La cigale de 68

Et si la « valeur travail » avait révulsé la génération 68 ? Et si elle avait réussi son coup, en faisant travailler pour elle ses enfants et petits enfants ? Et si elle avait « rationalisé » ses envies sous la forme de pseudo théories philosophiques qui ont abusé la population ?

D’où parles-tu camarade soixante-huitard ?

Cela expliquerait pourquoi tout notre pays est « monté à l’envers » ?

(Conséquence du billet précédent et de l’analyse de Nicolas Dufourcq.)

Je ne pense pas, donc je suis

« La valeur travail est une valeur de droite » aurait dit une femme politique. Ne pas être « de gauche », pour elle, est une infamie. 

Que dirait Montaigne de ce type de déclaration ? L’exercice de la raison dont il rêvait ? 

Aucune idée personnelle ? Encéphalogramme plat ? Des réflexes pavlovien. Telle « valeur » est mauvaise parce qu’elle n’est pas dans la ligne du parti ? 

Où l’on comprend la devise des anarchistes : « ni dieu, ni maître » ? 

(Et l’observation du professeur Cialdini : la seule chose que l’être humain optimise : c’est son cerveau : il l’utilise le moins possible ?)

Qu'est-ce qu'un dictionnaire ?

Un dictionnaire doit-il contenir « woke » et « ielle » (qui veut dire, si je comprends bien, il ou elle) ? Débat entre Alain Finkielkraut et des rédacteurs du Larousse et du Robert. 

Le premier pense non, les seconds oui, si cela est employé. La question sous-jacente était : n’y aurait-il pas un brin de militantisme dans le choix des mots ? Une tentative de manipulation des esprits ? 

Dans mon enfance, certains masculins avaient un sens neutre. Homme, par exemple, voulait dire mâle et femelle, d’où « droits de l’homme ». Des féminins pouvaient aussi s’appliquer à des mâles : « sa majesté » (exemple d’A.Finkielkraut, qui cite un texte d’époque, qui parle de Louis XIV au féminin). 

Du coup, on peut se demander si la théorie du genre ne cherche pas à introduire un rapport de domination, là où il n’existait pas. 

Faut-il changer la langue, ou l’enseigner ? Je me demande si ce n’était pas le fond du débat. 

Gauche de progrès

Les mots jouent un rôle essentiel dans le changement. 

Le terme « gauche de progrès », par exemple. Qu’entendez-vous par « progrès » ? Probablement pas grand chose de très clair. Mais, qui est contre le progrès ? 

Et la gauche de progrès, qu’entend-elle par là ? A l’observer, il est probable qu’elle considère qu’il y a deux types d’êtres humains. Ceux qui inventent un monde joyeux de start up et « d’idées socialement avancées », l’élite ; et les esprits enténébrés, irrécupérables. 

Or, il est possible que la gauche ait toujours été de progrès. Et c’est peut-être pour cela que l’on n’a pas vu venir sa transformation. 

Quel était le sens original du mot ? On ne peut pas dire, à la naissance, ce que donnera un être humain, la société doit l’aider à « progresser », à « se réaliser », selon la terminologie de Maslow ?

Ne nous faisons pas payer de mots ?

Science sans conscience

Notre discours est devenu scientifique. 

L’épidémie nous a fait toucher du doigt que nous étions devenus la République des experts. Mais le phénomène est beaucoup plus ancien. 

J’ai lu pas mal de textes de sciences humaines. Initialement, au temps de Malinowski, ils relataient des observations. Progressivement, ils en sont arrivés à singer les publications des sciences physiques, ou de mathématiques. On y multiplie les références, on fait appel à des sortes de théorèmes, de propriétés démontrées par tel ou tel. L’exemple type est Bourdieu.  

Malheureusement, cette « science de littéraires » oublie ce qu’est la nature même de la science : faire des prévisions « falsifiables ». Quand Einstein dit que la masse agit sur la lumière, il donne une équation, et elle est vérifiable. 

Résultat ? Au lieu de regarder la réalité, nos dirigeants se sont laissés aller à cette abstraction. Et nous avons perdu le nord. Ce que nous découvrons aujourd’hui. 

(Alternative : le rôle de la science est de nous aider à garder la tête froide ; or elle a été instrumentalisée par les « têtes chaudes » pour justifier leurs idées reçues ? Comment éviter qu’un tel phénomène se reproduise ?)

Génération déboussolée

La fille d’un ami demande que l’on parle d’elle au masculin, me disait un ami. Non qu’elle veuille changer de sexe, mais parce qu’elle juge que cela convient mieux à la nature réelle de son tempérament. 

Voilà qui est curieux, remarquait cet ami. 

Mais n’est-ce pas normal ? Les enfants sont élevés au milieu des théories inventées par les adultes. Et celles-ci sont, par nature, incohérentes, parce qu’elles correspondent, essentiellement, à la rationalisation d’intérêts en conflit. L’esprit malléable des enfants est la victime collatérale de l’irresponsabilité de l’adulte.

