Hegel et le changement

« En soi, pour soi, en soi et pour soi », voilà un des mécanismes de la vie, selon Hegel. On commence par vivre, puis on prend conscience que l’on vit, finalement, on se demande comment orienter sa vie.

Il me semble que c’est comme cela qu’évoluent les sociétés. Leur histoire est une forme de « génération spontanée ». Une succession ininterrompue de « small bangs » imprévisibles. Cette histoire n’est compréhensible qu’a posteriori. C’est alors que l’on voit ce que l’on peut en tirer. D’où nouveau changement, qui a des conséquences imprévisibles. En particulier pour les enfants, la génération en formation, qui, elle, absorbe tout ce qui lui arrive comme une sorte d’évidence, comme l’eau pour le poisson.

(Confucius donne peut-être la meilleure illustration de ce phénomène : « l’homme a deux vies, lorsqu’il prend conscience qu’il est mortel, et avant ».)

Le présent d’Hegel

Hegel aurait fait entrer la philosophie dans le présent.

Si je comprends bien, il estimait que, sous une apparence d’aléa trompeuse, se cachait un mouvement, qu’il s’agissait de découvrir.

Ce qui est une des idées fixes de ce blog. C’est une forme de théorie du complot. Mais sans coupables. Le monde, les sociétés, les groupes humains… ont, à un moment donné, eux aussi, des idées fixes. La responsabilité de l’homme est de les détecter, avant qu’elles n’aient produit un désastre.

Hegel avait probablement une conception plus optimiste que la mienne de la question.

Capitalisme déchainé

Il semble qu’Hegel ait vu juste : le changement tend à procéder par opposés.

La « supply chain » était l’alpha et l’omega de l’économie mondiale. Soudainement, elle est son talon d’Achille.

On découvre que la libre circulation du virus lui est consubstantielle ; que les Russes et les Chinois sont des puissances impérialistes, qui s’en servent comme arme ; et il y a le pétrole, qui n’en finit pas de changer de prix… Ce qui semblait stable, « aller de soi », fait du yoyo. On ne peut plus compter sur rien.

Mais, faire et défaire, c’est toujours travailler. Qu’à cela ne tienne : l’entreprise doit modifier sans cesse ses canaux d’approvisionnement. Par la simulation. Un nouveau marché pour l’édition de logiciel. En particulier.

A-t-on gravement sous-estimé la résilience du capitalisme ? Schumpeter avait-il raison : la destruction créative est son principe de vie ? Grâce à elle, il peut croître sans jamais toucher le ciel ?

Là où il avait peut-être tort était la façon de résister à ses crises : le monopole. Ce que l’on appelle maintenant « open innovation », ou « web 3.0 » (l’innovation par constitution d’alliances opportunistes) paraît plus résilient. Adieu les dinosaures, Etats totalitaires et multinationales ?

Dommage que nos grands esprits pensent tout savoir sur le changement ? Il y aurait une question à étudier ? Et ce serait peut-être bon pour leur santé ?

Hegel et le changement en France

Mon article « Ruralité nouvelle » me plonge dans un abîme de réflexions.

Il pourrait illustrer, exactement, les théories de Hegel sur le changement. L’utopie produit le contraire de ce qu’elle désirait.

C’est, sans doute, le mal de notre Etat jacobin. D’une part, parce que, contrairement aux Etats démocratiques, qui sont conçus pour rendre impossible la dictature, il a un pouvoir considérable. D’autre part, parce qu’il est dirigé par des êtres de « raison pure ». Des illuminés ou des innocents.

Autre point curieux : le Bobo. Au fond, c’est le produit du changement : l’urbain, bien dans sa peau. Et il pense que ceux qui ne sont pas heureux ne méritent pas de vivre, ils sont inadaptés.

Ce comportement évoque une théorie de Durkheim sur le suicide : une condition qui augmente sérieusement la chance de suicide est d’être le meilleur élève d’une culture…

Fin de l'histoire

Hegel parle de « fin de l’histoire ». Mon interprétation :

Raisonnement systémique, avant que le terme soit inventé. 

Le changement, dans le monde de la systémique, fait que le système change en son opposé (mécanisme dit « dialectique »), mais qu’il obéit toujours au même principe. Il change pour ne pas changer, comme il est dit dans Le guépard. (La voiture, qui tournait dans un sens, tourne dans l’autre, mais c’est toujours une voiture.)

