Pierres et cathédrale

France Culture rediffusait une série d’émissions sur Saint Exupéry, la semaine dernière. Tiphaine Samoyault disait qu’elle lui reprochait de s’être intéressé aux cathédrales et pas aux pierres, contrairement à elle.

Cette histoire de cathédrale m’a fait comprendre pourquoi une nation a pu s’enthousiasmer pour Napoléon, sans voir ses faiblesses ou le considérer comme un dictateur, ou se faire massacrer stoïquement, en 14. C’est ce que n’avait pas saisi, probablement, Jean Zay, et son poème du « Drapeau ». La plupart des hommes ont besoin de cathédrales, d’être portés par des idéaux qui les transcendent. C’est alors qu’ils touchent au sublime.

Après le temps des pierres, celui des cathédrales ?

Mal français

A une époque il était à la mode de parler de « mal français ». Saint Exupéry aurait-il trouvé les causes de ce mal ? La dislocation produite par l’égoïsme. L’après guerre semble avoir réagi efficacement. Le pays s’est réunifié autour de la reconstruction et du progrès. Seulement, c’était un progrès matériel. L’élan collectif qu’il a suscité a été de faible durée. On est retombé d’où l’on venait.

Ce mal est-il celui de la culture dominante ? Les USA croient que c’est de la production des lave-vaisselle que surgit l’Esprit. Les nationalismes, les fondamentalismes et communautarismes, le combat pour le développement durable, marques de notre temps, sont, peut-être, des tentatives, maladroites, de transcender un matérialisme asphyxiant.

Pilote de guerre

Témoignage sur ce que Marc Bloch a appelé « l’étrange défaite ». 1940. Antoine de Saint Exupéry et son équipage mènent une mission dont ils ne devraient pas revenir. Ils vont voler à 700m, au dessus des batteries allemandes. Occasion d’une réflexion sur les causes de la déroute.

A une certaine altitude, tout est gelé dans l’avion. Les mitrailleuses et les commandes ne fonctionnent plus. D’ailleurs, la mission n’a aucun sens. Ce qui en sortira ne servira à rien. Saint Exupéry ne cherche pas de coupables. Il constate que la machine bureaucratique est déréglée. Elle produit des armes qui ne marchent pas et donne des ordres absurdes. C’était perdu d’avance. Comment les quarante millions de paysans français pouvaient-ils lutter avec les quatre-vingt millions d’ouvriers allemands ? Le blé contre l’acier. Le seul espoir aurait été le soutien des Etats Unis. Mais ceux-ci n’ont pas compris que la civilisation était en jeu. La France s’est donc sacrifiée, sachant qu’elle n’était pas de taille à lutter. Mais elle ne pouvait pas faire autrement, et ce ne sera pas pour rien. Pour que la graine donne le blé, elle doit disparaître.

Ce qu’il me semble entendre : les valeurs chrétiennes, la charité par exemple, ont été vidées de leur sens. D’où l’homme avec un petit h, qui ne voit pas plus loin que son petit intérêt. Porter une cause qui nous dépasse rend fort. Ce n’est pas tant servir l’autre que servir l’Homme, au sens d’essence, d’humanité (comme dans l’expression « crime contre l’humanité »). Et cela se manifeste en actes. Exemple frappant : que mille personnes se sacrifient pour en sauver une seule.

La France dont il parle n’est pas celle de Marc Bloch : une France d’officiers arrogants et incompétents et de syndicalistes grévistes. C’est une armée de petites gens, qui se savent perdus, mais qui se sacrifient. Cent cinquante mille soldats meurent en trois semaines. C’est aussi une armée qui sait désobéir lorsqu’il s’agit d’assister les populations civiles prises dans la débâcle. Saint Exupéry ignore la haine qu’aurait dû susciter l’incurie du pays. Il lui apporte ce qui peut le sauver : un plaidoyer qui touche juste, qui fait vibrer la fibre intime de l’Américain, et l’amène à secourir la France. Une leçon ?

Attention, changement d'ère ?

