Gagner la guerre d’Afghanistan

Un livre racontant l’histoire de l’Inde (KEAY, John, India, a history, Grove Press, 2001) me donne l’idée suivante (à creuser) :

Que cherche-t-on à faire en Afghanistan ? Avant tout et de très loin, éviter qu’il ne devienne une zone de turbulence qui déstabilise la région et fournisse des terroristes au monde. Je connais mal la question, mais je me demande si la coalition s’y est bien pris : elle a attaqué les Talibans comme s’ils représentaient une nation, de ce fait en faisant une résistance du type de celles qui ont défait toutes les armées d’occupation.

Mais l’Afghanistan est probablement plus proche d’un régime féodal que d’une nation occidentale. Que faisaient les féodaux de la région, il y a quelques siècles ? Ils attaquaient séparément les potentats locaux. Une fois défaits, on leur réclame un tribut (qui les affaiblit) et on place à leur tête un chef qui accepte de devenir vassal (souvent l’ancien chef). L’édifice n’est pas totalement stable, mais la manoeuvre fissure efficacement l’opposition.

Une fois le pays calmé, mes idées précédentes auraient peut-être une chance de réussir (Complexe Afghanistan).

Forte Europe ?

Es-on victime d’une fiction : celle de la faiblesse de l’Europe ? Les Américains nous ont convaincus que nous étions des ratés, et que l’avenir appartenait aux puissances neuves que sont la Chine, l’Inde, et éventuellement la Russie et le Brésil. N’étaient-elles pas surpeuplées, donc potentiellement riches, et n’y avait-il pas que l’économie qui comptait ?
Il y a aussi la culture. Chine et Russie sont assises sur des nationalités qui ne les acceptent pas. Le cas de l’Inde a l’air encore plus compliqué, avec la question de la caste, qui est d’autant plus bizarre, qu’elle se pose localement et non globalement, si j’ai bien compris (i.e. il n’y a pas de solidarité de caste). Je ne connais pas le Brésil, mais il ne me semble guère impressionnant.
L’Europe, par contre, est bâtie sur des nations solides. Elle peut avoir des difficultés avec ces nations, entre nations, mais non avec son peuple. Parvenir à faire fonctionner tout cela ensemble est il compliqué ? L’UE doit être, seulement, forte dans les grandes occasions (par exemple : Iran et Europe). Une question demeure : les pays de l’Est. Les plus proches de la Russie ont été traditionnellement des zones de turbulence, soumises à des influences externes. Faire de ces pays des démocraties aussi solides que celles de l’Ouest : une urgence ?
La faiblesse de l’Europe, c’est son idéologie. Elle a passé des décennies à persuader le monde que ses appétits colonialistes l’avaient détruit, qu’elle était une grande criminelle. Non seulement elle s’est affaiblie aux yeux de pays qui n’ont pourtant rien à lui envier en termes de colonialisme et de massacre des droits de l’homme, mais elle traîne un complexe qui la rend incapable de volonté. Elle doit retrouver ses convictions, et donc bonne conscience.
C’est encore l’Amérique qui est la plus forte : elle est une grande nation homogène. Certes, j’ai quelques doutes sur sa direction actuelle, qui la font ressembler à un village à la Potemkine, mais, en cas de difficulté, elle réagira sûrement bien.
Compléments :
  • Mes idées sur l’Inde (à approfondir) viennent principalement de V.S Naipaul, L’Inde, et Louis Dumont, Homo Hierarchicus.

Les USA perfectionnent le nucléaire pakistanais

How the U.S. Has Secretly Backed Pakistan’s Nuclear Program From Day One : parce que le Pakistan et l’Inde sont des amateurs du nucléaire, ils se méfient de leurs bombes et tendent à ne pas les déployer. De manière à éviter tout risque de faux mouvement, et fiabiliser leur armement nucléaire, les Américains leur apportent leur technologie ultra secrète. D’où accélération de la production.

Là où je ne suis pas l’article, c’est lorsqu’il note une inconsistance : pourquoi armer le Pakistan quand on craint qu’il puisse être envahi par les Talibans ? Mais c’est évident, voyons : pour apporter un peu de civilisation à ces barbares !

En tout cas, les Iraniens sont bien bêtes : pourquoi se faire des ennemis d’Américains aussi serviables ?

Le protectionnisme avenir de l'économie ?

