Les forçats de l’IA

Dans cette vidéo, la cheville ouvrière de l’implantation de l’intelligence artificielle chez Renault explique son travail.

Le problème principal à résoudre est de « cartographier » les objets à connecter, ce qui demande de les nommer. Sans cela, rien n’est possible. Et y parvenir requiert des années (trois, dans ce cas) ! Puis les directions demandent un « retour sur investissement » immédiat, ce qui se traduit par des applications de type « maintenance prédictive », usine par usine.

Voilà qui n’est guère glorieux. D’autant que ma faible expérience de la maintenance prédictive me fait douter de l’efficacité de l’IA, elle-même imprévisible. Ce qui « marchait » de mon temps c’était l’algorithme, qui révélait à l’expert une règle « évidente ». Effectivement, la question critique était l’accès (généralement impossible) aux données.

Par ailleurs, le meilleur outil de maintenance prédictive était souvent le cerveau de l’ouvrier qui vivait dans l’usine. L’intelligence humaine a un talent fou pour tirer des règles d’une réalité complexe.

Décidément, il y a loin de l’amour de nos économistes pour « l’innovation de rupture » à la réalité ?

La France en changement

Ce blog a été crée pour observer la « France en changement ». La grande affaire du moment est la réindustrialisation.

Pourquoi la désindustrialisation ? pour commencer. Nos gouvernements auraient adopté les idées anglo-saxonnes. J’ai découvert récemment la « courbe en U » (du « sourire ») : la « valeur » est créée par la conception ou par le marketing, non par la fabrication, qui doit être confiée au moins disant. J’ai aussi appris que le taux de change euro franc aurait été choisi pour favoriser les importations et la consommation. D’où effondrement de notre capacité productive. Et, nos « champions nationaux », une de nos particularités, ont délocalisé leurs sites de production. Notre déficit commercial s’explique en partie parce qu’il nous vendent ce qu’ils fabriquent ailleurs. Par ailleurs ils ont procédé à des acquisitions à l’étranger, en s’endettant. L’entreprise français investit beaucoup plus à l’étranger que l’étranger n’investit en France (« Choose France »).

Ce dispositif a ses bénéfices : il est supposés créer des emplois dits « protégés », qualifiés de « présentiels » (autre découverte récente : ce terme semble signifier « service à la personne », un retour à la profession de « domestique » ?), il est exportateur de « services », qui, comme on le voit sur les graphiques de l’INSEE, compensent en partie les importations de biens manufacturés, mais ces services sont des ventes internes entre unités de nos « champions ». Finalement, les acquisitions étrangères de ces « champions » rapportent des dividendes, mais ils profitent peu à la population.

Autre tendance de fond. Lisbonne 2000. On y parlait de la « société de la connaissance », dont l’UE devait être le champion mondial. Apparemment, il s’est installé dans les esprits le sentiment qu’il n’y qu’une innovation qui vaille, et elle est « de rupture » et « numérique ». Pour autant, comme pour le Green deal, plus tard, l’enthousiasme européen n’a eu aucun résultat concret.

Le changement, maintenant. L’UE veut redevenir une puissance industrielle. Son objectif : 20% de son PIB crée par l’industrie. Progressivement, l’UE et la France adoptent une politique industrielle, avec tout ce que cela signifie de protectionnisme.

Dans cette affaire, l’UE peut paraître ridicule. On lui reproche actuellement de passer son temps à légiférer et à entraver son économie, qui lui serait nécessaire à mettre en oeuvre ses intentions. Résultat, ce sont ses concurrents qui le font et liquident son tissu économique. Comment va-t-elle réussir sa réindustrialisation dans ces conditions ?

Un prochain billet traite de la question.

Pépite

La France en changement. Une France « souterraine » qui s’interroge, analyse, constate, cherche, avec pragmatisme, mais aussi avec une élégance intellectuelle certaine, et qui met en œuvre des solutions. Voilà ce qui ressortait de la conférence de lancement de la chaire PÉPITe (mardi dernier).

