Afghanistan et UE

Mes deux précédents billets sur la guerre afghane identifient deux scénarios d’évolution :

  1. Un foyer de terrorisme local, qu’il s’agit de désorganiser et de contenir.
  2. L’émergence d’un état taliban organisé qui pourrait, notamment en faisant s’effondrer le Pakistan démocratique, créer une sorte de foyer anti-démocratie qui menacerait de contamination la région, puis le monde. Où l’on redécouvre que la démocratie n’a pas définitivement gagné la partie. Et que le fameux effet domino, dont parlent les stratèges américains depuis la seconde guerre mondiale, pourrait exister. Dans ces conditions il serait justifié que l’Occident se maintienne dans la région.

Si ce second cas est vraisemblable, pourquoi l’Europe ne s’engage-t-elle pas de manière plus décisive, alors ? Parce qu’elle sait que le faire serait sortir d’une neutralité à l’endroit des grandes économies de la région (Chine et Inde) qui est bonne pour son économie.

Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Dans le plan Obama, l’apport de l’Europe pourrait-il être autre que marginal ? Changerait-il grand-chose à la situation afghane ? Cela soulagerait certainement l’Amérique, mais le coût pour l’Europe de ce service n’irait-il pas bien au-delà de sa valeur pour l’Amérique ? Peut-elle s’engager en Afghanistan sur une stratégie qui n’est pas la sienne ?

Obama, Afghanistan et discours (2)

J’ai exposé mon point de vue sur ce que je pensais du discours de stratégie afghane de B.Obama. Qu’en pense-t-on ailleurs ?

The Economist estime qu’il s’est exprimé « comme un politicien », qui s’adresse à sa nation, mais pas comme un « chef des armées », qui terrorise les terroristes.

Son plan en trois points aurait trois failles de mise en œuvre :

  1. L’offensive militaire repose sur l’hypothèse qu’il est possible de constituer une force armée afghane efficace. Or, on ne voit pas où elle pourrait être recrutée.
  2. La partie civile du plan requiert un gouvernement « compétent et légitime », qui n’existe pas.
  3. Une collaboration avec le Pakistan est douteuse : les Pakistanais voient les Talibans comme des alliés dans leur guerre contre l’Inde. La récente campagne militaire pakistanaise « a été dirigée contre les terroristes actifs au Pakistan, pas contre ceux qui traversent la frontière pour attaquer l’OTAN en Afghanistan ».

Le problème que beaucoup relèvent est que le discours de M.Obama indique à ses ennemis qu’il n’est pas déterminé à rester coûte que coûte. Les Talibans ont probablement entendu que ses armées seraient parties dans 18 mois.

Ai-je changé de point de vue ? Non, je continue à penser que M.Obama a donné à ses troupes un objectif très ambitieux, et qu’il est confiant dans leur succès (et dans sa capacité de décision).

Compléments :

  • D’autres opinions qui vont dans la même direction que celle de The Economist. Notamment un parlementaire afghan se demande comment les Américains vont pouvoir réussir en 18 mois ce qu’ils ont raté en 8 ans.
  • Obama, Afghanistan et discours

L’eau

GALLAND, Franck, L’eau, Géopolitique, enjeux, stratégies, CNRS éditions, 2008. Dominique Delmas s’inquiète du manque d’eau et des malheurs qu’il pourrait entraîner. Il m’a envoyé ce livre qui analyse la question sous l’angle géostratégique. Souvenirs :
  • D’ores et déjà la situation est déplorable. 1,1 md de personnes n’ont pas accès à l’eau potable, et 2,6md à un assainissement. 4md pourraient être sous stress hydrique en 20025, 90% du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord souffriraient alors de pénurie d’eau. Un milliard de personnes pourraient émigrer faute d’eau. L’agriculture est le gros consommateur d’eau, 70% en moyenne, 82% chez les pays à faibles revenus. Dommage que le livre n’ait pas approfondi la question (une simple meilleure gestion des pertes et de l’évaporation pouvant régler les problèmes du monde).
  • De même, j’aurais aimé que F.Galland creuse deux autres remarques curieuses : un kilo de bœuf demande 15 fois l’eau nécessaire à un kilo de blé. 1 litre de biocarburant demande 1000 litres d’eau ! Étrangement, ce bilan apocalyptique n’a pas de conséquence dans la suite du livre, qui laisse entendre que le retraitement d’eau, et Veolia (pour lequel travaille l’auteur), sauveront la planète.
  • L’eau est devenue une arme. Par exemple, l’industrie israélienne de l’eau est en partie dirigée par d’anciens généraux. La Turquie et la Chine sont des « hydropuissances » qui utilisent leurs fleuves pour servir leurs objectifs géopolitiques.
  • Le cas de la Chine est particulièrement intéressant, comme d’habitude. Le pays donne l’impression d’un très dangereux apprenti sorcier. D’une part il est sous la menace d’une pollution monstre, d’autre part, il manque cruellement d’eau. De surcroit son désir d’exploiter le Xinjiang et le Tibet, et leurs richesses naturelles l’amène à déplacer beaucoup de monde dans des zones arides. Du coup il en est venu à reconcevoir son hydrographie, en alimentant certains fleuves vides avec le cours d’autres, et en utilisant le Tibet, Château d’eau de l’Asie, pour ses besoins. En fait, la Chine est en train d’asservir certains voisins (Birmanie, Laos, Cambodge), et de s’aliéner les autres (Vietnam, Inde), qui s’inquiètent de cet impérialisme. Mais la Chine est un pays fragile. Le mécontentement de ses populations polluées est une redoutable menace à l’ordre public. En termes d’eau, la seule bonne nouvelle vient de Chine. Afin de dominer l’industrie mondiale du secteur, elle veut utiliser les compétences qu’elle doit acquérir pour nettoyer le désastre écologique qu’elle a créé .
  • Plus généralement, le manque d’eau a transformé ceux qui en étaient affectés, notamment Singapour (qui dépend de la Malaisie avec qui il est fâché, et qui exploite donc de plus en plus eaux usées et de pluie) et Israël, sont devenus des champions du traitement d’eau.
Compléments :
  • J’ai préféré à ce livre l’article que cite A boire !