Les BRIC (ou plutôt BIC, la Russie allant assez mal) ont une situation enviable. L’état de leur économie est déconnecté de celui du reste du monde, riche, pauvre ou émergent. Pourquoi ?

  • « (ils) furent prudents dans la libéralisation de leur système financier, si bien qu’ils ont été moins affectés que, par exemple, l’Europe, par l’attaque cardiaque financière de l’Ouest ».
  • Ils sont gros, donc ont un marché intérieur qui les porte en période de crise. D’ailleurs, ils importent et exportent relativement peu, et ont une production relativement diversifiée (une partie au moins profitera du démarrage de l’économie). Ils sont donc à la fois peu liés à l’extérieur et à ses crises et ils peuvent stimuler leur économie sans fuite. En outre, l’épargne de leurs populations nourrit le pays quand il ne peut compter sur la finance internationale.
  • Le résultat de la crise chez eux est « une grosse croissance de la taille du gouvernement et des grandes entreprises d’état ». « Si les BRIC ne peuvent pas sortir de la récession par l’exportation, l’extension du gouvernement est la principale alternative à l’effondrement subi par les autres gros exportateurs de capital que sont l’Allemagne et le Japon ».

Doit-on voir ici la description de ce qui pourrait être l’avenir économique du monde ? Des « blocs », relativement refermés sur eux-mêmes et autonomes, qui commercent de manière mesurée ?

The Economist, dont je tire cette étude (Not just straw men), se convertirait-il au protectionnisme après 150 ans de promotion de la globalisation ?

Catastrophe imminente

Lester R. Brown, qui est présenté comme ce qui se fait de mieux parmi les scientifiques, annonce la fin de la civilisation, amenée par une famine mondiale imminente.

La Somalie montre ce qui peut se passer : un état disparaît, surgit l’anarchie. Beaucoup d’autres sont prêts à basculer ; s’ils le font cela abattra un monde « globalisé » : drogues, épidémies, terrorisme, rupture du commerce mondial, guerres…

Les causes ? De plus en plus difficile de nourrir la planète. Les rendements plafonnent, et parfois régressent (en Chine), et transformer le blé en biocarburant n’est pas judicieux (un plein de 4×4 = de quoi nourrir une personne sur un an). Les nappes phréatiques sont épuisées (notamment en Inde et en Chine), et la terre arable connaît une érosion sans précédent (un tiers des surfaces serait concerné). Et ça chauffe de plus en plus.

Ce scénario revient régulièrement depuis Malthus, et, plus récemment, Forrester. Peut-il se réaliser cette fois-ci ? L’humanité sera-t-elle sauvée par la science, à nouveau ? La thèse de l’article est que, manifestement, elle s’essouffle ; cette fois-ci, il va falloir changer notre comportement, radicalement et brutalement.

Un temps pour innover ?

Martin Wolf dans Choices made in 2009 will shape the globe’s destiny (6 janvier, FT.com) semble vraiment très inquiet pour l’avenir des USA.

Je ne suis pas sûr de très bien comprendre son argument. Il semble dire que les USA sont partis pour relancer, par leur demande, l’économie mondiale. S’ils veulent remettre au travail leur population, il leur faudra une énorme quantité d’argent. Pire, ce sera le tonneau des Danaïde, si les pays émergents ne leur donnent pas un coup de main. Il parle des USA comme d’un pays ayant des « capacités de production de biens et services structurellement défectueuses ».

J’ai dit dans une série de billets que je croyais que les USA avaient détruit leur capacité de production ; que ça allait leur poser un problème : qu’échanger maintenant ?

La France serait-elle dans le même cas ? Après tout, elle aussi est « structurellement défectueuse ». Avons-nous donné à l’étranger nos secrets de fabrication au lieu de les pousser à développer les leurs ?

Si c’est le cas, personne n’a à y gagner. Imaginons que la Chine et l’Inde se mettent à produire les automobiles, centrales nucléaires, avions, aciers… mondiaux… Si nous ne produisons plus rien, il n’y aura pas d’échange et ils leur resteront sur les bras (ou ils devront se contenter de leur demande interne).

Si ce raisonnement est correct, nous devons acquérir de nouveaux savoir-faire, dont ils auront besoin bientôt, mais qu’ils n’ont pas encore perçus.

Compléments :

Inde : équilibre miraculeux ?

