Magellan

Les historiens réécrivent l’histoire. Ils veulent la dégager de la perspective occidentale. C’est au tour de Magellan de passer en jugement.

Pour commencer, choc des civilisations. Magellan rencontre un peuple dont il doit adopter certains termes, car ils ne correspondent à rien de ce que connaît l’Europe. Voilà qui ébranle l’impérialisme occidental ! Non ? Mais n’est-ce pas ce qui s’est toujours produit lorsque deux peuples entraient en contact ? Chacun n’empruntait-il pas à l’autre ce qu’il trouvait intéressant chez lui ? Preuve de curiosité, pas de totalitarisme ?

On poursuit. Magellan n’a pas fait le tour du monde. Il est mort en cours de route. Faut-il glorifier celui de ses capitaines qui est parvenu à bon port ? Ou l’esclave, qui lui servait de traducteur, comme on l’entend depuis quelques années ? Et comme le penseraient ses compatriotes ? Ce qui au fond est curieux, car, en son temps, ils n’ont certainement accordé aucun intérêt à Magellan et à la question du « tour du monde », qui était une obsession européenne.

Décidément, ni le colonisé, ni l’historien ne parviennent à se débarrasser de l’impérialisme occidental ?

Concordance des temps.

(Mais, au fait, s’il n’y avait pas eu de Magellan, y aurait-il eu tour du monde ?)

Jacques Le Goff et Jean-Pierre Vernant

Jacques Le Goff et Jean-Pierre Vernant ont fait de « l’anthropologie historique ». Ils ont cherché les « structures » des sociétés anciennes, la façon dont leurs membres voyaient le monde (par exemple ce qu’être homme signifiait) et ce qui les caractérisait (par exemple le rôle du théâtre, ou son absence totale).

Une illustration des résultats de ce travail est ce que dit Georges Duby de la bataille au moyen-âge : c’est un jeu d’échec. Il faut faire tomber le roi adverse. (Le dimanche de Bouvines.)

Jacques Le Goff et Jean-Pierre Vernant semblent avoir corrigé une erreur de Claude Lévi-Strauss. Lui aussi pourrait avoir été victime d’un biais culturel. Comme les Grecs et Galilée, il pensait que le langage de la nature était les mathématiques. Les sociétés et les hommes étaient déterminés par des lois d’airains, que la raison pouvait retrouver. Jacques Le Goff et Jean-Pierre Vernant ont montré que s’il y avait structure, elle évoluait sans cesse. Ils n’étaient pas historiens pour rien.

En tous cas, il serait bon que les enfants découvrent très tôt l’anthropologie : cela éviterait peut-être bien des bêtises.

A voix nue.

Europe des conquistadors et des marchands

Le France culture d’après guerre était surprenant. Les animateurs d’émission y tenaient la dragée haute aux meilleurs universitaires du temps, qui parlaient entre collègues, estimant apparemment que l’auditeur était un des leurs. Ce qui est flatteur.

A l’occasion d’une de ces émissions, tous ces gens évoquaient l’Europe des conquistadors et des marchands – l’Europe, d’après le Moyen-âge. Pourquoi s’est-elle mise en tête de conquérir le monde, alors que, jusque-là, les peuples navigateurs cherchaient à s’installer là où il faisait bon vivre ? Pour les Espagnols et les Portugais, la conquête était une croisade. Y a-t-il une composante universaliste et métaphysique dans la pensée occidentale ? Contrairement à ce que l’on entend d’ordinaire, l’émission disait peu de mal de la colonisation ibérique. Elle profite de la comparaison faite avec d’autres colonisations. Et parvenir à gouverner un continent fut un exploit.

Il y était surtout question de ce que Braudel a appelé des « systèmes mondes ». Des organisations économiques qui fonctionnent en boucle fermée, à l’échelle du monde. Celui des Vénitiens était remarquable. Ils dominaient la Méditerranée. Leurs flottes cherchaient des épices, l’or noir de l’époque, en Egypte et en faisaient le commerce en Europe. Ils sont parvenus à détourner la quatrième croisade, qui visait son partenaire économique l’Egypte, afin qu’elle détruise son adversaire économique, la chrétienne Constantinople. Ce dont elle pourrait s’être mordu les doigts. (Ce faisant elle a facilité la domination de l’empire ottoman sur la Méditerranée ?) En tous cas, elle a été punie par là où elle a pêché : les « navires ronds » des Occidentaux de l’Océan ont contourné l’Afrique pour chercher les épices auprès de leurs producteurs. Glas de Venise.

