De la traduction

« Je ne suis pas dans leur tête ». C’est amusant la traduction : une interview de la BBC commence par ces mots. Puis la voix de l’interviewée est noyée par la traduction. Curieusement, les dits mots ne sont pas traduits. En fait, en dehors d’eux et de la traduction, je n’ai aucune idée de ce que disait la personne en question.

Or, la personne en question semblait dire, si j’en crois ses premiers mots, qu’elle ne parlait pas pour elle-même, mais pour les manifestants de Nanterre et d’ailleurs. Si je comprends bien le droit français, ce témoignage n’a pas de valeur.

Certes, mais que disait cette traduction ? Que les manifestants français se sentaient abandonnés.

L’autre jour j’assistais à une conférence. Un élu du 94 expliquait que son territoire était ravagé par le chômage, particulièrement des jeunes, et par la logistique, et que personne ne s’en occupait. Alors, il avait pris le taureau par les cornes. Il avait anticipé le programme Territoires d’industrie, et recherché à ré industrialiser son département. Tout en repoussant la logistique, qui le rendait invivable, hors de ses murs.

La solution aux manifestations ?

(On m’a dit depuis que c’était un élu communiste.)

En même temps

Relocalisation en urgence, besoin de place pour les usines, et Zéro Artificialisation Nette. Comment un président qui ne parle plus que d’industrie, mais qui a imposé le ZAN, va-t-il se tirer de ce paradoxe ?

Le « en même temps » de M.Macron a peut-être bien résumé le gouvernement de ses prédécesseurs : ils ont fait en même temps des choses contradictoires, comme en demander de plus en plus de l’armée, tout en lui coupant les vivres, ou encore une politique en même temps ultra libérale et sociale.

Nos gouvernants vont-ils atteindre l’âge de responsabilité ?

Le Financial Times, hier :

Demand for Europe factory space rises 29% amid ‘nearshoring’ rush
Manufacturers look to reduce dependence on China over geopolitical and supply chain concerns

Pâquerettes et cheminées

Reindustrialiser nos régions, tout le monde en rêve ou pas ? 

Question, et ma réponse :

Nos régions ont un patrimoine de savoir-faire totalement inexploité, du fait d’un demi-siècle d’une politique qui a conduit à les désertifier. Or, en combinant les aspirations modernes, l’innovation technologique et ce savoir-faire, on crée de nouveaux secteurs et de nouveaux leaders. A titre d’exemple, la chimie, une grosse faiblesse française, est en train de remplacer le pétrole comme matière de base par la production agricole. 

Justification : une étude que je mène depuis 4 ans.

Une précision. L’industrie, brutalement, est devenue à la mode. Ce doit être la magie des « buzzwords ». Vous en trouvez un, tout le monde ne voit plus que par lui. Du coup, on oublie le reste. Mais l’industrie, c’est infime. C’est un dixième de notre économie. Ce qui m’intéresse, c’est l’ensemble Partons de ce que l’on a, il a un énorme potentiel de croissance.

Politique publique et destin industriel

Projet original : modéliser une politique industrielle. Et pour cela étudier les enseignements de l’histoire, mais aussi faire appel aux outils d’analyse de données modernes.

On y voit qu’une politique industrielle rondement menée, comme le fut celle de l’Angleterre, ou celle du couple sino-germanique récemment, est un implacable mécanisme de prédation. Froidement planifié, par un « Etat stratège« , et parfaitement exécuté par sa population. Il vide ses victimes de leur substance. Celles-ci sont affaiblies soit par des querelles internes, comme l’Inde avant qu’elle ne soit colonisée par l’Angleterre, soit par les sirènes du libéralisme.

Le livre révèle aussi qu’à partir du moment où l’Union Européenne devenait un champ de laisser-faire, toute l’activité devait se concentrer aux endroits qui présentent un avantage quelconque, les autres étant désertifiés. Cela s’est produit à la fois à l’échelle de la nation, mais, surtout, du continent : le nord a gagné, le sud a perdu.

