Comment les Européens se voient-ils ?

Les Européens souffrent, sauf en Allemagne, où tout va très bien. Ceux de la zone euro sont malheureux d’y être, mais ne veulent pas en sortir. Le libre échange est encore largement approuvé. Les Allemands ont toutes les qualités, sauf aux yeux des Grecs (et encore), et Mme Merkel est universellement louée pour ses décisions.

Voilà ce que je retiens d’une étudesur ce que pense l’Europe d’elle-même.

Je ne suis pas sûr que tout ceci soit d’un grand intérêt. Ces opinions me semblent s’expliquer par deux facteurs principaux : le succès d’un État (s’il réussit, ses habitants sont heureux et le croient bien géré) et des stéréotypes caricaturaux : nord vertueux, sud paresseux. 

Mme Merkel leader du changement européen

Je disais hier que Mme Merkel voulait nous changer. En fait, techniquement parlant, elle est dans une situation compliquée.

En effet, elle ne peut pas utiliser ce que disent mes livres. Leur équation centrale est changement réussi = contrôle. Or, Mme Merkel ne peut pas contrôler ce qui se passe hors de ses frontières. Elle dépend de notre bonne volonté.

Elle se trouve dans une situation étudiée par Thomas Schelling (The strategy of conflict). Celle de la négociation conflictuelle. La stratégie gagnante est de se mettre dans une position d’impuissance totale (dos au mur) et qui force l’autre à prendre une décision qui nous est favorable.

Exemple. Soit deux poids lourds qui foncent l’un vers l’autre. Si l’un des conducteurs jette son volant par la fenêtre, l’autre sera obligé d’aller dans le fossé.

Si l’on suit cette théorie, c’est Mme Merkel qui devrait céder : le sort de l’Europe du sud est incontrôlable. Mais, encore faut-il avoir vu que l’autre camion est sans volant…

Un scénario crédible d’évolution de la zone euro serait un décrochage de la Grèce suivi d’une action violente de protection du reste de la zone. En effet, la 2CV grecque pèse peu dans les comptes allemands, elle ne peut faire des dommages qu’à la France. Par contre, les banques allemandes sont très implantées en Espagne.

Compléments :

Europe : l’heure du dénouement ?

Cela semble commencer à chauffer dans la zone euro : non seulement, la Grèce paraît avoir choisi l’anarchie, mais les banques espagnoles prennent l’eau. Si l’Espagne vacille, les nations du sud vont la suivre, et le système bancaire européen va passer un mauvais moment.

Si l’Allemagne ne veut pas voir sombrer ses banques et son marché européen, donc ses entreprises, elle devra consentir à la solidarité. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait plus tôt ?
Parce qu’elle veut réformer nos mentalités. C’est une question de rigueur, mais pas comme on l’entend actuellement. Il s’agit d’une rigueur intellectuelle, du sens des responsabilités : pas question qu’un  pays de la zone euro vive aux dépens des autres.

L’exemple du gouvernement français montre la difficulté de ce changement. Le hasard fait que je suis tombé sur l’histoire d’une réforme récente de M.Sarkozy : « Dans les faits, les agents des impôts ont été littéralement achetés ». Cela m’a rappelé Les mémoires du cardinal de Retz : lui aussi distribue de l’argent au peuple qu’il veut acquérir à sa cause. Du pain et des jeux ? Les classes dirigeantes françaises (d’Europe du sud ?) s’assurent, depuis l’antiquité !, pouvoir et situation en échange de cadeaux pour le dominé ?

En fait, même sans entrer dans ces considérations culturelles, techniquement la rigueur est extrêmement difficile à avaler, parce qu’elle nous touche tous. Et que le mal qu’elle fait est plus palpable que son éventuel bien. Par exemple, M.Hollande semble vouloir s’en prendre à l’assurance vie. Or, il y a des millions de personnes qui en possèdent une !

Il va falloir beaucoup de talent à nos gouvernants pour négocier un changement, qui donne un résultat durable.

Compléments :

Mme Lagarde et les impôts grecs

Difficile de juger de la situation grecque à distance. Cependant, je tends à penser que Mme Lagarde a raison de rappeler aux Grecs qu’ils auraient infiniment plus de légitimité à se plaindre s’ils balayaient devant leur porte, en payant leurs impôts. Comment avoir confiance en une société qui ne respecte pas les lois qu’elle se donne ? Appartenir à un groupe (la zone euro, en l’occurrence) sous entend la responsabilité.

Ce qui me semble, paradoxalement, plus discutable est l’attaque qui est faite contre les armateurs grecs. Si j’en crois ce que disait France Culture ce matin, ils ne paient pas d’impôts pour des raisons qui sont inscrites dans la constitution.
Non seulement il y a respect des lois (bizarres, c’est vrai), mais la Grèce ne fait qu’appliquer ce qui a été la pensée unique des dernières décennies : moins on impose les producteurs de richesse, plus ils en créeront. Aux USA un certain nombre de multinationales ont même un impôt négatif !, et The Economist répète que si la City est taxée, l’Angleterre va sombrer. Et que dire de l’Irlande ? Il ne peut pas y avoir deux poids et deux mesures. Si l’on s’en prend à l’armateur grec, il faut revoir notre pensée économique.
 
