Commentaires sur affluent society

Que m’inspire The affluent society de John Galbraith ? (voir Société d’abondance.)

Bien vieilli ?

Galbraith parlait d’une autre époque que la nôtre. De son temps, la technostructure dominait le monde. La planification régnait. Mais, sur le fond, son analyse est actuelle. Ce qui n’allait pas s’est maintenu, c’est le reste qui s’est dégradé.

  • La menace qui plane sur notre société est la dette, et l’inflation. Et effectivement nous avons vécu une ère d’hyper inflation. Simplement nous ne nous en sommes pas rendu compte : elle a touché l’immobilier, le monde financier et la valeur des entreprises, pas les biens de consommation.
  • Notre société est tirée par les exigences d’une production compulsive : nous vivons les yeux rivés sur la croissance de l’économie ; nous respirons quand le PIB augmente, quand nous produisons « plus ».
  • Cette production exige que nous soyons conditionnés à consommer l’inutile, voire le nocif, et ce de manière croissante.
  • Le secteur public est fondamental, insuffisamment financé, l’individu subit les conséquences de ce déséquilibre, notamment parce que le plus pauvre est élevé pour n’être que consommateur.
  • Ce que cherche l’homme, le critère ultime d’évaluation d’un modèle social, c’est la « sécurité », pas la richesse matérielle.

Lavage de cerveau

Enorme sentiment de manipulation. Sans discussion, sans débat, nous avons basculé d’une société de citoyens « liberté, égalité, fraternité », à un monde réglé par les lois du marché.

Pour cela, il suffisait de nous persuader que le service public, c’était le mal, l’inefficacité, et que le secteur privé était le bien, ce qui créait de la richesse pour tous, qui engraissait le paresseux.

Il y a encore trente ou quarante ans, le Français était sûr de l’efficacité de son administration. L’élite de la nation, c’était le Polytechnicien et l’instituteur, agents de l’état, modestes, peu payés, mais jouissant d’une immense reconnaissance, presque plus pour le sacrifice financier qu’ils consentaient à la nation que pour l’excellence de leur intellect. Le symbole de la transformation que nous avons subie : partout des écoles de commerce et de management. Jadis méprisées, elles couvrent désormais le territoire et forment ceux qui ont les plus belles carrières.

L’ultralibéralisme, la théorie de la misère, a un grand mérite, qui explique probablement son succès : il permet au riche de s’enrichir en toute bonne conscience et convainc le pauvre qu’il n’a aucun droits sociaux.

De l’abondance à la misère

Galbraith pense que, grâce au progrès technologique, il y a eu passage d’une société de la misère à une société de l’abondance mue par une volonté de sécurité (emploi, revenus). Je soupçonne une faiblesse dans son raisonnement.

Le modèle de la misère, qui est celui qui inspire les textes d’économie, est revenu ces dernières décennies. C’est le « Consensus de Washington». Il a produit partout les mêmes résultats : augmentation du niveau de vie moyen et apparition de la pauvreté, de « l’insécurité ».

L’étude du CREDOC que je cite ailleurs n’illustre-t-elle pas ce fait ? La France, qui est probablement un des pays à avoir été le moins affecté par ce phénomène, a vu s’enrichir les riches avec dégradation corrélative de la sécurité de ses citoyens : si l’on retire les fonctionnaires des statistiques du CREDOC, on voit que quasiment la totalité de la population française a connu le chômage. En outre l’accession à la propriété est en net recul depuis 15 ans. Sans oublier le SDF que j’ai vu apparaître dans le métro en 1992. Il était inconcevable avant. Il y avait bien des clochards, mais c’étaient de gentils asociaux ; désormais, la société chassait ses membres, ils ne la quittaient plus de leur propre volonté.

J’en tire la présomption suivante. Il existe un modèle de la pauvreté, ou plutôt de la rareté, et un modèle de l’abondance, ou plutôt de la sécurité, et ils sont en grande partie indépendants de notre capacité de production, contrairement à ce que pensait Galbraith. Ils trahissent probablement des états d’esprit différents : individualisme ou solidarité.