The Economist se félicite de la démocratie indienne (The democracy tax is rising / special report on India).

Mais il en donne une image effrayante. Une nuée de partis, des alliances qui semblent aller et venir (l’alliance gouvernementale est constituée de 13 partis). Sur 522 députés, 120 font l’objet de poursuites judiciaires, dont 40 accusés de crimes.

Ce qui semble compliquer les choses est ce que Norbert Elias appelait le « nous », le niveau ultime d’intégration. Les pays occidentaux ont un « nous » qui correspond à la nation. Le Liban est divisé en communautés. En Inde, le « nous » semble influencé par la caste. Or, non seulement il y a beaucoup de castes, mais la caste est une réalité locale.

Est-ce parce que l’Inde est une démocratie que The Economist lui trouve autant de qualités ? Ou est-ce vraiment l’attachement de l’Inde à la démocratie qui tient ensemble ses composants volatiles ?

Le système des castes en Inde : DUMONT, Louis, Homo hierarchicus, Gallimard, 1966.

De la pauvreté

Un extrait d’un billet de Carmen Schlosser Alléra (voir blog dans liste de blogs), au sujet de la conférence de Poznan :

L’envoyé spécial de l’Inde et chef de la délégation indienne à Poznan affirme que son pays n’est pas un émetteur important et que comme la Chine ne prendra pas d’engagements de réduction contraignants. Toute réduction d’émission menacerait la croissance et empêcherait de réduire la pauvreté énergétique de son pays, où 500 millions de personnes vivent dans le noir. En Inde, j’ai besoin de donner de la lumière à un demi-milliard de personnes. A l’Ouest, vous voulez conduire votre Mercedes aussi vite que vous le voulez. Nous avons des émissions de survie, les vôtres sont de confort, de style de vie. Elles ne peuvent être mises sur le même pied. J’essaye d’assurer de l’énergie pour des services commerciaux minimum, alors que vous n’êtes pas prêts à abandonner votre riche style de vie ni votre niveau de consommation. Ce même négociateur exprime sa surprise devant la facilité avec laquelle les fonds avaient été trouvés pour contenir la crise financière. Il ajoute que si en cas de crise sérieuse les gouvernements sont capables de trouver les ressources nécessaires de l’ordre de centaines de milliards de dollars, qu’en est-il des changements climatiques ?

En lisant ce texte, je me suis demandé ce que signifiait être pauvre.
Si être pauvre, c’est ne pas avoir l’électricité, le monde a été pauvre depuis toujours. Les rois les premiers. Et certaines parties de ma famille étaient très pauvres il y a encore quelques décennies. Est-ce qu’être pauvre c’est ne pas avoir ce qu’on les autres ? Et est-ce qu’il n’y a que cela dans la pauvreté de l’Inde. Que dire de la pollution (Malheureuse Inde), de son instabilité sociale ? N’est-ce pas une pauvreté en grande partie de fabrication récente ?
Aurait-on confondu progrès avec empilage de biens matériels ? Est-ce que ce progrès crée la pauvreté ?

Jean-Noël Cassan, passe beaucoup de temps au Pakistan. Il y voit des gens pauvres mais dignes. Il pense qu’ils sont heureux. Mes ancêtres étaient pauvres mais dignes, eux aussi. Et leurs descendants ont gardé un souvenir de paradis perdu.

Il est temps de réfléchir à ce que nous appelons progrès. J’ai le sentiment que nous avons le choix entre être esclave de l’économie, comme aujourd’hui, ou la mettre à notre service. Et cette seconde solution ne demande pas de retour à l’âge des cavernes, de communisme, ou de freinage de l’élan entrepreneurial. Juste une orientation correcte. C’est peut-être le sens du changement que nous vivons aujourd’hui.

Énergie nucléaire

La radio m’apprend que le mari de Benazir Bhutto devient président du Pakistan. De la prison à la présidence… L’homme qu’il fallait à un pays au bord de la banqueroute, en pleine guerre fratricide et possédant l’arme nucléaire ? Mêmes informations : l’Inde va construire des centrales nucléaires. Jusqu’ici on ne voulait pas lui en apporter la technologie parce qu’elle n’avait pas signé le traité de non prolifération nucléaire. C’est oublié. Je note au passage que l’Iran a, elle, signé ce fameux traité.

