Gide expliqué ?

En relisant Gide, récemment, je me suis demandé pourquoi il avait joui, en son temps, d’une telle autorité. Ses romans n’ont que la peau sur les os. 

François Mauriac a peut-être trouvé une solution à ce problème. Dans ses Mémoires intérieurs, il écrit que « l’immoralisme » de Gide a été une révélation pour la société de son époque, y compris pour lui. 

Gide répondait, peut-être, à une aspiration inconsciente de la haute bourgeoisie. Elle était dans une situation paradoxale : elle vivait dans le carcan de règles morales désagréables, ridicules, tout en ayant les moyens d’une existence oisive et dissipée. Pourquoi ne pas profiter de sa situation sans mauvaise conscience ?  

D’aucuns diraient que la règle était la condition de la richesse, héritée. 

Mais, peut-être aussi, l’enseignement de cette affaire est que l’art est un phénomène de société. 

Les caves du Vatican

Gide est l’anti Proust. Livres lestes, phrases courtes. Cela ressemble à de l’Anatole France ou aux contes de Voltaire. Mais, n’est-ce pas sérieux pour autant ? 

Celui-ci ressemble à une farce. Les Francs-maçons et l’Eglise se disputent le monde. On y croise des combattants de la raison, un moment touchés par la grâce, des piliers de la morale, un moment tentés par la révolte, des escrocs qui prétendent avoir enlevé le pape, et un être parfait, qui commet un crime gratuit, par désoeuvrement. 

Cela fait penser à l’Immoraliste. N’exagérons-nous pas un peu trop avec la morale ? semble dire Gide. Ne laissons pas assombrir notre joie de vivre par la culpabilité ? Livre hautement subversif ?

L'immoraliste

Hasard d’une bibliothèque. Préjugé peu favorable. André Gide fut une vache sacrée, une lecture quasi obligée à l’époque de mes parents. En outre, j’aime peu le style et les histoires des romans de ce temps. 

Le premier contact renforce ce sentiment désagréable. Roman court, histoire sans grand contenu. Des personnages, de la haute société, qui ne sont plus de notre époque. Un jeune rentier connaît un moment Nitzschéen. Son éducation l’avait tenu dans un carcan. Il a la révélation des nourritures terrestres. Mais, c’est un faible. Il demande à ses amis de le sortir de la déchéance morale dans laquelle un moment de folie l’a conduit. En attendant, il aura provoqué la mort de son épouse. 

Après coup, je me suis demandé s’il n’y avait pas une autre façon de lire L’immoraliste. La confession d’un homme, Gide, qui se découvre, et qui découvre sa nature. Une histoire « en train de se faire ». Et un auteur qui demande l’avis du lecteur : certes, j’enfreins la morale, mais suis-je réellement un sale type ? N’y a-t-il pas un moyen de réconcilier nature et morale ? Du coup, ce que je trouve sec et sans contenu pourrait, au contraire, être pudeur et élégance.

Peut-être, surtout, est-il dangereux d’appliquer à un auteur l’idée que l’on a fini par se faire de lui. C’est, au contraire, un être humain qui avance dans l’inconnu. 

Paludes

« ce qui surtout m’intéresse, c’est ce que j’y ai mis sans le savoir, – cette part d’inconscient que je voudrais appeler la part de Dieu. – Un livre est toujours une collaboration, et tant plus le livre vaut-il, que plus la part du scribe y est petite, que plus l’accueil de Dieu sera grand. »

Un André Gide surprenant. Il ne correspond pas au souvenir que j’avais gardé de ses romans.

C’est court, léger, charmant, étonnamment de notre temps. Un roman en abîme. L’écrivain écrit sur le roman qu’il écrit. « Tiens ! Tu travailles ! » Histoire d’un dilettante qui se demande peut-être si les gens sérieux qui l’entourent le sont tant que ça. André Gide se moque gentiment de lui même et de ses proches. André Gide de vingt-six ans.

Prospective (suite)

Tentative de prospective, suite. Une théorie qu’aime bien ce blog est celle des Chinois anciens[1]. Le monde passe du Yang au Yin, et inversement. Autrement dit après une phase Yang, individualiste et masculine, le Yin, la société et ses valeurs de solidarité devraient revenir.