The Bottom of the pyramid

Produire pour les pauvres m’a poussé à enquêter sur les origines des idées de Bill Belt. J’ai trouvé C.K.Prahalad, gourou du management. Il a écrit que l’industrie sortirait le monde de la pauvreté si elle s’intéressait au bas de la pyramide, aux besoins des moins riches. Et, au passage, elle s’enrichirait colossalement.

Comment faire, est, au fond, simple. Il faut se demander ce que les pauvres ne peuvent pas avoir et concevoir nos processus de production et de vente pour qu’ils puissent se l’offrir.

Cette démarche semble ancrée dans la culture indienne. Sa médecine, en particulier, est remarquablement efficace. Elle est terriblement inventive, elle ne se laisse pas tenter par des matériels inutilement sophistiqués, et elle construit ses hôpitaux autour de systèmes d’information bien conçus. Qu’attendons-nous pour l’imiter ?

Compléments :

  • Paradoxalement cette démarche semble aussi ancrée dans ma nature. J’ai fait une étude en 82 sur l’énergie solaire, dans laquelle j’ai constaté qu’exploiter les énergies renouvelables était avant tout une question de bon sens et de procédés rustiques, ce qui les mettaient à la portée des pays pauvres. Alors que l’on s’épuisait à concevoir des technologies compliquées.
  • C.K.Prahalad a écrit sur le sujet en 2004 : Profits and poverty.
  • La médecine indienne : Lessons from a frugal innovator.
  • C’est une extraordinairement bonne nouvelle pour nous : l’Inde nous montre que notre système de santé est excessivement coûteux ; que le déficit de la sécurité sociale n’est pas une malédiction ; que l’on peut apporter les meilleurs soins aux plus pauvres. Curieusement, l’article ci-dessus donne l’explication suivante à l’escalade de nos coûts médicaux : la pression des laboratoires pharmaceutiques sur un tissu social qui n’a pas la force de résister.
  • Le système de santé américain : Le marché contre l’homme.

Produire pour les pauvres

L’Inde est un étrange pays, contrairement à l’Occident, elle semble avoir orienté son économie vers les besoins des pauvres.

Comme ces pauvres sont très pauvres, ses entreprises ont dû être extrêmement intelligentes. La surprise est là : on peut apporter des services sophistiqués à un coût extrêmement faible. À l’inverse cela signifie que ce que nous produisons, nous Occidentaux, pourrait être invraisemblablement simplifié. Nous avons des gains de productivité colossaux à effectuer. Nous sommes une société de gaspillage.

Bill Belt, qui a écrit un article sur la question, semble penser que notre erreur est de concevoir nos produits pour la classe moyenne. Comme elle a de l’argent, nous n’avons pas besoin d’être très malins.

Compléments :

  • J’avais déjà repéré ce curieux phénomène au sujet de la téléphonie mobile (Téléphonie mobile et pays émergents) : alors que chez nous elle est un gadget inutile et coûteux, elle est un produit de première nécessité pour les pays pauvres.
  • Y aurait-il quelque chose de culturel là dedans ? La Grameen bank fait du micro crédit, l’Inde serait-elle naturellement douée pour créer des produits ramenés à leur essence même, au gaspillage minimal ? Savoir faire précieux en ces temps de crise et de développement peu durable ?

Liberté de circulation

The Economist observe que l’Inde a tous les droits de contrôler les entrées de capitaux sur son territoire (mais qu’elle s’y prend particulièrement mal).