Notre société est-elle en train de changer ? Voilà ce que dit le Financial Times :

« Beyond the bottom line: should business put purpose before profit?
For 50 years, companies have been told to put shareholders first. Now even their largest investors are challenging that consensus »

Cela fait écho à ce que j’entends ailleurs : aspiration à un nouvel « humanisme ». Et si l’on découvrait qu’une vie qui poursuit le seul intérêt individuel est absurde ? Et même, paradoxalement pour une entreprise, non viable. L’actionnaire a beaucoup plus à gagner d’une entreprise si celle-ci ne cherche pas à maximiser ses gains, comme on me l’a enseigné, mais sert des causes qui le dépassent ?

Quelles causes ? On tâtonne, me semble-t-il. La nation ? Le développement durable ? La religion de ses pères ?… Mais c’est peut-être en cherchant que l’on trouve. A moins que cela ne soit la recherche qui compte.

Care et self help

Deux doctrines s’opposeraient : « Care », ou « compassion », et « self help » ou « développement personnel ».

La première estime qu’il y a des « misérables » qu’il faut prendre sous notre aile. Mais ces misérables existent-ils ? On reproche à ce mouvement de préférer une fiction aux réelles souffrances de la société.

La seconde estime que l’homme est libre, et donc qu’il doit se tirer d’affaires seul. C’est une doctrine défendue par ceux qui estiment avoir réussi grâce à leur travail. On leur reproche de ne pas voir qu’ils ne sont pas les seuls à travailler dur, car c’est, essentiellement, notre position sociale qui fait notre succès.

Le conflit violent qui oppose les partisans de ces deux doctrine masquerait donc le fait qu’elles ont les mêmes effets : le maintien du statu quo. Ce sont des doctrines conservatrices.

Y a-t-il une troisième voie ? Peut-être l’humanisme : prendre l’homme et la société tels qu’ils sont, et comprendre que la mesquinerie rend moins heureux que la générosité. L’humanisme, doctrine du changement, comme mouvement inhérent à la vie ?

Dettes

Emmanuel Levinas dit que nous naissons avec la responsabilité des autres. Mais, ne naît-on pas aussi avec, sur la conscience, un crime que l’on n’a pas commis ?

Nous laissons à nos enfants un monde qui n’est pas durable, dit-on. Le petit Français est endetté, d’ailleurs. Il y a des peuples à génocides, d’autres à colonies, mais il y a aussi la « reproduction sociale » qui fait que des parents contribuent à faire échouer leurs enfants, ou toute une série de criminels, qui veulent faire payer à la société ce qu’ils ont subi dans leur enfance, et ainsi de suite.

Comme quoi l’humanisme est une question plus compliquée qu’il n’y paraît.

Humanisme

La peur de l’IA fait pousser un cri. On en appelle à un second « humanisme ».

Mais qu’est-ce que l’humanisme ? J’ai bien peur que l’on n’en sache rien. Les gens qui le réclament ne semblent pas avoir un comportement très humaniste.

Je me demande si ce n’est pas seulement, et probablement, justement, le contraire de la situation actuelle. En jetant un coup d’oeil sur ce qu’en dit wikipedia, je vois que l’humanisme s’oppose au « dogme ». L’humanisme, qui fait penser à « homme », serait-il avant tout une question de multiplicité ? peut-être d’inconnu ? Dogme est, qui sait ?, le mot qui décrit notre monde. Comme chez Weber, ce monde est « désenchanté ». Il est ramené à son ossature. A un cours de bourse, ou a un « bit » informatique. Ses héros, les patrons du GAFA, sont des autistes. Il a perdu ce qui fait la vie.

Second humanisme

L’Institut Sapiens en appelle à un « second humanisme ». Il cherche un chemin médian, si je comprends bien. Le progrès, l’intelligence artificielle en particulier, nous menace d’asservissement. Il ne s’agit pas de les refuser, mais de les maîtriser, et de les mettre au service de la réalisation des potentiels humains. « Faire droit au progrès tout en le préservant. »

Que signifie ce second humanisme ? me suis-je demandé. Par quel bout attaquer le changement ? J’ai bien peur que ce soit un exercice douloureux. Il s’agit d’être plus fort que le progrès, l’intelligence artificielle en particulier. Ce qui signifie être plus intelligent que ceux que nous prenons pour les plus intelligents. Et montrer qu’ils sont les marionettes d’idées, fausses, qu’ils ne comprennent pas. Il faut appliquer à la science les principes qui ont été appliqués à la nature, à l’époque où l’homme ne comptait que sur son cerveau, et pas sur les machines.