  • Imaginons que l’on invente aujourd’hui l’énergie nucléaire ; que l’on nous parle d’Hiroshima et de Nagasaki ; que l’on nous dise que l’URSS ferait exploser une bombe au dessus d’une armée pour voir comment elle réagirait ; que les Américains envisageraient de l’utiliser durant la guerre de Corée. Qu’on ajoute que la mise au point des centrales nucléaires passerait à deux doigts du désastre (Windscale en Angleterre). Qu’il est préférable de ne pas les mettre entre les mains de gens distraits (Tchernobyl, Three Mile Island). Bref que l’énergie nucléaire s’accommode mal de l’erreur, qui est humaine, comme chacun sait. A quelle probabilité fixerions-nous les chances de l’humanité de vivre, sans catastrophe majeure, 50 ans, 100 ans ? 0 ? Je crois que même ceux qui sont aujourd’hui favorables à l’énergie nucléaire pencheraient pour la prudence.
  • Le monde est à un tournant de son histoire. Durant ces derniers siècles, la science l’a dirigé. Et la science, c’est l’approximation. Un exemple. Une histoire d’un ingénieur de Dassault Aviation, il y a longtemps. Test du prototype du Rafale. L’avion entre en résonnance. Le pilote, comment s’y prend-il ?, se tire d’affaire. Réaction de l’ingénieur : son approximation « du premier degré » est insuffisante. Il pousse ses calculs, modifie l’appareil, y remet le pilote. C’est bon. L’incident est oublié. La science c’est celà : un modèle de la question à traiter. Un modèle que l’on sait résoudre. Puis une solution que l’on teste dans la nature. Si ça marche, c’est fini. Sinon on complexifie le modèle. Problème ? Que donne l’approximation à long terme ? C’est ce que l’économiste appelle pudiquement une « externalité », une retombée imprévue. L’effet de serre est une externalité.

Pouvons-nous continuer à jouer les apprentis-sorciers ? Certes. Mais, comment ne pas condamner la science ? Je soupçonne que sans elle nous n’avançerons plus ; qu’une société doit se mettre en permanence en question ; et qu’une partie de la solution (avoir le gros des bénéfices de la science pour un risque « acceptable ») est dans une approche démocratique de la science. La société doit participer à la décision du scientifique, de l’ingénieur.

Compléments :

  • La centrale de Windscale est passée à deux doigts d’un drame majeur, en 1957 : voir Wikipedia sur le sujet.
  • Sur les armées russes et l’Amérique en Corée : voir Grand expectations. On y apprend aussi que dans les années 50, les magasins de chaussures mesuraient la taille des pieds de leurs clients aux rayons X…
  • Sur les OGM, autre exemple du processus scientifique : SERALINI, Gilles, Ces OGM qui changent le monde, Champs Flammarion, 2004.
  • Remarque : les techniques que j’étudie (et qui ne me doivent rien) ont la caractéristique, non recherchée, d’avoir un caractère démocratique.

La Chine a le vent en poupe

Arvind Subramanian compare les modèles chinois et indiens. Tous les deux sont partis pour une croissance soutenue : ils exploitent un filon qui n’est pas prêt de s’épuiser.

La réussite internationale du capitalisme indien (très supérieure à celle du capitalisme chinois) masque une dégradation catastrophique des institutions du pays. Construire des institutions est long et difficile ; développer l’entrepreneuriat n’est qu’encourager un penchant naturel.
Arvind Subramanian est inquiet pour l’Inde. Il est confiant en l’avenir chinois.

Compléments :

  • La démocratie est en péril.
  • Malheureuse Inde cite un article faisant un constat similaire : l’Inde est dans une situation dramatique en dépit d’une démocratie exemplaire.
  • Ce débat démocratie / dictature me semble bizarre : que ce soit la France, l’Allemagne ou le Japon, chacun de ces pays a transformé d’une manière dirigiste sa culture pour l’amener où elle se trouve aujourd’hui. L’Angleterre, qui a été le moteur de cette transformation mondiale, et donc nous a imposé sa culture, ne me semble pas faire exception (elle a été « mercantiliste »). L’Amérique, l’Australie, le Canada… n’ont pas eu à opérer de transformation culturelle. D’ailleurs, en période de changements accélérés (guerres), ils sont dirigistes. La question est plutôt de savoir à quoi ressemblera une Chine triomphante.