Efficacité du marché

Fox News est condamné à une amende de 800m$. 4 ou 5% de sa valeur. Mais son cours de bourse ne bouge pas.

Mes professeurs de MBA m’ont pourtant affirmé, sur tous les tons, que cela n’est pas possible. Le marché est rationnel. La valeur de Fox News devrait baisser de 4 ou 5%.

Bien sûr, on peut aussi dire que le marché avait anticipé l’amende. Il savait mieux que les jurés ce qui était dans leur tête. On peut aussi dire que le marché a anticipé que cette perte serait compensée par un gain équivalent.

A moins, plus simplement, que le marché n’ait pas lu les cours de mes professeurs ?

Rigueur intellectuelle

La BBC annonçait que, en Angleterre, les femmes noires et asiatiques mourraient significativement plus en couche que les femmes blanches. Explication : racisme.

Curieusement, la BBC ne se demandait pas si un pays dont le premier ministre s’appelle Rishi Sunak, où Humza Yusef est le nom du leader du mouvement de libération de l’Ecosse, est fondamentalement raciste.

Et si d’autres facteurs entraient en jeu ? Richesse ? Niveau d’éducation ? Histoire de la famille ? Culture d’une société fondamentalement inégalitaire ?… Pourquoi ne pas comparer les conditions de vie de ceux qui ont un duc parmi leurs ancêtres, avec celles du reste de la population ?

L’analyse de la BBC ressemble fort à un biais de confirmation. On ne trouve que ce que l’on cherche. Et, la façon de formuler une question oriente sa solution. Dommage que la rigueur scientifique ne soit plus enseignée ?

Donneur de leçons

Le donneur de leçons est le mal de notre temps. Il est certifié dans tous les domaines. C’est une autorité du changement, du coaching, du biais humain, de la transition climatique… Sa parole est d’autorité.

Il n’a aucun sens du ridicule. Car, non seulement il pontifie à partir de théories bien connues, depuis fort longtemps. Mais surtout il officie dans un espace où seul le doute est permis. Plus comique encore, il s’accroche à des diplômes au moment où la faillite de l’enseignement leur a retiré toute valeur.

Je lui conseille d’écouter David Attenborough. Il se contente de raconter ce qu’il a observé. Ce qui l’a surpris. Et c’est plein d’enseignements.

Tocqueville

Le mal de l’universitaire est de ne pas connaître son sujet. J’écoutais les universitaires de In our time, de la BBC, s’entretenir de Tocqueville. L’une d’entre eux, au lieu de voir dans son oeuvre une analyse systémique de la démocratie américaine, qui demeure une référence, n’en apercevait que les aspects anecdotiques. Heureusement que le pauvre Tocqueville n’a pas émis sur les femmes une opinion que la morale réprouve, car, il aurait été brûlé en place publique.

Surtout, il n’y a pas besoin d’être universitaire pour lire Tocqueville, ou bien des philosophes classiques. Ils s’adressaient à leurs contemporains, avec leurs mots.

L’émission s’intéressait à la « dictature de la majorité », propre à la démocratie, selon Tocqueville. Aux USA, les plus belles facultés humaines étaient dominées par les plus basses. Ce qui est probablement toujours le cas.

Les révolutions arabes, la révolution iranienne, la Turquie actuelle… illustrent cette dictature. Le peuple gouverne en fonction de ses valeurs et intérêts, qui, dans un pays pauvre, sont pauvres.

Mais ce n’est pas tout. Des amis me disaient que leurs enfants étaient surpris par ce que leurs enseignants leur affirmaient, affirmations qui évoluaient, d’ailleurs, d’une année à l’autre. Ils leur conseillaient de ne pas les croire, mais de ne pas faire de vagues. La « bien pensance » actuelle est imposée par une minorité qui utilise des mécanismes sociaux, pour imposer ses idées. Ce phénomène est aussi vieux que le monde.

L’esprit de la démocratie est la vertu, dit Montesquieu. Et si la vertu était un principe social et non une qualité individuelle : éviter la dictature ?