Autre théorie, celle d’un retour régulier de certaines caractéristiques du capitalisme. « Quant à croire que la concurrence assurera par la voie naturelle la sélection des meilleurs c’est faire (…) comme un jardinier qui dans son jardin laisserait pousser tout, pensant que les bonnes espèces sauront bien prendre le dessus. Qu’arriverait-il ? il aurait son jardin rempli de ronces et de chiendent. » dit Charles Gide, au Collège de France, il y a 80 ans[2]. Mêmes débats, mêmes arguments qu’aujourd’hui ! L’histoire se répète.

Ce que MM. Ray et Séverino expliquent ainsi[3] : Le capitalisme procède toujours de la même façon. La croissance démographique crée une forme de disette. Les plus avantagés en tirent parti pour accumuler capitaux et innovations. C’est le progrès. Mais la misère conduit à la crise. Elle force à installer des systèmes de solidarité sociale. En créant une classe moyenne, ils relancent la croissance.

[1] JAVARY, Cyrille, Le discours de la Tortue, Albin Michel, 2003.
[2] AUDIER, Serge, La pensée solidariste, PUF, 2010.
[3] SEVERINO, Jean-Michel, RAY, Olivier, Le Grand Basculement, Odile Jacob, 2011.

La pensée solidariste

AUDIER, Serge, La pensée solidariste, PUF, 2010. Le solidarisme a été un courant majeur de la pensée française du tournant 19ème / 20ème. Il est à la fois scientifique (sociologie), philosophique et politique. Il est associé au radical-socialisme et au protestantisme. Il légitimera les premières lois d’assistance sociale de notre pays.
Le débat qu’il induit apparaît étonnamment moderne. Il attaque frontalement le libéralisme, et celui-ci déploie exactement les mêmes arguments qu’aujourd’hui. Or ils étaient bien plus clairement exprimés alors que maintenant :
Les libéraux expliquent qu’il existe des lois naturelles auxquelles il ne faut pas toucher, puisqu’elles garantissent que l’homme ne peut asservir l’homme (c’est la définition originale de libéralisme). Parmi ces lois, il y a le contrat. L’État doit en assurer le respect, c’est tout son travail.
Léon Bourgeois, homme politique majeur et champion du solidarisme, prend l’argument à contre. Il montre que l’homme doit tout à la société, à la fois ses maux (épidémies) et ce qui lui est essentiel. Par conséquent, en naissant l’homme hérite d’une dette envers elle. Qui dit dette dit contrat. On est ramené au cas, libéral, précédent.
Conséquence ? Il faut socialiser les risques sociaux par mutualisation. La richesse étant vue comme un effet heureux (injuste) de l’héritage collectif, plutôt que comme le résultat unique de son effort personnel, chaque associé contribue à cette assurance en fonction de sa (bonne) fortune.
Mise en œuvre ? Bourgeois paraît hostile à l’État et favorable à une forme d’autoassurance (mutuelle). Une solution qui semble difficile à réaliser. Finalement c’est l’Etat qui a joué le rôle d’assureur, l’impôt (progressif) étant la contribution de chacun.
Il existe d’autres nuances de cette doctrine. Notamment celle, plus humaine, morale, moins calculatrice et mécanique, de Charles Gide, protestant promoteur de la coopérative et de l’économie sociale. Mais, elles semblent toutes vouloir faire une synthèse entre libéralisme et socialisme. Elles affirment que la société est la condition de la réelle liberté individuelle. Car, un homme qui doit se prostituer pour vivre, ne peut pas être libre. Surtout, l’individu ne naît pas fini. Il a besoin de la société pour se développer et donner son plein potentiel.
Il n’est donc pas uniquement question d’assurance sociale. Il faut aussi s’assurer que la société fournit à l’homme ce dont il a besoin pour se développer harmonieusement (l’école), et apprendre à jouer son rôle d’associé (altruisme), et qu’elle transmet plus aux générations suivantes qu’elle n’a reçu.
Par ailleurs ce débat fait surgir les raisons de ce dont on ne perçoit plus aujourd’hui que les conséquences. Par exemple, le libéral prône la charité (ONG, Téléthon…), le solidariste lui répond justice. Car la charité est le fait de l’individu, et la justice est de la responsabilité de la société, elle sous-entend l’État.
On y parle aussi de « mondialisation » : le progrès de la mondialisation est celui de l’interdépendance de la race humaine, donc du solidarisme ! Et de ce que l’on appelle maintenant « dumping social » : ce n’est pas une fatalité, il faut construire une entente internationale pour faire respecter les mêmes lois partout. Puisque le contrat qui lie les hommes est désormais mondial !  