Et cela a toutes les chances de continuer : les relocalisations se portent là où le terrain est favorable. Soit dans les pays, d’Europe de l’Est, à bas coût, soit dans ceux du nord, industriels. C’est là que s’implantent les « megafactories ». D’ailleurs, l’Industrie 4.0 est une industrie de l’énergie, de la data de masse, et de l’investissement : où la France, avec son chômage et son endettement, en trouvera-t-elle les moyens ?

Industrie française

L’industrie est redevenue à la mode. Manque de chance, l’augmentation des prix de l’énergie rend non compétitive nos entreprises, et la fourmi allemande utilise son bas de laine pour subventionner ses entreprises. (Curieusement l’Europe, soudainement, a oublié son obsession : la concurrence.) Et l’Amérique fait de même.

Exit l’industrie française. Coup de grâce.

Que faire ? Toute l’industrie est contre nature. Et son coeur n’est pas la mécanique, mais la chimie. Et si la France devenait, grâce à son agriculture, la championne de la chimie propre ? Et si, systématiquement, l’entrepreneur français inventait une version durable de l’industrie ? Et à la façon « système D », sans moyens ?

La grande désindustrialisation

« la France se place aujourd’hui aux derniers rangs de l’Union européenne en matière d’industrie. ( )  juste devant des pays tels que le Luxembourg, les Pays-Bas, la Grèce, Chypre, ou bien encore Malte qui n’ont jamais véritablement été industriels. De plus, sur la période de rebond de l’industrie, entre 2016 et 2019, la France n’est que 21e en termes de croissance de l’emploi industriel (2 %). » (Article.)

Voilà un exemple de crise systémique. A l’image de la révolution culturelle de Mao, notre gouvernement a voulu la disparition de l’industrie. Et il a réussi un véritable « nettoyage ethnique ». Il est extrêmement difficile de résister à la puissance d’un Etat. 

Question intéressante : quels ont été les survivants ? 

Les études que mène l’association des interpreneurs indiquent trois pistes :

  • La Vendée. Ce qui a fait que des régions telles que la Vendée, la Bretagne ou le Pays basque ont résisté, c’est le lien social. L’entraide. 
  • Des entrepreneurs ont compris, à l’opposé, qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. Cela a produit deux types d’entreprises :
    • Les héros. Ils ont choisi de s’extraire de la concurrence par les prix, par l’innovation. Seulement, ils n’avaient aucun moyen financier, contrairement aux Allemands ou autres. Alors, ils ont fait de la « lean innovation », une sorte de système D, à risque maximum. Ce sont souvent des ETI. 
    • Les Vietnamiens (au sens « guerre du Vietnam »). Ceux-là ont choisi de s’enterrer. Ce sont, par exemple, les PME du Jura pauvre. Elles aussi sont « lean ». Elles n’ont plus rien à perdre et les crises ne les touchent plus. 

Peste de l'idéologie ?

Les travaux actuels sur la disparition de l’industrie montrent une situation ridicule : l’Etat a rendu l’entreprise non concurrentielle. Alors que l’on dit qu’elle est moins « éclairée » que l’entreprise allemande, il lui a imposé des handicaps énormes par rapport à celle-ci. 

Mais, avec des entreprises faméliques, comment avoir de l’emploi ? Et comment avoir des revenus, puisque l’Etat se nourrit d’impôts ?

La France ressemble à ces aristocrates d’ancien régime : grâce à la dette elle vit au dessus de ses moyens.

Pourquoi cette vérité de bon sens n’a-t-elle pas été comprise plus tôt ? Inanité du débat politique ? Nous n’avions de choix qu’entre deux discours idéologiques, et celui qui prétendait défendre l’entreprise – à la Margaret Thatcher (plus de taxes, plus d’Etat) – était le plus irréaliste des deux ?

