Héraclite

Héraclite aurait été le philosophe du changement.

Même de son temps, il était perçu comme incompréhensible. Ce qui, dans son métier, comme chez son parent, la divination, est un avantage concurrentiel.

En tous cas, il semble avoir eu des idées que confirment mon expérience. A savoir que l’identité humaine est une question de mouvement, et pas d’immobilité. Nous sommes parce que nous devenons. Il a aussi parlé de paradoxes, l’exercice qui est la raison d’être de ce blog, et de la complémentarité des contraires. Mais aussi que tous voient midi à leur porte, et que le point de vue de la nature (ou de tout principe équivalent) réconcilie les oppositions, qui ne sont qu’apparentes, et donne, donc, un sens au conflit. (Moteur de la vie ?)

Cela explique peut-être pourquoi Heidegger a voulu remplacer les « post socratiques », par Héraclite et ses comparses pré socratiques : le modèle de Platon avait impérativement besoin de reposer sur du solide connaissable. (Ce qui, effectivement, n’existe pas.)

En outre, il aurait préféré la raison au respect des traditions. Ce qui est probablement une idée essentielle : elle signifie que l’homme est supposé être responsable de son sort.

(D’après In our time, qui ne cite pas mon « énantiodromie » favorite.)

Héraclite et le changement

Quand on parle changement, on cite Héraclite. Mais, on n’a que des fragments d’Héraclite, et on ne sait pas les traduire (un même texte peut être traduit de plusieurs façons différentes, qui ont des significations opposées). D’ailleurs, les quasi contemporains d’Héraclite le trouvaient obscur… Ce qu’on a voulu lui faire dire serait faux. Chaque époque a projeté sur lui des a priori qui n’étaient pas de son temps. On y a cherché une justification, au lieu de nouvelles idées.

Comme tout penseur, il n’a peut-être pas l’originalité qu’on lui prête. Les idées qu’il manipule semblent parcourir la civilisation grecque :

  • Il aurait été un champion de « l’antilogie« , quelque-chose qui est à la fois propre au Grec ancien et à l’intellectuel moderne. Il s’agit de confondre un paradoxe et une preuve. (Par exemple : tous les Allemands respectent la loi, donc l’Allemagne est un chaos.) 
  • Il aurait peut-être pensé que « l’unité est dynamique« , l’être se constitue « dans le mouvement des êtres« , « un mouvement permanent met en présence et en conflit les éléments dont l’univers est fait« , un « combat des contraires » (« polemos« ), dont résulte « l’harmonie« , « ce qui s’oppose à soi est aussi un ajustement à soi« . Dernier point que j’entends par l’exemple du sol : il s’oppose au pied, mais, sans lui, on ne pourrait pas avancer. 

(D’après Lucien Jerphagnon et son Histoire de la pensée.)

La Grèce et le changement

Lucien Jerphagnon décrit des penseurs grecs présocratiques rendus perplexes par la cohabitation d’un mouvement, confus, d’une évolution permanente, d’apparitions et de disparitions, avec une sorte de vérité immanente, et immobile, l’Etre.

Héraclite voyait le monde comme un mouvement perpétuel, « combat (polémos) sans trêve des contraires ». Pythagore croyait en un « Un primordial », dont tout découlait. Selon lui, « toute chose a son nombre, et qui possède la science des nombres détient le secret ultime des choses. » Quant à Parménide, il voulait « passer du monde quotidien, à la vraie réalité. » Pour prendre quelques exemples.

Tout ceci ne paraît pas avoir été totalement couronné de succès : « la plénitude et l’unité de l’Etre ne se peuvent définir qu’en affirmant qu’ « il est ». Quant à la multiplicité, autrement dit tout ce qui bouge, tout ce qui devient, elle n’est pas l’Etre. Tout cela constitue autant de non-êtres dont on parle sans savoir, à tort et à travers, car ils sont quand même là. »
(JERPHAGNON, Lucien, Histoire de la pensée, tome 1, Tallandier, 1989.)