J’irai cracher sur vos tombes

Cette réflexion m’amène à Boris Vian, et au livre qui a le titre de ce paragraphe. Il s’y révolte contre le racisme américain. Mais le sentiment qu’il dénonce est-il réservé au noir ? N’est-ce pas plutôt la manifestation d’un cancer qui peut frapper tout homme (le marchand et l’Anglo-saxon y étant prédisposés) ? Un cancer qui ne lui fait voir de l’existence que les grosses Mercedes et les grandes maisons ? Qui le pousse à désirer la mort de tout ce qui représente le non matériel : l’homme, la société, et la joie de vivre, le noir et la mère de famille ?

Compléments :

  • La technostructure : L’ère de la planification.
  • L’étude du CREDOC : Inégalités françaises ?
  • Comment le petit entrepreneur américain (tel que le parti républicain le fait parler) justifie qu’il est bien de laisser crever son prochain : Propagande américaine.
  • Une traduction en Français : Pour un salarié adaptable ?
  • Sur l’éducation du citoyen pour la consommation (et par la télévision) : Médiamorphose.
  • Ce que la société anglo-saxonne a d’abjecte (ce que dénonce Boris Vian) est qu’elle massacre volontiers celui qui est sans défense, comme l’a montré le combat des noirs pour leurs droits (voir PATTERSON, James T., Grand Expectations: The United States, 1945-1974, Oxford University Press, 1996.), et comme le prouvent de multiples incidents quotidiens (Inquiétante Amérique).

Société d’abondance

GALBRAITH, John Kenneth, The Affluent Society, Mariner Books, 1998. Écrit il y a plus d’un demi-siècle (1958), ce livre explique les mécanismes de notre société.


Le projet de Galbraith est un peu celui de Montesquieu : il cherche « le principe » de notre société, la règle fondamentale qui la fait ce qu’elle est. De là, il montre d’où viennent ses maux et comment les guérir. Mais il n’analyse pas leurs causes comme le font Montesquieu et Tocqueville : pour eux elles résultent de ce que le principe de la société a été poussé à l’absurde, qu’on a trahi l’esprit des lois ; corollaire : pour guérir il faut revenir aux fondamentaux. Pour Galbraith, c’est le principe lui-même qui est usé. Il en faut un nouveau.
La modélisation de Galbraith a deux pans. D’un côté les idées reçues que nous pensons suivre et qu’on évoque pour bloquer un changement ; de l’autre la logique qui nous guide réellement.
Idées reçues (ou grande manipulation ?)
  • Depuis quelques décennies en France, et depuis les origines dans le monde anglo-saxon, on est convaincu que le service public est inefficace et inutile. Par contraste, le secteur privé, c’est le bien. Quand l’entreprise ou l’individu s’endette c’est bien, quand le secteur public le fait, c’est mal. Or, l’un produit l’essentiel (éducation, santé, sécurité, transport…) et l’autre l’accessoire. Derrière cette idée s’en trouve une plus simple : pour alimenter le service public, il faut prélever de l’argent sur ceux qui en gagnent beaucoup. Ce qu’ils n’aiment pas. (En outre l’Anglo-saxo semble être convaincu que tout ce qu’il a reçu ne peut lui être enlevé.)
  • C’est aussi pour cela qu’ils mènent une croisade contre les pauvres (qu’ils accusent généralement de paresse) : pour aider le nécessiteux la société doit prélever des impôts.
  • Le marché semble avoir, dans le panthéon anglo-saxon, la place principale. C’est le bien, le synonyme de la vitalité et de la liberté. Il alloue les ressources de la société au mieux et stimule l’innovation. Dans les faits, comme le montre l’automobile, il ne crée que des colifichets, qu’il faut nous convaincre d’acheter au moyen d’un lavage de cerveau publicitaire. Paradoxalement, ce qui tire l’investissement, l’économie et l’innovation, c’est l’industrie de l’armement. C’est aussi elle qui permet à l’État d’être fort (payer des impôts pour l’armement est accepté), et donc d’avoir les moyens de stabiliser l’économie. Mais elle absorbe toutes les ressources du service public.
  • Consensus : il n’y a de salut que dans la croissance. Le principe fondateur de l’économie est que tout ce qui augmente la production est bon. Or, paradoxalement, cette idée entre en conflit avec le principe le plus sacré de la pensée économique, celui du rendement décroissant, qui veut que toute bonne chose ait une fin. Donc, appliqué à nos besoins, qu’ils soient saturables. Pourquoi donc consommons-nous de plus en plus ? Parce que nous y sommes conditionnés. La sécurité de notre emploi et de nos revenus est liée à la capacité de production de notre économie. Une saturation des besoins signifierait donc chômage et déchéance. L’économie, pour notre salut, nous a donc programmés pour consommer de plus en plus. Ce qui explique que l’utilité de ce que produit l’économie soit de plus en plus faible et qu’il faille de plus en plus de propagande pour nous convaincre de l’acheter. Nous sanctifions la production (et la croissance), alors qu’en fait ce qui compte pour nous est notre sécurité, la production n’étant qu’un moyen de l’atteindre.
  • De ce fait, ce que l’on pourrait appeler la pensée de gauche (qu’en Amérique on nomme « libérale ») se bat pour la croissance de la production génératrice d’emploi.
  • Cette pensée de gauche veut aussi réduire les inégalités de revenus, ce à quoi elle tend à sacrifier le service public, qui pourtant fait infiniment plus pour le pauvre qu’un meilleur salaire.
  • Galbraith se demande pourquoi il n’existe plus de classe oisive dans notre société (cf. nobles ou grands patrons de l’industrie du début du 20ème siècle). Parce qu’elle a baptisé l’oisiveté de ses classes dirigeantes « travail ».
Principe de notre société