Dé diabolisation ?

On dit peu de bien du « petit blanc », qu’il soit citoyen ou dirigeant d’entreprise. « Vers la renaissance industrielle » adopte une nouvelle perspective par rapport à cette question. Elle devrait amener la société à changer le regard qu’elle porte sur lui :

D’industrielle notre société est devenue tertiaire. Beaucoup de familles ont été touchées par le chômage, des régions prospères sont devenues des déserts, les entrepreneurs, dans leur globalité, ont été victimes de mesures qui ont rendu leur vie de plus en plus difficile, quand elles ne les ont pas conduits à la faillite. 

Ces gens sont des sinistrés. S’ils réagissent d’une manière peu intelligente, ce n’est pas du fait de leur nature, mais de leur histoire. 

Changeons les conditions dans lesquels ils vivent, et ils changeront aussi.  

Vers la renaissance industrielle

Voici un petit objet qui ressemble à livre de cours pour élève de quatrième, peu de pages, écrit gros, avec de belles couleurs, des encarts, tableaux et graphiques. Mais qui est peut-être beaucoup plus inquiet sur l’avenir de notre pays que ne le laisse paraître son titre. 

« Combien de temps résistera le pacte social de notre pays avec des crises comme celles des Bonnets rouges ou des Gilets jaunes ? Quelles suites prendront elles, car suite, il y aura ? Sans doute avons nous une mandature, au maximum deux, avant que le fil ne se rompe. c’est le temps de l’accélération nécessaire de l’investissement productif, c’est le même temps dont nous disposons pour oeuvrer à l’attractivité de ces bassins de vie, c’est dire l’urgence. »

Le changement qu’a subi l’humanité a un nom : « société post industrielle ». Des penseurs formulent cette idée dès les années 50. Politiquement, elle devient réalité sous la présidence Giscard d’Estaing. Pour la doctrine « post industrielle » le tertiaire va remplacer l’industrie, de même que l’industrie a remplacé l’agriculture. Alors que la ligne gaullienne était celle de Colbert (la politique économique servait la souveraineté et l’indépendance du pays), l’économie, de marché, prend le pas sur la nation. Cela s’accompagne de la conviction que l’Occident aurait le monopole des activités intellectuelles, nobles et rémunératrices, alors que le reste de l’humanité en resterait à l’étape industrielle… 

La transformation qui en résulte est extrêmement violente pour une grande partie de la population. Elle en porte toujours les stigmates. Et ce d’autant plus que, contrairement à ce qui s’est passé avec l’agriculture et la PAC, le changement ne fait pas l’objet de mesures d’accompagnement. D’où traumatismes, perte de « cohésion » de la société et « fractures territoriales », et crises politiques, qui ont pour noms Donald Trump ou le Brexit, à l’étranger, et les Gilets jaunes, en France. 

Aujourd’hui, indépendance, souveraineté, industrie sont de retour. A l’image de la Chine, dont ça a toujours été la politique, les USA « réintègrent leurs filières ». L’Europe est dangereusement à la traîne. Plus que quiconque, elle a cru à la société post industrielle et a voulu convaincre le monde par son exemple. En France, la question industrielle refait surface de temps à autres, particulièrement depuis 2008. Mais sous la forme d’initiatives sans lendemain, brouillonnes et contradictoires. En outre, le gouvernement tend à croire que tout se ramène à une question de technologie.

Quelle va être la société post post industrielle ? « hyper industrielle »…

Pendant des décennies, l’économie mondiale a été tirée par la croissance des échanges internationaux, et caractérisée par une « financiarisation » obnubilée par le court terme boursier. Certains, comme l’Angleterre et la France, ont délocalisé leur industrie et se sont spécialisés dans les services, ce qui a « induit de fortes fractures territoriales ». D’autres, comme l’Allemagne, « ont fait un pari inverse ». Parallèlement apparaît « l’open innovation ». C’est le grand mouvement des « start up ». Dans ce modèle, l’innovation ne provient plus des services de recherche de grandes entreprises mais est le fait de nouvelles sociétés. 

