Paul Veyne

Paul Veyne ou la « contre-histoire » de l’antiquité ? (Ce qui m’apporte une certaine satisfaction : mes opinions ne sont pas aussi isolées que je le pensais.)

Socrate était, au fond, un pauvre type. Il croyait dur comme fer aux superstitions de son temps. Il a seulement essayé de faire des dieux à son image. Comme souvent, « c’est celui qui le dit qui l’est » : il ne se connaissait pas lui-même, il était prisonnier d’idées reçues. C’est pourquoi il a bu la cigüe. Quant à Platon, il s’est trompé sur toute la ligne. Mais il a eu le mérite de poser de bonnes questions.

Et les Grecs se sont emparés de l’empire romain. Revanche de l’intellectuel sur le rustre.

Paul Veyne ou l’histoire de « l’aliénation » ? L’homme est entre les mains d’a priori dont il n’a aucune conscience ? Ou encore de la séduction trompeuse de l’idée ?

Scénario grec

L’autre jour, la BBC disait que Mme Le Pen aurait peut-être intérêt à faire tomber le gouvernement avant que le procès dans lequel elle se trouve ne la rende inéligible.

Entre-temps, je me suis renseigné sur le scénario grec. J’avais oublié que cela avait été une crise financière. Des banques en difficultés, plus d’argent, des salaires de fonctionnaires et des retraites qui n’étaient plus payés…

D’après wikipedia les conséquences ont été effrayantes.

Selon une étude britannique, on constate depuis le début de la crise « des tendances très inquiétantes, un doublement des cas de suicides, une hausse des homicides, une augmentation de 50 % des infections au virus HIV et des gens qui nous disent que leur santé a empiré mais qu’ils ne peuvent plus consulter de médecins même s’ils devraient le faire ». Faute de moyens de subsistance, le recours à la prostitution est également en augmentation. Selon les chiffres compilés par le site Okeanews, de 2008 à 2014, la mortalité infantile a augmenté de 42,8 %, les suicides de 44 % et les dépressions de 272,7 %.

Les « plus modestes » auraient subi le gros du choc.

Selon un rapport de l’institut Hans Böckler, depuis le début de la crise les impôts ont augmenté de 337 % pour les plus pauvres contre seulement 9 % pour les plus riches, et les 10 % les plus pauvres ont perdu en moyenne 86 % de leurs revenus, contre 17 à 20 % pour les 30 % les plus riches.

Eternelle Grèce ?

Aristote disait que la classe moyenne était essentielle à l’équilibre d’une nation. Il se trouve que beaucoup estiment que la classe moyenne a connu quelques difficultés, et que cela pourrait expliquer M.Trump, le Brexit, les Gilets jaunes, etc.

D’où cela est-il venu ? Apparemment, comme dans l’histoire grecque : de la prise de pouvoir par une « oligarchie ». Oligarchie qui a essoré la société à son profit. On n’est pas loin de Platon. Lui aussi dit que les « gardiens » de sa République idéale, qui ressemblent tant à nos hauts fonctionnaires, tels qu’on aurait aimé qu’ils fussent, ont tendance à devenir des oligarques.

Le banquet de Platon

Il ne faut pas parler de banquet, mais de « beuverie ». Le dîner grec se déroulait en deux temps, durant le premier, on mangeait, sans boire. Et dans le second, on buvait sans manger. Cette partie du repas nous a donné, par l’intermédiaire de l’anglais, le terme « symposium ».

Miracle de l’écriture. Le lecteur se retrouve en Grèce, il y a 2500 ans. Les convives causent, agréablement, de la nature d’Eros.

Cela se révèle un ouvrage à la gloire de Platon. Car tout être désire être immortel, et la seule façon correcte de l’être est de transmettre ses idées à des âmes bien nées. Avec 2500 ans d’avance, Platon a torpillé la thèse de « the selfish gene ».

Mais il n’avait pas prévu le féminisme. Il n’y est question que d’hommes. Le véritable amour, qui est transmission donc, est entre adolescent et homme mûr. La femme n’a pas d’existence.

Et, justement, l’ouvrage se termine par une déclaration d’amour d’Alcibiade à Socrate, sur-homme.

Pourtant, ce que l’on entend de Socrate n’est guère à son avantage. Certes, c’est son jeu d’imiter Colombo, mais, pour un lecteur moderne, il paraît ridicule. Son savoir lui serait venu d’une femme d’une telle sagesse, donc non humaine ?, qu’elle aurait repoussé de 10 ans la peste !

En tous cas, un agréable jeu pour l’esprit.

Périclès

Le jugement de l’histoire n’est probablement pas tel que le pense M.Hollande : il a des hésitations. Périclès a souffert de 2000 ans d’oubli. Jusqu’à être redécouvert lorsque la démocratie est redevenue à la mode. (Il ne faut pas la confondre avec la « république ».) Voilà ce que j’ai entendu dire à In our time, de BBC 4.