C’est ainsi que les jeunes veulent être des entrepreneurs, mais pas pour gagner de l’argent, et tout en ayant de longues vacances. Ou qu’ils sont férocement écologistes, tout en consommant du voyage en avion comme personne avant eux… 

En fait, ces idées ne sont pas nécessairement idiotes. Prises indépendamment, elles ont même quelque-chose d’essentiel. C’est ce qui en fait leur puissance persuasive. 

Mais il s’agit des problèmes que la génération d’avant n’a pas su résoudre. 

La mission de la nouvelle est de s’extraire de l’absurde qu’on lui a légué pour lui donner un sens ?

Boris !

Qui est Boris Johnson ? Passionnante émission de la BBC ! Toute sa vie, grâce aux témoignages de proches. 

Depuis toujours, Boris est totalement incohérent. C’est sa nature. Ce qu’il compense par sa capacité d’improvisation. Et aussi par sa détermination à atteindre le sommet. A quoi s’ajoute le fait que, en Angleterre, lorsque l’on appartient à la haute société, le talent est très tôt repéré et encouragé. A vingt ans, les membres de la société des débats d’Oxford savent qu’ils dirigeront le pays. 

Dès ses premiers articles de journaliste, il inventait ses citations. Il a passé des années à Bruxelles où il a tourné en ridicule l’Union européenne, à coups d’histoires fausses. Ce qui faisait la prospérité de son employeur, et les choux gras des Euro skeptics.

Pour moi, effet de mon éducation, le menteur est inconcevable. J’ai été choqué, ces dernières années, de rencontrer le mensonge, de plus en plus souvent, y compris chez des scientifiques. 

Boris et son succès ont peut-être été les enfants d’une époque. 

(Contrairement aux usages français, en Angleterre, la carrière de journaliste est prestigieuse, on y trouve donc de très beaux esprits.)

Soft Power

 Qu’est-ce que la « soft power » ? BBC 4 a invité l’inventeur, américain, du concept. 

C’est probablement la « soft power » américaine qui a fait s’effondrer l’URSS. Le mode de vie américain faisait rêver le Russe. Mais, certainement pas l’envie de démocratie, comme on l’a constaté en interrogeant des manifestants de Tiananmen, qui n’avaient aucune idée de ce dont il s’agissait. 

Finalement, la montagne a-t-elle accouché d’une souri ? L’émission se concluait en constatant la remarquable « soft power » des contes pour enfant…

La « soft power » est certainement un phénomène éternel. En psychologie on parle « d’aura » : certaines personnes fascinent les autres. Il en est de même de certaines civilisations. 

De quoi s’agit-il ? Je soupçonne que le mieux que l’on puisse faire est de dire ce qui s’oppose à la « soft power ». C’est vouloir se faire admirer, avec insistance, comme les Chinois et les Soviétiques. Ou, comme les Occidentaux, actuellement, donner le spectacle de sa désunion. 

La soft power a quelque-chose d’une force tranquille ? 

Peut-on faire croire n'importe quoi au peuple ?

Dans son chapitre « sur le coutume », Montaigne constate que non seulement ce qui paraît naturel et juste varie du tout au tout d’une nation à une autre, mais, surtout, que c’est bien souvent idiot. Il cite Platon qui croit que « pour chasser les amours contre nature », il faut « raconter des fables (qui infusent) cette utile croyance dans la tendre cervelle des enfants. » 

Platon est le saint patron de l’intellectuel. C’est Gramsci avant Gramsci ? Pour mener le peuple, il faut lui raconter des sornettes, dit-il. Hannah Arendt en fait l’inventeur de l’enfer. 

Jamais cela n’a été aussi vrai qu’aujourd’hui. Tout ce que l’on nous raconte est « politiquement correct ». Question : pourquoi cela ne marche-t-il pas ? Comment se fait-il que Platon ait-eu tort ? 

Edgar Morin dirait que Platon a une « pensée simplifiante ». Il ignore la complexité du monde, qui fait que tout change d’une façon imprévisible pour la « raison ». Effectivement, la tendre cervelle des enfants croit ce qu’on lui raconte. Mais la cervelle qui murit constate aussi qu’il existe des paradoxes que la théorie dominante n’explique pas. Alors, le doute s’installe. C’est le début du changement. 

D'où parles-tu ?

« D’où parles-tu ? » aurait été une expression utilisée par les révolutionnaires de 68. 

Excellente expression. Nos raisonnements ne sont que des attrape-nigauds. Ils ne démontrent rien, mais justifient une idée préconçue. Autant partir d’elle. 

Voilà qui explique peut-être la perte d’influence et de chiffre d’affaires de notre presse. Nous avons fini par soupçonner qu’elle pensait « de quelque part ». Pourquoi demander l’heure à une pendule arrêtée ?

Pas de discussion possible, alors ? La bonne discussion est, probablement, une exploration, pas une démonstration. Exploration d’une question, mais, avant tout, des certitudes de ceux qui y participent. Une recherche de « d’où l’on parle » ?