Aspect surprenant de ces « systèmes monde » et de l’histoire humaine ? Ils sont d’une étonnante complexité, autour d’eux, des industries, des systèmes financiers… se créent, tous d’une remarquable sophistication. Mais, du fait d’agressions extérieures et de ce qui ressemble aussi à un aveuglement suicidaire, ils s’effondrent. Tout ce qu’ils avaient accumulé disparaît sans presque laisser de trace. Au plus des souvenirs.

Juan Carlos

L’histoire récente de l’Espagne ? Un monolithe Franco, qui désigne Juan Carlos comme successeur. A la mort du premier, le second choisit la démocratie. Voilà ce que j’ai cru.

En fait, le pouvoir de Franco n’était pas bien assuré. Il n’aurait pas été très malin, mais a su manoeuvrer de nombreuses factions. Il semblait avant tout pragmatique. Il a penché d’abord du côté des fascistes, puis il est passé du côté des alliés, et, lorsque les USA lui en ont intimé l’ordre, il a libéré son économie et ouvert son pays, d’où quinze glorieuses. Apparemment, son souci aurait été essentiellement l’unité du pays.

Et Juan Carlos ? Son sort a, quasiment jusqu’au bout, été incertain. Son père était le roi légitime. Lui-même a été élevé par Franco, mais sans trop savoir où cela le menait. Jusqu’à la mort de Franco, il était sous surveillance permanente. Drôle de vie, d’ailleurs. Considéré comme un imbécile par beaucoup, il aurait tué son frère dans un accident, été balloté entre Franco et son père, sans véritable enfance, et pourtant, il a joué un rôle essentiel dans la transformation du régime politique espagnol, à un moment où le pays était pris entre les terroristes de l’ETA et ceux de l’extrême droite. (Les premiers cherchant à pousser les seconds à une réaction violente, en assassinant des officiers.)

Quant à la monarchie, elle ne semble pas bien installée en Espagne. Les Bourbon seraient considérés par la noblesse comme des parvenus. Et le peuple l’accepte tant qu’elle ne le gène pas ?

Le hasard et la nécessité ? L’Espagne ne pouvait vivre en vase clos et était poussée à se conformer à l’air du temps ? Mais la transition vers la démocratie a été progressive, contrairement à ce que l’on dit, et elle aurait pu très mal se passer. La façon dont on raconte l’histoire est une reconstruction après coup ?

(Ce que je retiens de Juan Carlos, tout contre Franco.)

Anachronisme

Ce que dit Alain Corbin sur l’anachronisme dans les travaux des historiens me frappe depuis bien des années. Machine à remonter le temps, nous nous imaginons, avec nos idées actuelles, vivant avec nos ancêtres. Qu’aurions-nous fait ?

Mais ce n’est pas comme cela que la vie se passe. J’ai pris conscience, en vieillissant, que mes parents étaient pauvres. Seulement, à l’époque, ni eux ni moi ne le savions. Au contraire. L’histoire officielle est que nous étions une famille idéale. Rétrospectivement, le seul indice de pauvreté était la haine de mon père pour les impôts. Il devait avoir du mal à joindre les deux bouts. (Bizarrement, il ne se rendait pas compte que le principal moyen de financement de l’Etat n’est pas l’impôt, mais la taxe, qui est hautement inégalitaire.)

De même, lorsque l’on retrouve des témoignages des ouvriers des premiers temps, on n’y lit pas des plaintes, mais, au contraire, de la fierté.

Un moteur de l’histoire ? Parce qu’il se sent mal à l’aise en s’identifiant à la condition de l’autre, l’intellectuel, l’enfant de grand bourgeois, pond de belles théories, comme le Marxisme, pour transformer le monde à son image, non sans avoir, au passage, déclenché d’effroyables calamités ?

Alain Corbin

Alain Corbin est un historien qui semble avoir consacré sa carrière à corriger les biais de la recherche en histoire. Non seulement les spécialistes de l’histoire sont victimes « d’anachronismes » (ils jugent le passé avec les valeurs du présent), mais ils semblent chercher leurs clés à la lumière du lampadaire, ai-je cru comprendre…

Il a ainsi étudié ce qui avait laissé peu de traces : le bonheur, les paysans, la misère sexuelle du 19ème siècle, la vie d’un sabotier, les odeurs, la « virilité »… Dans ce dernier domaine, il a montré que la vie du mâle au 19ème siècle était effroyable. Non seulement, il crevait dans les guerres (il est effrayant de lire que le soldat se faisait déchiqueter dans les batailles, et restait sur place jusqu’à ce que mort s’ensuive) ou en duel, mais il devait s’expatrier, et vivre dans une précarité effrayante (l’immigré, en ce temps, c’était lui), pour gagner le pain de sa famille. La virilité voulait que l’on endure les pires tourments sans dire un mot.