Biais de confirmation

On parle beaucoup de « biais de confirmation », sans se rendre compte à quel point le phénomène est vicieux.

J’en fus victime. Il y a quelques années, je travaillais à une question de logiciel d’analyse de données. J’avais rencontré ce que je considérais comme les experts du sujet, meilleurs cabinets de conseil de la place ou statisticiens de multinationales, tous étaient épatés. Pourquoi aller plus loin ?

Jusqu’au jour où je suis tombé sur un cours d’analyse de données néo-zélandais. J’ai découvert qu’il y avait une quantité d’algorithmes que les experts ne connaissaient pas, et ils étaient gratuits.

Mon biais ? Un intellect que l’Education nationale a formé pour être paresseux, et content de lui.

J’ai aussi découvert que le créateur du logiciel était un maître de la manipulation (art inconscient), tellement brillant, que même en le sachant, on se faisait prendre au piège. Une extraordinaire leçon sur la faiblesse de notre raison.

Inintelligence artificielle

Un expert en intelligence artificielle cherchait un travail. Je lui ai dit que j’observais que l’intelligence artificielle était partout. Bonne nouvelle pour lui : s’il voulait gagner sa vie, jusqu’à la retraite, et ne pas en faire une question d’ego, il y avait certainement de la place pour lui. Le tout était de parler de son expérience, et de ne pas s’affirmer comme meilleur que les autres, même si c’était le cas.

Le succès de l’intelligence artificielle illustre une des façons dont les sociétés changent. Personne ne s’intéresse à l’efficacité de l’IA. Au mieux, on en voit que ce qui frappe les esprits : deux ou trois essais avec ChatGPT, par exemple, ou une victoire sur un maître de go. (Curieusement, j’ai lu que les maîtres de go s’étaient remis à battre les ordinateurs, mais ça ne fait pas la une des journaux.)

Qu’une idée parvienne à s’implanter, et tous nos donneurs de leçon se mettent en marche : on en vante la performance, on s’en inquiète, les dirigeants en font leur nouvelle stratégie, les gouvernants y voient l’avenir… Et, dans le cas de l’IA, que ça marche ou non, on l’utilise sans se poser de questions. La société est toute exécution, zéro pensée.

Au fond, nous ressemblons aux animaux de Konrad Lorentz : notre comportement n’est que réactions réflexes à des stimuli.

Rhétorique écologique

La biodiversité est un plus grand danger pour l’homme que le réchauffement climatique, disait un universitaire. Il se demandait pourquoi le réchauffement climatique avait une telle cote.

Je pense que c’est une question de rhétorique. Et que Platon avait tort. La rhétorique est utile. Car c’est le seul moyen de faire passer ses idées. (En fait, la définition de rhétorique est justement cela : faire entendre ses idées.) Malheureusement, relation de cause à effet ?, les meilleurs rhétoriciens défendent rarement le bien. C’est ce que dit Platon, je crois. Et ce qui frappe le « bon sens paysan » est bien plus facile à promouvoir qu’une pensée complexe, dirait probablement Edgar Morin.

Mort d’un capitaine

Un ancien officier de marine était employé par une société qui fait de l’import export. Dès que le débarquement d’une de ses cargaisons rencontrait une difficulté, il arrivait, et la résolvait. Il avait aussi assuré le suivi la construction des propres bateaux de l’entreprise.

Et puis l’intelligence artificielle est survenue. Un supérieur lui a dit que, dorénavant, les bateaux, bourrés de capteurs, devraient naviguer plus vite. Il a expliqué que ce n’était pas possible. Et il s’est fait licencier. Je l’ai rencontré. Je lui ai dit qu’il avait été victime d’une habituelle manoeuvre d’un ambitieux. Pas de quoi déprimer. Et que son savoir-faire, exceptionnel, trouverait facilement un emploi, y compris comme consultant pour son ancienne société.

Comme je l’avais prévu l’ambitieux n’a pas fait de vieux os. Mais un ressort était cassé. Trois ans plus tard, on a appris le décès du capitaine.