Compléments :
  • La critique de Mme Lagarde s’applique d’ailleurs aussi à la France, qui a laissé filer son déficit.
  • Ce qui est étonnant, par ailleurs : pourquoi les pauvres Grecs préfèrent-ils réclamer de l’argent aux Européens plutôt qu’aux riches Grecs, à qui profite massivement la fraude fiscale ? Le pauvre Grec est exaspéré et appelle à l’aide, il n’est pas capable d’une pensée plus sophistiquée ? La fraude est une pratique culturelle impossible à remettre en cause ? Les partis politiques grecs sont acquis aux riches ?… 

Le Crédit Agricole peut-il être coulé par Emporiki ?

Quel risque fait courir une faillite de la Grèce au Crédit Agricole, qui y possède une filiale ? Pas facile de le dire. On parle de 7md€. (Mais il y a déjà eu des provisions, sont-elles incluses dans ces 7md ?) Ce niveau de pertes, qui devient ordinaire chez les traders, ne devrait pas menacer sa survie (par ailleurs le CA appartient à 55% à ses caisses régionales, si j’ai bien compris).

Si rien de pire ne peut lui arriver, il me semble qu’il serait utile que, pour une fois, une banque apprenne de ses erreurs, et qu’elle ne les attribue pas à quelque vice personnel. Mais, au fait, que s’est-il passé ?
Crise de folie collective ? Il semble que, dans les années 2000, le consensus bancaire, au moins en Europe, était que l’on devait s’internationaliser en marche forcée. Dans ces conditions, lorsque l’on ne dispose de pas beaucoup plus que de l’expérience du prêt à l’agriculteur français, on s’expose probablement à quelques déconvenues. L’achat d’Emporiki, 2 md !, aurait été le résultat imprévu d’un brillant mouvement stratégique, exemple parfait d’arroseur arrosé. À cela s’est ajouté le choix, pour diriger la banque, d’une sorte d’oligarque local qui n’avait jamais été banquier !
Cependant, en dépit de ce début difficile, le Crédit Agricole serait revenu de ses erreurs et serait parvenu à faire d’Emporiki une banque digne de ce nom. C’est alors que survient la crise grecque. La vertu n’est jamais récompensée ?
Compléments :

Attention au tsunami grec ?

Comment la Grèce pourrait-elle se maintenir dans la zone euro ? Les Grecs retirent leurs économies de leurs banques, ce qui menace de les mettre en faillite. Bien pire, ce pays ne semble avoir aucun parti politique sérieux.

Sa sortie risque d’être dramatique. En fait, elle est dans une situation sans précédent (y compris l’Argentine), notamment parce qu’elle a une capacité d’exportation médiocre, qui ne lui permettrait que faiblement de profiter d’une dévaluation. Par contre, elle prendrait à plein l’augmentation de ses importations. Que va-t-il lui arriver, avec une telle démocratie ?

Cette sortie risque aussi de coûter très cher au reste de la zone euro. Non seulement la BCE va devoir noyer de ses fonds les pays les plus fragiles pour éviter qu’ils ne suivent la Grèce, mais les autres, à commencer par la France, vont récupérer des dettes supplémentaires, et ils vont devoir sauver les banques et les entreprises qui subiront le choc. Le rétablissement des comptes de la zone euro, déjà problématique, va devenir illusoire. Dans ces conditions, continuer avec la même politique de rigueur a-t-il encore un sens ?

Compléments :

Doit-on aider la Grèce à sortir de la zone euro ?

J’entendais hier un interviewé du Journal de France Musique dire que, si la Grèce partait de la zone euro, ce serait le chaos pour elle et pour nous. Elle deviendrait une zone de non droit, une aire de guerre civile, la plaque tournante du vice et du crime.

La question qu’on ne pose pas, curieusement, est : la Grèce peut-elle rester dans la zone euro ? Autrement dit, son problème est-il une question de dettes liée à une activité spéculative dont elle partage la responsabilité avec la finance mondiale ou de comportement, incompatible avec le bon fonctionnement de la zone euro ?

Quant à la zone euro, ne se porterait-elle pas mieux sans la Grèce ? La sortie de ce pays la forcerait à renforcer sa cohésion interne, en urgence. Elle serait aussi une forme de leçon : entrer dans la zone euro se mérite.

Finalement, pourquoi n’envisager qu’une sortie de la Grèce par le drame ? Si l’on est convaincu qu’il est mieux pour tout le monde qu’elle revienne à son ancienne monnaie, pourquoi ne pas lui donner un coup de main, pour lui éviter la crise et le chaos ?