Commentaire :
Curieusement, à l’époque le libéral n’était pas anglais, mais français. Les Solidaristes voyaient l’Angleterre comme un modèle pour la France. Raison ? Le solidarisme a été (aussi ou surtout ?) une réaction aux méfaits du libéralisme (les promoteurs du solidarisme arguent de son échec manifeste). Peut-être était-ce les avancées du libéralisme anglais qui avaient suscité ceux de son solidarisme ?
Dans un sens ce livre est un massacre du libéralisme. Tous les arguments de ce dernier y sont balayés de manière magistrale. Comment le libéralisme a-t-il pu renaître, sans que cette contre-argumentation ne soit, au moins, agitée ?
Certes, il n’a pas présenté ses fondations aussi clairement. Il les a noyées dans les théories des économistes et des universitaires du management. Il a aussi utilisé une forme de propagande en associant ce que la société considère comme le bien, avec ce qui lui est avantageux. Mais ces fondations demeuraient visibles.
Défaut majeur dans la cuirasse du solidarisme ? Nous n’héritons pas autant qu’il serait souhaitable de nos parents ? Nous avons besoin de commettre leurs erreurs pour apprendre ce qu’ils savaient ? Et leçon pour le libéralisme : s’il veut prospérer il doit liquider l’éducation ? Le libéralisme n’est pas compatible avec la raison ?…
Compléments :
  • Le solidarisme me semble proche de la thèse de John Stuart Mill. (Et de Maslow !)

Que produit le libéralisme ?

Une surprenante métaphore de Charles Gide (lors d’un cours au Collège de France en 1927-28) :

Quant à croire que la concurrence assurera par la voie naturelle la sélection des meilleurs c’est faire (…) comme un jardinier qui dans son jardin laisserait pousser tout, pensant que les bonnes espèces sauront bien prendre le dessus. Qu’arriverait-il ? il aurait son jardin rempli de ronces et de chiendent.

Compléments :
  • AUDIER, Serge, La pensée solidariste, PUF, 2010.

Relations inhumaines

Un ingénieur de France télécom témoigne sur ce qu’il a vécu. Kafkaïen. Surtout, il décrit un mécanisme implacable, scientifiquement conçu, méthodiquement appliqué (avec formation du management, harcèlement par lettre recommandée…) et qui a pour but de broyer les employés. Terriblement, irrationnellement ?,  ça m’évoque les deux mots « solution finale ».
Il y a quelque temps je lisais un article qui disait que le manager qui impose à son subordonné un traitement dégradant n’a aucune idée des dégâts psychologiques, parfois irréparables, qu’il lui inflige. (Il peut même penser le motiver.) Mais dans ce que montre cet ingénieur, il y a quelque chose de délibéré, de réfléchi, de froid. Comment est-il concevable que l’on puisse planifier la destruction d’êtres humains ?
Gide, je crois, disait qu’un « ennemi est un ami vu de dos ». Nous haïssons beaucoup de gens parce que nous ne les connaissons pas, parce que nous leur attribuons à tort les problèmes qui nous affectent. Ne sommes nous pas tous convaincus que l’autre (notre voisin bruyant, la gauche bienpensante, la droite la plus bête du monde, un patronat d’exploiteurs, les syndicats qui ne savent que paralyser le pays…) est « l’axe du mal » ? Qu’arriverait-il si nous avions les moyens de l’éliminer ? Or, il existe des gens qui possèdent effectivement ces moyens.

Cultivons nos défauts

Ce matin, j’entends la pianiste Hélène Grimaud citer André Gide, « il faut cultiver ses défauts ». Il me semble que :

  • Nos défauts sont en fait nos qualités, mal placées. Le rôle de l’animateur du changement est de déplacer la structure sociale de manière à faire que ces défauts n’en soient plus. Qu’on les perçoive comme ce qu’ils sont : des caractéristiques propres à nous. Autrement dit des qualités, qui doivent être développées.
  • C’est parce que nous pensons que ces qualités sont des défauts que nous avons peur de tout ce qui les mettrait en évidence. Donc du changement. (Un avertissement à tout instigateur de changement.)