L’histoire s’arrête le jour où il n’y a plus de système, donc plus de principe. Hegel appelle l’état historique dans lequel nous sommes : « l’aliénation ». 

Et quel est le principe qui nous « aliène » ? L’individualisme. Croire que nous avons des personnalités propres, alors que nous faisons partie d’un tout. 

Juste ? Je me demande si le « principe » n’est pas, en fait, la raison. Justement le sujet qu’étudie Hegel. « Logos » grec, à la fois langage et raison. Propre de l’homme. La « raison d’être » de cette raison est de nous permettre de communiquer entre nous. Seulement, son effet inattendu a été de nous faire croire que nous « pensions » donc nous « étions ». Et nous a amenés à être des loups pour l’homme. 

Il est possible que cette raison soit rusée et qu’en nous faisant mal penser elle nous emmène où elle le veut : une fusion de l’espèce humaine. L’Histoire aura été celle de ce « plus long chemin de soi à soi ».

Aristote et Hegel juges de notre temps ?

Hegel aurait-il vu juste ? L’histoire récente de l’humanité semble être « dialectique » :

Après guerre, il y a eu l’ère technocratique. On savait ce qu’était le « bien », la société était organisée, de manière hiérarchique, pour le réaliser. Nous avions tous une marche à suivre. Pas question de s’en écarter. C’était le véhicule autonome avant la lettre. Ce modèle est arrivé en buttée, dans les années 70, 80. Puis, après un moment de flottement, avec l’effondrement de l’URSS, tout ce qui entravait le mouvement libertaire qui avait secoué le monde en 68 a disparu, et l’économie de marché a triomphé. Après la rigidité technocratique, le « nanny state », c’était, à proprement parler, l’anarchie, l’extrême inverse ! Plus de règles, des volontés s’entrechoquant feraient le meilleur des mondes, lisait-on. Le monde des brutes. Il y avait, tout de même, un point commun entre les deux opposés : l’hypothèse implicite d’un être décervelé. 

Le virus a sonné la fin du marché. Qu’est-ce qui va le remplacer ? Il semble qu’il faille en appeler à Aristote, pour répondre à cette question. Entre les « extrêmes », il y a le « juste milieu », l’endroit de la sagesse, dit Aristote.

Entre les extrêmes, technocratie et anarchie, il y a la société, ce que l’on appelle aussi la « liberté positive » : le juste nécessaires de culture collective qui stimule l’intelligence individuelle. 

Voilà, probablement, ce qui pourrait être le plan de route des nouvelles générations : trouver ce que tout ceci signifie, concrètement, et le mettre en oeuvre. Parviendrons-nous alors à la « fin de l’histoire », entrevue par Hegel ? L’homme sortira-t-il de son « aliénation », qui l’amène à se taper sur la gueule ? Aura-t-il la révélation de la « fraternité » ? 

Mais cela, c’est peut-être une autre histoire. 

Hegel, c'est simple ?

Hegel a la réputation d’être tellement incompréhensible que je n’ai jamais tenté de le lire. Pourtant, je me demande parfois s’il n’y a pas quelque-chose d’évident à l’origine de toute cette complexité. 

A son époque (les Lumières) la grande histoire de l’Europe était celle de la liberté et de la raison : « la raison apporte la liberté ». En conséquence tous les philosophes d’alors se demandaient comment libérer l’humanité par la raison. C’était à qui trouverait le premier la réponse à cette question.

Et si c’était cela la « chose évidente » ? Ce que fait Hegel, ce n’est pas de démontrer cette assertion, car elle est supposée juste, par tous ! C’est de partir d’elle pour en tirer des conséquences logiques ?

Concrètement, comment aurait procédé cet hypothétique Hegel ? « Nous serons un jour libres et raisonnables » signifie que nous ne le sommes pas. Point. Tout le raisonnement vient de là, il est purement formel ! Il suffit de tirer le fil :

Le contraire de « libre » est « aliéné ». Le rôle de la « raison » est (donc) de nous libérer de « l’aliénation ». Or, depuis les Grecs, la « dialectique », un raisonnement qui procède par contradictions, est la marche que suit la raison pour parvenir à la « vérité ». Puisqu’il est libéré par la raison, l’homme est « aliéné », parce que ce qu’il croit « vrai » est « faux ». Donc, il sera libre le jour où il verra la « vérité ». Autrement dit, il est libre, mais il ne le sait pas, faute de disposer d’une raison en état de marche ! C’est cette raison imparfaite qui le conduit à la servitude !