Pas étonnant que les femmes n’aient pas revendiqué l’égalité des sexes en ces temps ? Mais aussi, peut-être bien que cette égalité s’inscrit dans le mouvement des choses : la condition de l’homme et de la femme se ressemblent de plus en plus. La virilité n’est plus ?

La Méditerranée

Une émission sur Fernand Braudel m’a fait relire ce recueil de courts articles. Ils racontent la naissance de ce que les anthropologues me semblent appeler « artefacts ». C’est-à-dire les rites qui organisent une société. « Il n’y a pas de religion sans rites », dit-on, il en est de même des sociétés. Objet d’étude : la Méditerranée.

A titre d’exemple, le chapitre concernant « l’histoire ». On y voit l’âge d’or de la Méditerranée, les nations qui l’ont successivement dominée, puis son effacement, torpillée par les Anglais et les Hollandais. Cette histoire est sous-tendue par des sortes de lois naturelles. Il y a la civilisation, la politique et l’économie.

La civilisation semble être ce que les anthropologues nomment « culture ». Elle est liée à la géographie. La volonté des hommes, la politique, peut vouloir l’éradiquer, mais elle n’y parvient jamais. L’influence de 7 siècles de domination de l’Espagne par les Arabes s’est évanouie instantanément, de même que celle de Rome sur le sud de la Méditerranée. Trois civilisations se partageraient les côtes méditerranéennes : musulmanes, chrétiennes et orthodoxes. Quant à l’économie, elle paraît faire l’heur et le malheur des civilisations…

Fernand Braudel

Jadis j’ai lu pas mal de livres de Fernand Braudel, sans me rendre compte du travail qu’ils représentaient. Misère de l’histoire moderne ? Ses ouvrages se lisent comme des romans, alors que, pour les écrire, il faut faire un travail de titan ?

D’ailleurs, sans cinq ans de captivité, jamais Fernand Braudel n’aurait pu produire sa thèse, qui fut le coup d’envoi d’une carrière exceptionnelle.

Il me semble qu’il fut un pur produit de l’esprit français, qui se caractérise par une capacité d’abstraction unique. Il cherchait les lois de l’histoire, depuis ses origines. Les forces à l’oeuvre, qui modèlent les sociétés. Il a voulu créer une science de l’homme, qui englobe toutes les sciences humaines, y compris l’économie. (Curieusement, il semble être passé à côté de la systémique et de la théorie de la complexité, qui avaient un gros succès à la même époque, et qui abordent, par l’angle mathématique, le même sujet.)

Au fond, c’est aussi ce qui m’intéresse !

Michel Winock

Chose curieuse, à chaque fois que je me pose une question, Michel Winock a écrit un livre à son sujet. Qui est-il ? Une émission lui fut consacrée.

Il serait un pionnier de l’histoire politique. Mais, surtout, il me semble illustrer une de mes théories : nos grands hommes n’inventent rien, ils sont portés par les événements. Lui paraît être le fruit de la prospérité d’après guerre. Elle lui a permis de faire des études, alors qu’il était pauvre, d’entrer dans les milieux de l’édition, d’être professeur d’université sans avoir suivi le parcours ordinaire…

Au fond, tous les génies furent des autodidactes. Il est possible qu’ils aient besoin, pour s’épanouir, de la liberté qu’apporte le chaos d’une société en transformation. Dès qu’elle se fige dans la règle et le diplôme, elle devient une usine de fabrication de produits ?

Jacques Revel

Je n’ai pas, du tout, aimé un livre auquel Jacques Revel avait participé. La pensée soixante-huitarde réinterprétait l’histoire. (Le coupable, en fait, était Michel de Certeau.) Ce souvenir m’a amené à écouter une émission qui lui était consacrée.

En quelque sorte, c’était « l’histoire de l’histoire ». Sa vie n’a été que remises en cause.

D’un dialogue entre initiés il est difficile de tirer des renseignements clairs. En tous cas, il me semble qu’il a été question d’histoire « quantitative », peut-être qui croyait à des lois d’airain. Puis du moment 68, qui avait quelque peu surestimé l’importance de l’événement. D’une heure de gloire de l’histoire, en particulier française, dont les livres étaient des best sellers (passionnants d’ailleurs, si j’en crois ce que j’ai lu). De la micro histoire – qui a peut-être remis en cause la loi d’airain ? Et de l’offensive récente des chercheurs indiens, qui ont des comptes à régler avec l’Occident.

En bref, la façon dont on fait de l’histoire est affectée par les idéologies de l’époque. Il serait utile de retracer l’histoire de ces courants (historiographie), ai-je pensé. En attendant, méfions nous (un peu) des historiens ?