La chaire PÉPITe combine la recherche « académique » à l’étude « de terrain ». Son sujet : la « transition écologique » est un moteur de réindustrialisation, qui passe par les « territoires ». L’événement réunissait le public et le privé, des représentants des « parties prenantes » de ce grand changement. Ce que je retiens :

La France « pivote ». L’UE et elle doivent devenir une « puissance industrielle ». Seulement, sa situation se détériore vite. Et elle est « totalement dépendante ». Terres rares chinoises, qui font de ses « champions » des géants aux pieds d’argile, numérique américain, mais aussi interconnexion avec le reste de l’Europe, dont certains membres sont tentés de faire entrer le loup dans la bergerie… Et la dégradation du tissu industriel, en cours, produit un cercle vicieux. Or le « paradoxe » est partout. L’économie qui émerge est celle de la mine, désastre écologique. Donc recyclage, circuits courts, biosourcé… Mais, ce n’est pas rentable. Le gouvernement s’embarque dans un grand plan d’électrification, mais réindustrialisation signifie hausse massive de la consommation… Et il y a le foncier… Et la transition écologique creuse quasi exponentiellement les déficits, le matériel acheté étant chinois.

Bref, il faut une politique industrielle, qui reconstitue des filières entières, et qui finance des « modèles économiques » d’avenir mais déficitaires. Et qui forme le nombre impressionnant de personnels qualifiés dont elles ont besoin. Elle doit être mue par « l’intérêt général », seul moyen de vaincre la résistance à un changement aujourd’hui vu comme motivé par l’enrichissement personnel et « l’opportunisme subventionné ». Ce qui demande à nos gouvernements, et à ceux de l’Europe, de retrouver la voie du temps long et de la planification.

Cela ne suffira pas. Le changement doit se faire « bottom up ». Il faudra donc que la France se réveille, que nous tous, citoyens, nous fassions preuve de génie (voire de notre fameux « système D » ?).

Guerre des talents

L’UE devient une puissance industrielle. Ce qui nous promet des surprises. Celle du moment : elle découvre que la réussite du changement repose sur les hommes, pas sur la technique, et, justement, sur ces hommes que son système éducatif déclassait !

The European Commission will today recast the EU’s quest for competitiveness as a labor-market challenge. The argument is this: The ability to compete with the likes of China and the U.S. in everything from defense to clean tech increasingly hinges on finding enough skilled workers.

( )

The Commission’s message is that Europe can’t just regulate or subsidize its way to competitiveness and that from now on economic performance will be judged not just by deficits and debt, but also by whether governments invest in their workforce.

Politico.eu 3 juin

Mais, il apparaît aussi que les grandes entreprises se donnent les moyens d’atteindre leurs fins. Elles créent des filières entière de formation.

Vive la guerre ?

Constat : on parlait de réindustrialisation, de relocalisation… Mais c’est le contraire qui se produit. Et avec une accélération croissante ! Seulement, il y a un espoir : l’armement. Vladimir Poutine et Donald Trump vont-ils sauver notre économie ?

J.K. Galbraith dans son analyse de la « société d’abondance » d’après guerre faisait de l’armement la raison d’être de ce miracle. Retour des jours heureux ?

Mais aussi leçon ? On nous a farci la tête de « libéralisme », de laisser-faire. Les entrepreneurs nous ont dit : éliminez les réglementations et vous allez voir ce que vous allez voir… Eh bien, on a vu. Et on voit surtout que l’entrepreneur n’est jamais aussi heureux que lorsque l’Etat lui passe des commandes. L’entrepreneur a besoin d’un avenir prévisible. Il est terrorisé par l’anarchie de « l’économie de marché ».

Grand pari

Un article des Echos annonce que le pays se désindustrialise à vitesse accélérée. En revanche 67md€ iraient aux data centres. (Paradoxalement, ils feraient partie de l’investissement industriel.)

Curieusement, la presse américaine s’interroge, avec inquiétude, plusieurs fois par jour, sur la nature spéculative du data centre.

Peut-être serait-il bien de se poser la question ?

Banlieue

La banlieue ne fut pas toujours ce qu’elle est devenue. Il y eut la banlieue des impressionnistes. C’était un lieu de liberté, mais aussi la résidence des « classes dangereuses ». Car, il s’y trouvait l’industrie.

On se demande aujourd’hui pourquoi notre industrie a disparu. Mais, elle était maudite. Au temps de la métropolisation, on a voulu l’éradiquer parce qu’elle nuisait au paysage qu’aimaient les démiurges que l’on voulait attirer. Mais, déjà, donc, au siècle dernier, on la jugeait dangereuse. En outre, on lit que les hauts fonctionnaires, qui en ont pris la tête après guerre, l’ont trouvée d’une complexité qui dépassait leurs capacités. (Contrairement à leurs équivalents allemands qui avaient été formés à l’intérieur des entreprises.) « Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage » ?