Si les fonds d’investissement n’ont pas encore trouvé le chemin de la « start up industrielle », qui ne leur est pas familière (ce qui pourrait créer de sérieuses difficultés à la réindustrialisation du pays), des tendances de transformation de notre société, et de son industrie, apparaissent. Le propre de l’industrie, ce sont des processus extrêmement efficaces. Cette efficacité est la condition nécessaire de la transition climatique. Et elle utilise robots ou numérique, pour produire une « économie de la fonctionnalité » : le consommateur n’achète pas un produit, mais un usage. A côté des méga usines pourraient apparaître des unités de petite taille alimentant un marché de proximité, en quasi sur mesure. Dans ce monde de service, de haute technologie, d’innovation permanente, « univers de la donnée », « système productif collaboratif », où le client est quasiment intégré au fournisseur, l’entreprise est une « adhocracie » : une équipe d’égaux, hautement qualifiés, hautement outillés (« augmentés »), se re configurant sans cesse pour saisir des opportunités d’une société en changement permanent. En outre elle est un « lieu d’apprentissage », qui apporte la formation technique initiale et permanente que l’Education nationale ne sait pas fournir. 

Oui, mais comment parvenir à cet idéal ? La France doit revenir de très loin : les prélèvements obligatoires sur la production sont de 27,9% en France, contre 17,2% en Allemagne ; l’entreprise française investit insuffisamment, et, surtout beaucoup trop peu dans son outil de production, vecteur de la compétitivité ; le tissu économique local est détruit ; l’Europe n’a pas encore compris qu’elle n’était pas un « marché » mais une « union » qui devait faire pièce aux stratégies chinoises et américaines, etc., etc. Dans un pays en crise, avec son Etat dysfonctionnel (marqué, par exemple, par sa « décentralisation (…) étonnant Janus avec ses deux faces et une sorte d’incomplétude malgré ses 40 ans »), les forces qui ont fracturé le pays ont plus de puissance que jamais. La métropole pourrait achever la désertification des campagnes, la robotisation détruire l’emploi, sans en créer à nouveau, etc. Le noeud du problème, c’est le territoire, et sa renaissance (« ancrer la richesse, dans les territoires y compris ruraux »). 

En fait, rien ne pourra se faire si l’on ne commence pas par se mettre d’accord sur un imaginaire commun. « il devra faire un lien entre une histoire et une vision. La nouvelle industrie, instrument de la cohésion nationale, sociale et territoriale, semble être la voie la plus prometteuse ». Imaginaire qui doit s’illustrer à chaque niveau de la nation, en particulier à celui du territoire : « lorsqu’il existe le volet économique d’un projet de territoire est une référence puissante, mobilisatrice, et qui fait cohésion ».

Disparition de l'industrie

Mais qui a tué l’industrie ? C’est le sujet du moment. Soudainement, on a découvert que sa disparition était préoccupante. Non seulement l’industrie était un gros employeur, mais, surprise, elle payait bien ! Zola se serait-il trompé ?

Le présumé coupable ? Le gouvernement qui, à coups de taxes et de code du travail en croissance incontrôlée, l’a rendue non concurrentielle. Sa doctrine était la « société post industrielle » : il a précipité une disparition qu’il jugeait inéluctable. 

Le fait qu’il se soit trompé prouve, certainement, que même les plus intelligents peuvent commettre des erreurs. 

Mais, en relisant ce blog, je constate que l’explication ne s’arrête pas là. L’industrie a été attaquée, aussi, de l’intérieur. Cette fois-ci, la doctrine suivie était l’élimination de l’ouvrier par la machine et l’équation. Ce qui a fait des usines dysfonctionnelles. 

Décidément, elle avait peu de chances d’en réchapper… 

Deux exemples :