Pour moi, Périclès, à tort ou à raison, évoque trois idées :

  • Le dangereux pouvoir du charisme sur la démocratie. Périclès était une sorte de Bill Clinton, je soupçonne.
  • La tentation impérialiste de la démocratie. Athènes avait asservi ses alliés, ce qui a provoqué la guerre du Péloponnèse.
  • Le danger de la raison pur. Périclès engage Athènes dans la guerre du Péloponnèse, cause de la fin de la puissance grecque, sur un beau raisonnement : nous dominons la mer, enfermons-nous dans nos murs : les Spartiates ne peuvent rien contre nous.

L'origine de la pensée grecque

France Culture rediffusait une ancienne émission, dans laquelle Jean-Pierre Vernant expliquait sa théorie concernant l’émergence de la pensée grecque. Elle serait liée à la cité et à la démocratie, une invention sans précédent. 

Pour gérer ce que je nomme la « copropriété », il a fallu recourir au débat d’idées, et au raisonnement. Dans un second temps, le Grec aurait appliqué à la nature le mode de pensée qui lui avait servi à organiser la vie collective. 

Ingénieuse idée. Il semble effectivement que nous tirions de notre expérience une « modélisation » du monde. Nous dressons des parallèles entre ce à quoi nous sommes habitués et la nouveauté. 

Mais, ce que je vois comme l’invention grecque est, plutôt, l’individualisme. Et s’il y avait eu co évolution entre cet individualisme et la seule organisation qui lui permettait d’exister ? 

Antiquité, territoire des écarts

L’anthropologie étudie l’antiquité. Ce que l’on en dit depuis trois siècles au moins est totalement faux ! Par exemple, le « théâtre » est une invention récente. L’antiquité n’avait rien d’équivalent. D’où des textes d’un « théâtre » grec qui n’ont aucun sens. Surtout pas celui que nous leur donnons. Autre cas, élémentaire : le voyage d’Ulysse. Il illustre la « métis », un terme intraduisible, dont la définition est peut-être l’Odyssée ! En ces temps, on voyageait beaucoup. L’hospitalité était nécessaire. L’Odyssée est l’histoire d’une succession de mauvais hôtes, et de la façon de se sortir habilement d’affaire, la métis. Le livre multiplie les exemples tout aussi surprenants.

Pourquoi « écarts » ? Parce que l’antiquité nous fait faire un pas de côté, et nous regarder de l’extérieur. Nos débats n’ont rien d’universel. Nous utilisons des « catégories », comme le théâtre, la sexualité, l’immigration… qui nous sont propres. Elles sont incompréhensibles à une autre culture. Ou, plutôt, pour en approcher le sens, celle-ci doit employer notre mot et lui associer les expériences qui s’y rapportent. La particularité de notre culture est qu’elle est « ethnocentrique ». D’une part, elle interprète le passé, comme une étape du progrès dont nous sommes le faîte, alors que chaque culture était un système qui avait sa logique propre. D’autre part, elle juge ce qui s’y passait, avec ses valeurs, alors qu’elles n’avaient pas cours alors, et que l’on ne s’en portait pas plus mal.

Nous sommes atteints par une fossilisation effrayante de la pensée. Les philosophes en sont les artisans. L’homo n’a plus rien de sapiens. Peut-être même d’homo. Si l’on parle autant d’intelligence artificielle, est-ce parce qu’il n’y a plus d’intelligence ? Car la réelle intelligence n’a rien à craindre de la machine ?

Un ouvrage qui fait perdre le nord. A lire tant que nous en avons encore la faculté.

Macron et la Grèce

Yanis Varoufakis dissèque le Brexit. Chaque camp va faire le mal en voulant faire le bien. L’UE doit faire perdre l’Angleterre pour faire un précédent, et l’Angleterre est prêt à tout sacrifier pour mettre un  terme à la liberté de mouvement au sein de l’Europe. Alors qu’elles auraient tout à gagner à coopérer. 
Plus surprenant, l’homme qui est contre la globalisation, le fascisme et pour toutes les gauches les plus pures et aussi l’ami de M.Macron. Car M.Macron est le seul homme politique qui a cherché à comprendre les difficultés de la Grèce, et à aider ce pays… 

Les sondages et M.Tsipras

M.Tsipras obtient beaucoup plus de voix que prévu. J’ai pensé en entendant la nouvelle qu’il y avait un biais systématique dans les sondages : à chaque fois qu’ils annoncent un bouleversement dans l’ordre des choses (le FN en France, Ed Milliband en Angleterre, etc.), ils se trompent. L’ordre établi a une sorte d’inertie. 
France Culture proposait une autre explication : les journaux grecs sont aux mains d’intérêts puissants. Ils cherchent à influencer le peuple. Du coup, je me suis demandé s’il en était de même en France. 

Effets imprévus de la tactique Tsipras

Depuis qu’elle est au pouvoir, ce blog s’interroge sur l’équipe Tsipras : bande d’amateurs ou fin négociateurs ? Jean Quatremer analyse la question. Il en arrive à quelque-chose qui ressemble à mes conclusions : ce sont des amateurs mais ils ont obtenu l’essentiel… Ils ont fait le contraire de leurs promesses et sérieusement aggravé la situation de leur nation, mais ils ont maintenant les mains libres pour la diriger. Aux innocents les mains pleines, aurait dit mon grand père ?