(Cela c’est la partie technique. L’humanisme me semble avoir été, surtout, une explosion culturelle. On a appelé cela la « renaissance ». Dans ce domaine, le changement me semble bien plus difficile…)

Droite et gauche : même combat ?

Pourquoi la pensée de gauche rejoint-elle celle de droite ? Mystérieux. En effet, à chaque fois, cela semble un hasard. La conséquence de principes totalement différents. Mais autant de hasards qui aboutissent au même résultat, est-ce un hasard ? L’exemple de l’immigration. La droite et la gauche sont d’accord : l’immigration, c’est bien, ça ne se discute pas. 
L’argument de droite : l’immigration est bonne pour l’économie. Le marché fonctionnant sur la loi de l’offre et de la demande, et s’alignant sur « la marge », une main d’oeuvre immigrée, quasi gratuite, conduit à une réduction de la masse salariale. A long terme c’est bien pour tout le monde. Promis, juré, craché. Pour la gauche, l’immigré c’est la même chose qu’un Rom ou qu’un homosexuel : une minorité. Et il est bien de défendre la minorité. Parce que toute minorité est opprimée. 
Point commun de ces deux mouvements ? L’idée que la majorité, le peuple, est le mal. Son contraire : une élite. Elle « crée la valeur » selon les théories américaines, ou elle distingue, depuis Platon, les « idées », autrement dit le bien.

Cela peut paraître une pauvre pensée. A tort. Flaubert et Tocqueville avaient peur de la dictature de la masse, eux-aussi. Rien de neuf. Décidément, « l’humanisme », est bien la question du moment.

Erasme et l'Europe : pensée à redécouvrir ?

Dans ce petit livre, la pensée d’Érasme affronte celles de son temps, puis est reprise par de grands esprits modernes. Apparaissent trois visions de l’être humain :

  • Machiavel. Dans un monde où règne le mal, il faut faire le mal en virtuose. 
  • Luther. Pensée pour le peuple. Il est illusoire de vouloir penser. Acceptons notre sort. Il y a des élus et des damnés. C’est Dieu qui a choisi.
  • Érasme. Humanisme. Pensée d’une forme d’aristocratie intellectuelle. Esprit européen (d’où le titre), il est le frère des Rabelais, Montaigne, Thomas More. Précurseur des Lumières ? Glorification du libre arbitre humain, de la complexité de l’être, qu’il faut aimer en allant au delà des apparences (superficialité / profondeur par opposition à bien / mal de Luther), et de l’universalisme. Pour lui Dieu ne veut pas d’un troupeau luthérien, il veut que sa création cultive le potentiel qu’il a mis en elle. Certes, le monde n’est guère reluisant. Mais il ne faut pas baisser les bras. L’humanité doit rêver du bien, et le faire. En d’autres termes, Érasme croit à ce que les Lumières ont appelé « le progrès ». 
    Commentaires : 
    • La première est celle, quasi éternelle, du monde (anglo-saxon) des affaires ou du commerce ? La seconde revient hanter l’Allemagne, dernièrement Mme Merkel ? Et la troisième a connu un coup de folie avec l’hyper rationalisme de la Révolution, libéralisme première manière, ou laisser-faire monétariste ?
    • Et si ces trois courants n’étaient pas ennemis ? Et si chacun avait quelque-chose de bien ? Et si ce qui son erreur  avait été de croire qu’il avait trouvé le Graal, qu’il n’avait pas besoin des autres ? Alors, prendre à chacun ce qu’il a de bon ? L’idéalisme d’Érasme, comme stratégie, le réalisme de Machiavel, comme principe d’action, la reconnaissance des vertus du labeur populaire, de Luther, comme fondation ?
    (OSSOLA, Carlo, Érasme et l’Europe, Editions du Félin, 2014.)