Le France culture d’après guerre était surprenant. Les animateurs d’émission y tenaient la dragée haute aux meilleurs universitaires du temps, qui parlaient entre collègues, estimant apparemment que l’auditeur était un des leurs. Ce qui est flatteur.
A l’occasion d’une de ces émissions, tous ces gens évoquaient l’Europe des conquistadors et des marchands – l’Europe, d’après le Moyen-âge. Pourquoi s’est-elle mise en tête de conquérir le monde, alors que, jusque-là, les peuples navigateurs cherchaient à s’installer là où il faisait bon vivre ? Pour les Espagnols et les Portugais, la conquête était une croisade. Y a-t-il une composante universaliste et métaphysique dans la pensée occidentale ? Contrairement à ce que l’on entend d’ordinaire, l’émission disait peu de mal de la colonisation ibérique. Elle profite de la comparaison faite avec d’autres colonisations. Et parvenir à gouverner un continent fut un exploit.
Il y était surtout question de ce que Braudel a appelé des « systèmes mondes ». Des organisations économiques qui fonctionnent en boucle fermée, à l’échelle du monde. Celui des Vénitiens était remarquable. Ils dominaient la Méditerranée. Leurs flottes cherchaient des épices, l’or noir de l’époque, en Egypte et en faisaient le commerce en Europe. Ils sont parvenus à détourner la quatrième croisade, qui visait son partenaire économique l’Egypte, afin qu’elle détruise son adversaire économique, la chrétienne Constantinople. Ce dont elle pourrait s’être mordu les doigts. (Ce faisant elle a facilité la domination de l’empire ottoman sur la Méditerranée ?) En tous cas, elle a été punie par là où elle a pêché : les « navires ronds » des Occidentaux de l’Océan ont contourné l’Afrique pour chercher les épices auprès de leurs producteurs. Glas de Venise.
Aspect surprenant de ces « systèmes monde » et de l’histoire humaine ? Ils sont d’une étonnante complexité, autour d’eux, des industries, des systèmes financiers… se créent, tous d’une remarquable sophistication. Mais, du fait d’agressions extérieures et de ce qui ressemble aussi à un aveuglement suicidaire, ils s’effondrent. Tout ce qu’ils avaient accumulé disparaît sans presque laisser de trace. Au plus des souvenirs.