Nos idées et celles des économistes se sont formées à une époque de misère, de manque. Ainsi la théorie économique explique-t-elle qu’il est normal de crever de faim. Que c’est bon pour la société. Mais le monde a changé, il s’est mis à produire de plus en plus, et, sans pour autant réduire les écarts de fortune, il a amené la pauvreté de cas général à cas particulier. Nous vivons dans une société d’abondance. Du coup nous sommes devenus dépendants de notre capacité à produire : elle signifie emploi et revenus, donc sécurité.
L’histoire du monde est marquée par cette quête de la sécurité, d’abord ce sont les entreprises qui l’ont acquise en verrouillant le marché, puis c’est le citoyen qui l’a désirée. C’est elle qui nous pousse à produire.
Maux

Ce modèle engendre naturellement deux fléaux, qui viennent de ce que notre désir de sécurité, qui s’exprime par le mythe d’une production poussée à ses limites, place le système dans une situation instable :
  • La dette. Parce que nous sommes conditionnés pour consommer, nous sommes poussés à consommer plus que ce que nous gagnons. Et l’économie fait ce qu’elle peut pour nous fournir les moyens de ce faire. Cercle vicieux : les périodes fastes encouragent un endettement irrationnel, les crises forcent à rembourser alors qu’on ne le peut plus. (Exemple : crise actuelle.)
  • L’inflation. Production et mécanisme de création du besoin sont au maximum. Donc besoin et pouvoir d’achat (le salaire de ceux qui produisent) tendent à anticiper l’offre. Tension inflationniste.
Il existe deux moyens de lutter contre l’inflation, tous deux rendus inopérants par les idées reçues vues plus haut :
  1. Politique monétaire, de droite. Une banque centrale indépendante augmente le prix du crédit. Malheureusement, ce faisant, on n’affecte pas le mécanisme de création de besoin, et on s’en prend à la production, qui résiste par principe à toute réduction. En outre, les oligopoles qui dominent le marché ne suivent pas les lois des livres d’économie. Ils ont des possibilités d’augmentation de prix qu’ils ne réalisent pas immédiatement. De ce fait, ils ont des marges de manœuvre qui leur permettent de passer l’augmentation de leurs coûts au marché. Ce faisant, ils sont peu touchés par inflation (qu’ils propagent) et mesures monétaires.
  2. Politique fiscale (l’état augmente les impôts, mais ne consomme ce qu’il a prélevé, pour réduire la demande qui génère l’inflation), de gauche, possiblement combinée à un contrôle des prix. Entre en conflit avec les dogmes de la nécessaire inégalité, de la production, et de l’efficacité du marché (le contrôle des prix s’opposant aux mécanismes du marché).
Par contre si ces politiques sont trop brutales, elles peuvent arrêter l’économie, et provoquer une dépression. Elles sont donc dangereuses, car difficilement contrôlables.
A cela vient s’ajouter le déséquilibre public / privé. Le service public fournit l’essentiel de nos besoins, or, il n’en a plus les moyens. En outre, les parents travaillant, l’enfant est maintenant entre les mains d’une société qui ne sait que créer le besoin de consommer.
Investir dans l’homme plutôt que dans le capital

