas la science…

La science est le domaine de la raison. Or, ce que constate la science est que la raison mène à l’absurde, à des contradictions fondamentales. Et même que ce qu’il y a de plus important pour nous est « au delà » de la raison. En cela, la science rejoint la philosophie et la religion. (Mais, en précisant que ceux qui croient savoir ce qui est au delà de la raison ont probablement tort.) Mais les contradictions ne nuisent pas à l’utilité de la science. Tant que l’on ne veut pas lui faire dire ce qu’elle ne veut pas dire, elle nous rend des services.

Or qu’entendons-nous par science ? Un savoir absolu. Voilà pourquoi la science peut-être rejetée en bloc.

Le temps des juges

Un jeune homme m’a dit, un jour : « vous êtes en position haute ». J’expliquais mon expérience. Je ne connaissais pas l’expression. Mais j’ai cru comprendre qu’il estimait que j’avais une position dogmatique. J’ai pensé qu’il n’était pas poli de lui faire remarquer qu’il avait adopté l’attitude qu’il me reprochait. Et nous sommes restés bons amis.

« La position haute » est devenue notre position par défaut. Nous sommes des juges, nous détenons la vérité. Cela se voit dans notre façon de poser des questions. Elles induisent les réponses de notre interlocuteur. Par exemple, un journaliste dit : « vous croyez à la théorie du complot ? ». Ce qui est désobligeant. Cela signifie d’une part que l’on « croit », donc que l’on n’a pas un esprit critique, et, d’autre part, qu’il y a quelque chose qui s’appelle « théorie du complot » et qui est sans fondements. Ce sont ses préjugés que projette le journaliste. Ce faisant, il affirme qu’il « croit dans la théorie du complot ».

Les psychologues appellent cela « framing ». C’est une formulation de la question qui induit la réponse qu’on lui donne. Que faire, face à un « framing » ? Analyser la question. 1) Cher Monsieur, j’essaie de ne pas « croire », mais d’avoir un esprit critique, comme tout le monde, probablement. 2) Qu’entendez-vous exactement par « théorie du complot » ?

Fake news, une définition

Fake ne veut pas dire faux, dans le sens où l’on entend « faux » en France. Est « fake » quelque-chose qui se fait prendre pour autre chose. Mais c’est une « vraie » chose. La fake news est une nouvelle juste qui nous induit en erreur. Il faut entendre « fake » au sens du faux de « faussaire ». (Un « fake Picasso », peut être meilleur qu’un « true Picasso », mais il n’a pas été peint par Picasso.)

Je soupçonne que c’est ce qu’a en tête M.Trump. Il dit à ses électeurs : ce que vous vivez n’est pas dans les journaux, donc l’information qui s’y trouve, même si elle est juste, n’est pas L’information, elle n’est pas complète. Et cette incomplétude a pour objet de servir des intérêts qui ne sont pas les vôtres.

Ce qui amène à une seconde « fake news ». Les opposants à M.Trump lui disent : vous affirmez donc que nous complotons contre l’intérêt de vos électeurs ? « La théorie du complot. » Or, celui qui émet des « fake news » ne le fait pas forcément à dessein (complot). Et c’est ce que permet de comprendre la vraie définition de « fake ». Les fake news étant justes, celui qui les émet a toutes les chances de croire à ce qu’il dit. Que ça aille dans son intérêt ne fait que le renforcer dans ses certitudes.

En résumé, « fake news » signifie, simplement, privilégier certaines informations. Le phénomène « fake news » fausse ce que les Grecs appelaient la « dialectique ». Le processus qui est celui de la justice, qui instruit un dossier à charge et à décharge. Ce processus est supposé être la condition nécessaire pour parvenir à la vérité. On a donc un « semblant » de vérité. « Fake » veut dire,  donc, dans l’expression « fake news », « semblant », et pas « faux »… La traduction que le français donne au mot lui même illustre le phénomène qu’il dénonce.

Affaire d'Etat

On parle actuellement « d’affaire d’Etat ». Qui est l’Etat, me direz-vous ?

Ni vous, peut-être, ni moi, sûrement. Imaginons que nous nous trouvions au chômage. Que nous diraient gauche et droite, unanimes ? Adaptez-vous. Vous êtes un affreux ringard, qui n’a rien compris à la révolution numérique. Vous ne méritez pas de vivre.

Partout dans le monde, il y a des affaires qui ruinent des gens, qui tuent des populations entières… Mais ce ne sont pas des affaires d’Etat. Ces gens ne comptent pas.

Violenter

Les nouvelles de France Culture disent, depuis quelques temps, que M.Benalla a « violenté un manifestant ». Pour moi « violenter » veut dire violer. Et le Robert confirme que c’est bien le sens moderne du terme.

Pourquoi France Culture n’utilise-t-elle pas « brutaliser » ? Ignorance ? Volonté de manipulation ? autre ?

Unis ou unanimes ?

L’opposition est unie, ai-je dit. On me répond « unanime », mais pas « unie ». J’ai du mal à faire la différence.

En 40, les députés, unanimes mais pas unis, ont voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. La guerre d’Irak a produit une union sacrée de démocrates et de républicains, unanimes mais pas unis. Comme toutes les guerres, d’ailleurs.

L’unanimité a quelque-chose de louche. On y perd un peu de son âme, et de son identité. Avant de s’y engager, il faut peut être y réfléchir à deux fois. Et ne pas signer de chèque en blanc.