Il est regrettable, en bref, que l’argument libéral pour une libre circulation des capitaux ait flanché.

The Economist reconnaît donc que la libre circulation des capitaux, élément fondamental de la pensée libérale, n’est pas un principe absolu. L’excès de capitaux produit la spéculation et la crise.

Ailleurs, il avait aussi reconnu que la libre circulation des personnes n’était pas sans conséquences déplorables.

Louable honnêteté intellectuelle de certains théoriciens du libéralisme…

Téléphonie mobile et pays émergents

The Economist consacre un dossier (Mobile marvels) à l’histoire de la téléphonie mobile dans les pays émergents (3/4 des mobiles mondiaux). Où l’on voit l’économie de marché à son meilleur :

Alors que l’on ne parle que de gratuité chez nous, chez les pauvres tout est payant. Sans compter que les plus grands succès ont été remportés sur quelques uns des marchés les plus incertains du globe. Et c’est pour cela que les entreprises de télécom ont fait preuve de génie là bas et pas chez nous. Elles rendent des services inestimables aux populations locales (météo ou conseils pour les paysans, transferts d’argent voire services bancaires (Beyond voice)…), et elles ont réduit leurs coûts en faisant preuve d’une créativité exceptionnelle : locations de téléphone, partages d’infrastructure… (Eureka moments.)

D’où émergences d’entreprises redoutablement efficaces. Les opérateurs indiens (The mother of invention) sont les champions de l’optimisation des coûts, ils sous-traitent tout (y compris à IBM dont les produits étaient si chers jadis !), partagent tout. Les équipementiers chinois (Huawei et ZTE) sont d’une immense inventivité. Ils devraient rapidement vider le marché de sa substance et faire table rase de leurs concurrents. Il semblerait même qu’ils soient trop rapides pour les aides de leur gouvernement (Up, up and Huawei). L’avenir est au tout Internet mobile (Finishing the job), ce qui promet de nouveaux trésors de créativité.

Mais le mieux c’est que cette innovation aurait élevé le niveau de vie de ceux qui ont pu en profiter.

Et nous là dedans ? Ce qu’il y a de surprenant, c’est que si tous ces gens semblent fort intelligents, ce qu’ils font n’est quand même pas très compliqué. Pourquoi sommes-nous à l’arrêt ? J’en suis revenu à une théorie qui semble se vérifier :

L’Ouest est dirigé par une élite de managers financiers, qui se figurait à la tête du monde. Elle pensait que le marché d’avenir était à l’Est. Donc non seulement elle pouvait se désintéresser de l’Ouest, mais encore elle devait délocaliser sa production pour jouir des coûts les plus faibles. Cette stratégie n’a pas eu les effets escomptés. Le marché de l’est est fermé à nos produits. Les transferts de technologie massifs, intelligemment exploités, ont rendu beaucoup d’industries locales non seulement autonomes mais surtout bien plus efficaces que les nôtres. D’autant plus que notre management financier, qui pensait avoir trouvé avec les délocalisations sa botte de Nevers, a asséché l’innovation occidentale. L’Ouest se retrouve donc avec un tissu économique anémié, et une population (donc un marché) appauvrie, d’autant plus que celle-ci doit alimenter un plan de relance qui permette à son élite d’éviter les conséquences de ses erreurs.

Il serait bien que cette élite arrête de jouer contre son camp.

Compléments :

Obama et l’Europe

Chronique de France culture qui semble dire que les relations Obama / Europe sont fraiches. Il aurait beaucoup plus d’intérêt pour les « puissances de demain » que sont l’Inde et la Chine.

  • Risque-t-il de négliger (ou de nuire à) un ami, pour s’attirer les bonnes grâces de pays qui lui sont fondamentalement hostiles ?
  • Faut-il voir dans son comportement l’attitude instinctive d’une certaine classe américaine (notamment Roosevelt et l’élite politico-économique clintonienne) qui assimile l’Europe au mal, à un passé révolu, et les BRIC (la Russie en moins depuis l’arrivée de Poutine) à des pays jeunes, simples et rationnels, des pays qui ressemblent à l’Amérique, et avec qui l’on peut faire des affaires ?

Compléments :

Histoire de l’Inde

KEAY, John, India, a history, Grove Press, 2001.