Pour Galbraith, il faut sortir de ce cercle vicieux :
  • Il faut déconnecter notre préoccupation de sécurité (emploi, revenu) de la production. Salaire pour les chômeurs, travaux non directement productifs. Le travail doit devenir enrichissant.
  • Il faut éliminer l’armement comme moteur de l’innovation et de l’économie, et comme stabilisateur.
  • Il faut supprimer la pauvreté. Un revenu minimum ne coûte rien à une société riche.
  • Il faut renforcer le service public qui apporte à l’humanité l’essentiel de ses besoins, en taxant systématiquement l’activité économique. Par contre utiliser le salaire et l’impôt pour réduire les inégalités est inefficace (c’est attirer inutilement les foudres des plus riches) : rien ne fait plus pour le pauvre qu’un secteur public efficace.
  • Maintenant que nous savons satisfaire nos besoins, il faut passer d’une civilisation obsédée par un bien matériel de plus en plus futile, et qui lui a asservi l’homme, à une civilisation qui investit dans le développement de l’individu.

Nouvelle économie

Voici ce que John Galbraith écrivait il y a plus de 50 ans :

Dans le modèle de la société concurrentielle, une telle insécurité était inhérente. Le producteur individuel ou le travailleur pouvait, à tout moment, souffrir un revers de fortune. Ceci pouvait être le résultat de la paresse ou de l’incompétence qui lui auraient fait perdre des clients ou son travail. Mais le meilleur des hommes pouvait souffrir d’un changement brutal du goût des consommateurs ou de l’inefficacité de son employeur. Ces changements de fortune imprévisibles étaient à la fois inévitables et imprévisibles. Ils étaient inévitables parce qu’ils faisaient partie de la capacité du système à s’adapter au changement. Comme les besoins et les désirs changeaient, les hommes trouvaient de nouveaux emplois et perdaient les anciens. Le capital était recherché dans les nouvelles industries et passé en pertes et profits par les anciennes. L’insécurité était utile parce qu’elle poussait les hommes – hommes d’affaires, travailleurs, indépendants – à rendre leur meilleur et plus efficace service, puisqu’une punition sévère était impersonnellement délivrée à ceux qui ne le faisaient pas.

Cependant, cette insécurité, aussi utile qu’elle semble en principe, était chérie presque exclusivement soit pour l’autre, soit de manière abstraite. Sa nécessité était jugée essentielle pour inspirer l’effort d’autres personnes en général. Elle semblait rarement vitale pour l’individu lui-même. Les limites à la concurrence et au mouvement libre des prix, la plus grande source d’incertitude pour l’entreprise, ont été principalement déplorées par des professeurs d’université à l’emploi garanti à vie.

(…) Dans la sagesse conventionnelle des conservateurs, la recherche moderne de sécurité a été longtemps dénoncée comme la plus grande menace au progrès économique. Ces peurs étaient les plus fortes au moment où de grandes avances dans la sécurité de la société coïncidaient avec une grande expansion économique.