Compléments :

M.Hollande, sauveur de l’humanité ?

Je n’aimerais pas être à la place de M.Hollande. Grosse responsabilité. La planète semble l’attendre en sauveur.

Avec des parties de la zone euro broyées par la récession et le chômage de masse, beaucoup regardent avec espoir du côté de M.Hollande (Charlemagne: Going for growth, but how? | The Economist)

Les astres sont alignés

Le pire est que, probablement, la transformation n’attend qu’un catalyseur. Il n’y aura pas d’excuse à l’échec :

  • À gauche comme à droite, de la BCE à l’Allemagne, en passant par la Grèce et l’Espagne, et l’Amérique, tout le monde pense qu’il faut aller de la rigueur à la relance. À gauche, on voit F.Hollande comme l’hirondelle qui va faire le printemps socialiste. À droite (Markel et Rajoy), il est probable qu’on l’attend pour pouvoir changer de politique sans paraître changer d’avis.
  • Les extrêmes sont entrés partout en force et menacent leurs pays et l’Europe de chaos. Si quelque chose n’est pas fait pour améliorer le sort de leurs électeurs, ils vont mettre leur menace à exécution : contraindre leurs nations à l’autarcie, et l’euro au démantèlement. Et là, ce sera la crise, la vraie, comme en 29. Et les marchés n’aiment pas l’incertitude, et surtout pas celle-là. 
  • L’économie de l’Amérique, donc la réélection de son président, a besoin d’une Europe qui marche, et qui sorte d’une rigueur suicidaire.
  • Il y a accord sur la marche à suivre. Il faut emprunter sans paraître emprunter. Faire des emprunts européens, et demander à la BCE d’imprimer de l’argent. Ensuite, il faut rééquilibrer la compétitivité relative des pays de la zone euro par l’inflation allemande, pour éviter la déflation ailleurs (Message to the Bundesbank). Il faudrait aussi que l’Allemagne veuille bien stimuler sa consommation interne. Finalement, on parle de réformes structurelles. Deux tendances s’affrontent. En premier, les idées libérales : ouvrir encore plus les frontières de l’Europe, éliminer tout ce qui défend l’emploi. Mais, les opinions publiques sont-elles prêtes à entendre ces idées ? D’ailleurs, à considérer l’Angleterre, on peut douter de leur efficacité. Cependant, il y a aussi des mesures structurelles moins impopulaires et plus keynésiennes : faire fonctionner l’Europe comme un vrai marché intérieur, investir pour faciliter les échanges (grands projets européens – par exemple transport, énergie…), etc.
Bien sûr, une même mesure étant acceptable si elle porte un nom, mais pas si elle en porte un autre, tout cela demandera des négociations délicates.

F.Hollande peut-il réussir ? Paradoxalement, je me demande s’il ne manque pas d’ambition. Il a été présenté comme un bolchevique au couteau entre les dents, alors que ce qu’il réclame est modeste, et qu’il l’a déjà en partie obtenu…
Compléments :

L’espèce humaine est-elle capable d’apprendre ?

Gustave Le Bon pensait que l’espèce humaine apprenait par l’expérience répétée de la catastrophe.

Cela semble s’appliquer aux idées du libéralisme. Elles reviennent régulièrement. Par exemple, au 19ème siècle, l’argumentation libérale était quasi identique à celle de notre temps. Mieux : les Grecs semblent avoir eu leur période « neocon » avec, par exemple, notre tendance à changer le sens des mots pour que ce qui était dans leur intérêt soit associé au bien. (Pour prendre des exemples modernes : « créateur de valeur » pour riche et « paresseux » pour pauvre.)

De même, le dirigiste d’État d’après guerre voyait en Platon un maître.
Aux mêmes causes les mêmes effets

Les Lumières avaient compris que leur avènement était un retour à la Grèce antique, à son individualisme et à ses philosophes (les experts de l’usage de la raison). Il n’est pas surprenant que nous revivions sa vie.

Ce qui est étrange, par contre, est que les arguments qui ont contré ces idées ont dû être réinventés, quasiment de zéro. Pourquoi n’héritons-nous pas du savoir de nos ancêtres ?

Peut-être parce que ce savoir est du domaine des sciences humaines. Il n’est enseigné ni à l’école, ni aux gens de pouvoir.

Modélisons pour apprendre

Paul Krugman, par exemple, attribue son succès à ce qu’il a été capable de modéliser ce qui jusque-là semblait du bon sens. Il semble effectivement que seul le modèle mathématique puisse influencer et être retenu.

D’ailleurs, le projet des économistes est de mettre le monde en équations. Malheureusement, à court terme, seul ce qui est simpliste, comme les idées libérales, est facile à modéliser. Du coup, la science encourage l’erreur.

Soyons patients, Diafoirus a été le précurseur de la médecine moderne…

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