On oublie aussi que les fameuses barres de béton que l’on trouve si laides furent vues comme un immense progrès, pour une population qui vivait dans des conditions précaires, sans chauffage, sans salle de bain, sans toilettes… C’est ce que rappelait Sandrine Bonnaire, qui n’est pourtant pas bien vieille.

Déficit américain (suite)

Lors de la première présidence Trump, j’avais entendu qu’il était ridicule. En fait, il menait déjà la politique actuelle. Et, elle n’a rien d’idiot. Il parle le même langage que les économistes distingués. Seulement, il n’aboutit pas aux mêmes conclusions qu’eux.

D’un nouvel article sur le sujet, je comprends ceci :

Bretton Woods avait pour principe la convertibilité en or du dollar. Le pays ne pouvait alors être en déficit, les pays créditeurs pouvant demander de l’or, plutôt que des dollars. Lorsque le pays est entré en déficit sous Nixon (l’article ne dit pas pourquoi, mais je crois que la cause était le Vietnam), il a supprimé la convertibilité. Le dollar est devenu monnaie de réserve. Ce qui encourageait l’étranger à acheter ses titres et donc à financer ses déficits. Le pays n’aurait pas résisté à la tentation.

Des mérites de la vertu ?

L’article répond aussi à une question que je me posais. L’économiste n’aurait-il pas condamné l’industrie ? Eh bien oui. Il croit que « structurellement » elle va disparaître, comme l’agriculture ! Et, n’ayant pas peur du ridicule, il prend l’Angleterre comme exemple. Comme si qui que ce soit voulait ressembler à l’Angleterre !

L’ingénieur est de retour ?

En interviewant des industriels, je me demande si l’on n’a pas vécu, ces dernières décennies, dans une sorte de parenthèse enchantée, durant laquelle tous les problèmes humains nous ont semblé d’une grande simplicité. Une ère de la parole. On pouvait être un esprit d’élite à bon compte.

Et voilà que revient l’industrie. Et l’industrie c’est la science et la complexité. L’affrontement de l’esprit humain contre ce qu’il ne comprend pas. Et, de temps en temps, un miracle. Une découverte qui permet de grands progrès, inconcevables jusque-là. L’industrie c’est la réinvention de l’ingénieur. Du véritable ingénieur. De celui qu’aimait Jules Verne.

Dilemme européen

La décarbonation ce n’est pas que la voiture électrique, c’est aussi de nouveaux modes de production pour la chimie, l’agroalimentaire et la cosmétique. Un changement du tout au tout, qui prend de court une part considérable de notre économie.

La transition écologique est industrielle. Or, l’industrie demande des investissements à très long terme. Ce qui n’est pas le métier du capital risque que nous a valu la « French tech ». Un économiste me disait que « décarboner, c’est creuser le déficit ». Or, au moins pour la France, il n’en est plus question. Au contraire.

Ce n’est rien d’autre que ce que dit le rapport Draghi : l’Europe a légiféré radicalement, mais seuls la Chine et maintenant les USA, ont fait ce qu’il fallait pour respecter ses normes.

On pourrait même dire, en ce qui concerne la France, qu’elle a fait le contraire de ce qu’elles signifiaient : elle a détruit son industrie. Nous ne sommes pas loin d’être échec et mat.

Nous avons vécu l’âge de l’intellectuel ? L’intellectuel vit dans le monde des idées de Platon ? Il a trouvé une noble cause : le réchauffement climatique ? Et il croit que pour le régler tout est une question de lois ? J’ordonne, tu obéis ? Quant aux usines, et tout ce qui demande d’employer ses mains, c’est sale, et doit être éliminé ?

(Paradoxalement, l’intellectuel ne sait pas penser : « pensée simplifiante » et non systémique ?)

Cette semaine, c’est du jamais-vu, on a vu la France s’endetter plus cher que la Grèce à six mois et voir ses taux à cinq ans s’envoler au-dessus de ceux de la dette hellénique, en quasi faillite il y a dix ans. Après le Portugal, nos taux à dix ans ont dépassé ceux de l’Espagne.

Philippe Mabille, La Tribune, « Bercy, ce Titanic qui regarde l’iceberg en chantant ! »