La raison parfaite, celle, donc, qui libère, a peut-être quelque-chose à voir avec la société. Nous tendons à croire que la société est un « super être » qui transforme ses constituants (les hommes) en rouages. Ce pourrait être une erreur de raisonnement. Comment cela peut-il être possible ? La société à sa dernière étape de développement pourrait être à l’image de notre corps. Imaginons que notre corps ne soit pas une machine, mais un ensemble d’êtres doués de libre arbitre et qui nous permettent d’être ce que nous sommes, en étant ce qu’ils sont, sans contrainte, comme un orchestre sans chef d’orchestre. Nous sommes intelligents, et nous apportons à ces êtres (les cellules) ce qu’ils n’auraient pas pu obtenir d’eux-mêmes, Internet et ce blog, en particulier. Ce serait cela la société « à sa dernière étape de développement », et donc le résultat de la « raison parfaite ». 

Oui. Mais ce raisonnement, purement formel, a-t-il le moindre intérêt ? Je mets des guillemets à certains mots (« vérité »…), parce que ces mots n’ont aucun sens a priori (surtout pas celui qu’on leur donne dans la vie courante). Ce sont des « inconnues », dont on trouve la valeur en appliquant le modèle à la réalité. C’est vrai, en particulier, pour « libre » et « raison » ! Voilà ce qui fait l’intérêt de ce travail : 

Quand il applique ce modèle formel au passé, mon hypothétique Hegel a l’espoir de trouver la valeur des « inconnues » « vérité », « liberté » ou « raison ». Et comment se manifeste la « dialectique ». 

Illustration ? Que signifie « liberté » ? Ce serait la « société à sa dernière étape de développement ». Cette société nous donnerait des possibilités inconcevables aujourd’hui. Etre libre ne serait donc pas « pouvoir nous agiter dans tous les sens », façon 68, mais profiter des capacités (inconcevables aujourd’hui) d’un « sur être », de même que nos cellules participent à ce qui fait notre vie, Internet et ce blog, en particulier.

Bien sûr ce n’est qu’une hypothèse concernant la pensée de Hegel. Mais il me semble que la démarche décrite ici pourrait être le véritable travail du philosophe. Le philosophe ne doit pas « démontrer », c’est impossible. Il doit partir d’hypothèses sur la nature du monde et chercher leurs conséquences logiques. Il n’affirme pas « le monde est comme ci ou comme ça ». A la rigueur, il peut dire : « si nous suivons cette route, voici ce qui peut en résulter, êtes vous prêt à vous y engager ? ». Serait-ce le travail de la raison ?

Aliénation et déraison

Je m’interroge régulièrement sur ce que signifie « aliénation » pour Hegel. Pour lui, la « fin de l’histoire » sera le jour où l’humanité sortira de cette aliénation. 

Hegel est issu de la pensée des Lumières. Une première interprétation en découle : alors règnera la « raison ». Je me demande s’il ne faut pas prendre la question à l’envers : l’aliénation, c’est la déraison. Elle est produite par le fait qu’un être humain est l’esclave d’une idée fixe qui l’aveugle. Il ne pense plus. Exemple : l’Europe en 36, le triste spectacle que nous donnent les USA, aujourd’hui, ou ces fanatiques qui ne rêvent que de mourir en martyr en trucidant leur prochain ?  

Hegel, par un nul

Même les spécialistes de Hegel trouvent une grande partie de ses propos incompréhensible. Voilà qui devrait fournir un sujet d’étude au savant : pourquoi écrit-on de manière incompréhensible ?  Mais, il se pourrait qu’il ait, simplement, voulu montrer que son petit confort pépère de bourgeois de province était l’aboutissement de l’histoire. Et même qu’ayant été le premier à découvrir cette vérité éternelle, il était le premier homme digne de ce nom. Ses élèves « de gauche » ont pensé que la montagne avait accouché d’une souris.