Gros livre sympathique, facile à lire, agréable. Il fait une étude chronologique de l’histoire indienne, sans prétention de décrire la culture indienne ou son âme. Ce que j’ai retenu :
Les origines
L’histoire de l’Inde commence par la civilisation de l’Indus, dont on ne sait pas grand-chose, et encore moins pourquoi elle a disparu. Elle semble ne pas avoir de lien avec l’étape suivante qui est celle de « l’aryanisation ».
Là encore, il n’est pas très facile de savoir ce qui s’est passé. Il est possible qu’une fine couche dirigeante indienne ait été gagnée à la culture aryenne par un mélange de conquête et d’admiration.
Un pays malléable et résistant
L’Inde paraît un curieux pays. Loin d’être la nation dénuée de courage et de valeurs que pensait Tocqueville, elle semble non seulement impossible à conquérir durablement, mais encore avoir réussi à forcer ses conquérants à entrer dans sa logique constitutive, féodale.
Conquérir, c’est exiger du conquis un tribut et une soumission. De ce fait, les empires se constituent rapidement, mais demeurent peu : les guerres de succession ou la faiblesse des successeurs permet aux inféodés de reprendre leur liberté.
Par ailleurs, non seulement les conquêtes arabes et mongoles ont suivi ce schéma de pénétration superficielle, mais il leur a fallu des siècles pour atteindre un zénith sans lendemain. Ce qui s’est fait au hasard de talents de quelques hommes, non du fait de la marche inéluctable d’une civilisation supérieurement organisée. Quant à Alexandre, ses exploits n’ont même pas égratigné l’indifférence collective.
J’ai aussi noté que :
  • Au 15ème / 16ème, il semblerait que les régions indiennes aient développé une identité culturelle, linguistique et politique très similaire à celle des futures nations européennes.
  • Les castes n’auraient pas toujours été les ghettos qu’elles sont devenues : initialement, elles semblent ne pas avoir été très étanches, et surtout avoir été une sorte de droit / devoir associé à la participation à la vie politique. En supprimant cette vie politique, les Musulmans ont fait de la caste un carcan, dont le seul espoir de sortie est la réincarnation.
La colonisation anglaise
La colonisation anglaise a connu trois étapes :
  1. Tout d’abord, l’exploitation des richesses de l’Inde est une question commerciale. Elle est confiée à la Compagnie des Indes. Seulement intéressée par commerce et comptoirs, et ayant un devoir de rentabilité, elle semble avoir été entraînée dans une conquête indienne sans vraiment l’avoir voulu. Elle s’est laissée gagner par l’esprit d’aventure qui régnait en Inde à l’époque et a profité de la disponibilité de troupes locales pour se mêler aux luttes internes. Ses victoires sur les Français, puis son organisation et sa détermination supérieures à celles des autres groupes indiens, les fonds tirés des territoires conquis… ont alimenté une sorte de cercle vertueux expansionniste. D’ailleurs c’était une conquête qui n’avait rien d’hostile. Les Anglais avaient une grande admiration pour la culture locale, d’une certaine façon, ils conquéraient pour le bien commun, ou pour réparer l’anarchie qu’ils avaient créée par inadvertance.
  2. À cette phase bonhomme succède une époque de conversion. La compagnie des Indes est plus ou moins nationalisée, et l’Angleterre se donne pour mission d’apporter la civilisation au pays : utilitarisme, libre-échange, et christianisme. Anglais et Indien vivent désormais dans des espaces séparés. L’exploitation économique du pays, qui avait commencé à l’étape précédente (notamment déforestation systématique), se poursuit avec un caractère implacable que n’avait jamais eu aucune domination précédente.
  3. La rébellion des Cipayes de 1857-58 est l’amorce d’une dernière phase. L’Inde devient un empire, et l’Angleterre s’engage à mettre un terme à son zèle réformiste, et à ne plus se mêler des croyances de ses administrés.
L’indépendance
C’est alors que démarre le mouvement indien pour l’indépendance. La question se pose vite de savoir la forme que devrait prendre le pays qui en résulterait. Il y avait d’une part les territoires administrés par l’Angleterre, en partie indous, en partie musulmans ; de l’autre une nuée de principautés ; plus deux forces dominantes : le Parti du congrès, de Nehru, laïc, et la Ligue musulmane de Jinnah. La solution logique à tout ceci semble avoir été une fédération.
Parvenir à constituer cette fédération était certainement difficile. Mais la conduite du changement fut pleine de maladresses, pas forcément d’ailleurs du fait de mauvaises intentions. D’où une partition dramatique Pakistan / Inde, puis Bangladesh, et des années de turbulence, de guerres (cf. Kashmir), et de nouvelles maladresses (gestion des castes en Inde, par exemple).
L’Inde est aujourd’hui une fédération de fait, les régions se sont multipliées. Son intégrité n’est plus menacée. Bizarrement son régime politique paraît peu stable, et pourtant ce n’est peut-être pas un danger : son étonnant attachement à la démocratie assurerait sa solidité.
Compléments :
  • Sur Tocqueville : Notes sur le Coran et autres textes sur les religions, Bayard Centurion, 2007 (textes rassemblés par Jean-Louis Benoît).
  • De la démocratie en Inde : Inde : équilibre miraculeux ?