Nous avons vécu des temps violents. Comme à l’époque des Grecs anciens, la rhétorique était la règle du jeu, et les « modes de management », comme l’IA, des armes de guerre. Ceux qui n’avaient pas appris à parler, capitaines et autres ingénieurs, sont tombés comme des mouches.

Quant à moi, je tends à être par trop théorique, et abstrait, et à ignorer la complexité humaine. Je suis aussi le produit de mon éducation.

Comment gagner des millions ?

Newspace. Une idée d’Elon Musk semble-t-il. Il faut mettre des tas de satellites en orbite. Les lanceurs traditionnels sont obsolètes. Au secours la start-up ! On va désormais lancer des fusées de partout sur la planète, peut-être même d’un jardin proche du vôtre. Et même d’avions.

Est-ce très écologique toute cette consommation d’énergie, et tous ces déchets spatiaux ?

En tous cas, c’est un des secteurs qui captent actuellement le plus d’argent.

La recette de la fortune ? Trouvez le mot qui fait rêver. Intelligence artificielle, new space, Xtech… Elon Musk est le Jules Verne de notre temps ? Et le financier, le dernier des poètes ?

L’école des parents

Avec des amis, nous avons débattu du laboureur et des mangeurs de vent de Boris Cyrulnik.

Boris Cyrulnik avait-il prévu ce cas ? Nous avons douté en groupe.  

L’avons-nous bien compris ? Il nous a semblé que l’ouvrage soulevait des contradictions. Et que penser qu’il y ait des “bons” et des “mauvais”, une fois pour toute, n’allait pas avec ce que nous voyons de la nature humaine, et même du travail de Boris Cyrulnik.  

Laboureur et mangeur de vent ? Le second est rassuré par la pensée unique, la doxa, le premier, quelque-peu lourdement, enquête pour se faire une opinion. (A l’image du juge d’instruction – supposé juger à charge et à décharge ?) 

A l’origine du phénomène, il y a “l’emprise”. L’emprise de la mère, pour commencer. (Et le rôle du père ? s’est-on demandé.) Elle est à la fois nécessaire, pour prendre confiance en soi, et explorer le monde, et dangereuse, si elle devient nécessité. 

La question que pose surtout la distinction entre laboureur et mangeur de vent paraît être notre attitude au doute. (Rappelons, au passage, que le doute est la condition nécessaire de la science.) Peut-on le supporter ou non ? Il y a alors une question de contexte et d’apprentissage : pour apprendre à “labourer”, il faut avoir été jeté dans une situation incertaine. En outre on ne laboure que les champs que l’on connaît. On en arrive à l’utilité de “l’esprit critique”. Pour commencer à labourer, il faut être inquiet du vent qu’on cherche à nous faire manger.

Quant à la société, et l’entreprise, elle a besoin que nous fassions équipe. Ce qui peut encourager le comportement moutonnier. L’Education nationale est l’école de la conformité. Attention.

Finalement, le laboureur n’a-t-il pas d’amis, comme le dit Boris Cyrulnik ? Cela dépend comment il “s’y prend”. Le propre du “leader”, tel qu’on en parle en MBA, est de ne pas penser comme les autres, mais, finalement, d’amener la société à changer, à la satisfaction générale. 

Un billet que devraient lire les parents ?

(PS. Boris Cyrulnik parle beaucoup du cas d’Hannah Arendt. Mais le connaît-il bien ? Il semble faire référence à son livre sur le procès Eichmann. Il lui aurait valu beaucoup d’ennemis. En fait, elle a émis l’hypothèse, que, pour éviter une souffrance excessive aux Juifs, les communautés juives ont facilité leur déportation. On peut imaginer qu’une telle opinion ait choqué. Et ce pour diverses raisons. (La collaboration française reposait sur le même type de raisonnement, dit-elle, sans que cela ait ému grand monde – c’est la théorie de la “banalité du mal.) En revanche, un des points centraux de son œuvre est la notion “d’amitié”. Et elle est morte entourée d’amis. D’ailleurs elle est restée très amie avec Heidegger, qui avait été fort proche des nazis.)