Le meilleur moyen de rendre Hegel compréhensible est de le replonger dans son temps. Il cherchait une solution aux problèmes de l’époque, c’est tout. Hegel et Kant, c’est un peu Spinoza et Descartes. Cette fois aussi, il y a un grand mouvement d’enthousiasme collectif. On pense que l’on émerge des ténèbres, que Kant a trouvé le fin mot de l’histoire. Puis, le temps passant, qu’il a raté l’essentiel. Kant sépare la raison de la passion, et explique que l’on ne peut pas aller comprendre la nature « de l’intérieur ». Pour les contemporains de Hegel, c’est inacceptable.

Hegel voit l’histoire de l’humanité comme un éveil. L’humanité va de la passivité bovine à la liberté. Cette liberté est une liberté de l’erreur, de la contrainte, des pulsions, des coutumes… de tout ce qui fait que l’on ne peut penser correctement. L’homme se libère grâce à la raison, qui lui fait découvrir la « vérité absolue », que Kant pensait inaccessible. Mais la raison ne peut s’exercer que si la société ne l’entrave pas par ses erreurs. Le processus de progrès est donc collectif. La société finale, l’Etat, matérialise le droit naturel, universel, le droit rationnel. Et la première erreur dont la société doit se débarrasser, c’est la croyance que l’individu est autonome, alors qu’il n’est qu’une partie d’un tout, d’un « esprit » collectif. L’homme doit comprendre que les idéaux qu’il croit hors d’atteinte sont, en fait, en lui (au sens collectif, non individuel). Hegel se dit « idéaliste absolu » : il n’y a pas de matière, que des idées, et notre esprit en est une partie. La vérité absolue, c’est l’esprit prenant conscience de lui-même.

Contrairement à ce qu’ont cru la Révolution et Kant, on ne peut pas créer un monde rationnel de rien, dit-il, cela aboutit à la Terreur. La liberté doit émerger par étapes successives, qui suivent un mécanisme « dialectique » : chaque phase finit en contradiction, qui produit un opposé, etc. Jusqu’à convergence vers la vérité absolue, liberté, etc. Ce mécanisme est illustré par l’histoire et la succession des civilisations, mais aussi par les étapes qui permettent à l’esprit humain de prendre conscience de lui-même. Le changement est le propre de ce processus d’éveil. L’homme se découvre en changeant le monde. (Autrement dit, la recherche de la vérité ne passe pas par la transcendance, comme dans la religion, ni par l’introspection, mais par la mise au jour de l’âme commune, par un effort collectif.)

Notes du lecteur
La force de Hegel est que son modèle correspond de manière troublante à la réalité, et qu’il est non « falsifiable ». Car, selon la pratique du philosophe, les termes ne sont pas définis. En conséquence, comme l’a fait Hegel, on peut dire que, puisque nous sommes à la fin de l’histoire, nous sommes rationnels. Et donc que la définition de « raison » est ce que nous sommes. Surtout, Hegel aurait vu juste si nous parvenions à construire une société dans laquelle l’individu peut immédiatement satisfaire ses besoins, comme il sait où trouver ce dont il a besoin dans sa maison. (Ce qui correspond à la définition de la « rationalité limitée », plutôt qu’à celle de « rationalité » – omniscience.)

En tout cas, l’oeuvre qui croyait justifier le statu quo a peut-être provoqué les pires cataclysmes. Ce qui, au fond, est compatible avec ses prévisions…

Le grand homme et l'aventurier

Apparemment Hegel distingue le grand homme de l’aventurier. Le grand homme est celui qui fait se réaliser le désir du peuple. L’aventurier va contre le peuple.

Ce qui a des implications curieuses. Napoléon, Hitler et Staline seraient des grands hommes. Et cela ne contredit pas Hegel : ils ont poussé à l’absurde les valeurs de leur peuple, ce qui a sorti l’humanité de sa torpeur et l’a forcée à réagir pour ne pas disparaître. En quelque-sorte, les valeurs du peuple des grands hommes ont laissé une trace par la réaction qu’elles ont produites.

Quant à l’aventurier, c’est, tout aussi curieusement, ce qu’une partie de la littérature du management anglo-saxonne appelle un « entrepreneur ». C’est une personne qui veut asservir le peuple à ses idées. Pour cela, il joue sur ses forces et sur nos lâchetés. Ce qui semble ressortir à une autre théorie de Hegel : la dialectique du maître et de l’esclave (ou serviteur). Le courage ou l’inconscience permettent d’asservir l’autre. Mais l’homme asservi se transforme, et prend le dessus.

Y aurait-il là deux mécanismes qui permettent au monde de se transformer ?