Pour lui cette croyance s’expliquait par les conditions que les fondateurs de l’économie avaient connues il y a plus de deux siècles. Alors la pauvreté et l’insécurité régnaient.

Galbraith pensait qu’il s’agissait là d’un archaïsme qui finirait par disparaître. Or, non seulement il n’a pas disparu, mais il était encore la pensée unique il y a un an, et, comme le disait Galbraith, enseigné avec passion par les professeurs d’université (américains) disposant de la sûreté de l’emploi. Et cette pensée unique a guidé les décisions de nos dirigeants pendant plusieurs décennies.

Une autre interprétation possible : celle d’Edgar Schein. Ces idées ne sont pas des archaïsmes mais les « valeurs officielles » d’un groupe, ce à quoi il croît, ou plutôt qu’il désire. De même que « liberté, égalité, fraternité » sont désirés par le Français, non parce qu’ils reflètent quoi que ce soit de passé, mais parce que c’est une utopie qu’il aimerait réaliser pour corriger ce qui le fait le plus souffrir.

Ce qui rend fou l’homme riche, ou le professeur d’université, c’est probablement ce qui empêche un enrichissement personnel et un développement économique qui leur paraissent à portée de main. C’est la même frustration qui saisit le chercheur lorsque l’on ne lui donne pas l’argent que requièrent ses travaux. Seule explication possible : stupidité du peuple, pour lequel il n’y a pas de châtiments assez exemplaires. Jusqu’à ce que l’impensable se produise.

Compléments :

  • La révolution française et l’ultralibéralisme récent semblent avoir tout deux été des crises de la raison : des esprits qui se jugeaient supérieurs ont voulu imposer par la force ce qui leur semblait évident (Consensus de Washington).
  • GALBRAITH, John Kenneth, The Affluent Society, Mariner Books, 1998.
  • SCHEIN, Edgar H., The Corporate Culture Survival Guide, Jossey-Bass publishers, 1999.

Que donnent les déréglementations ?

Soumettons l’économie aux lois du marché, et il en sortira performance, richesse et innovation. L’exemple de l’énergie européenne (Power games).

L’industrie européenne de l’énergie a été déréglementée il y a quelques années. Fin de consolidation : quelques champions nationaux (EDF, E.ON, RWE, Enel), des acteurs plus petits issus du démantèlement d’autres services publics nationaux, mais dont la faiblesse est protégée par la loi d’une acquisition (injuste) par un champion national. Oligopole. « Au niveau européen, les analystes disent que la consolidation et la concentration pourraient être en train de pousser les prix vers le haut ».

Nouvelle illustration d’un phénomène que seules les élites intellectuelles et gouvernantes ne semblent pas pouvoir comprendre : la concurrence n’amène pas au meilleur des mondes, mais à l’oligopole. Et remplacer le service public par l’oligopole n’est pas bon pour la santé : si le premier essaie de servir la société, le second sert son intérêt.

Consommateur, où est ta victoire ?

Compléments :

  • L’oligopole est partout dans l’œuvre de John Galbraith (The New Industrial State, Princeton University Press, 1985), mais il n’a pas fait école.
  • Estimons-nous heureux, nous n’avons pas connu les affres de la déréglementation de l’énergie californienne (les fournisseurs d’énergie ont adroitement infléchi la loi de l’offre et de la demande en leur faveur, d’où quelques longues coupures d’électricité).

Désagréable innovation

Olivier Ezratty (billet précédent) tire de son voyage un rapport sur les technologies de l’innovation en Asie. Je n’accroche pas.

Je ne peux m’empêcher de penser qu’en grande partie c’est de « l’art pour l’art ». à quoi cela peut-il servir ? D’accord avec Galbraith : l’entreprise doit nous manipuler pour nous faire consommer ce qu’elle produit (L’ère de la planification) ?

Il me semble que la principale caractéristique de l’innovation est d’être dangereuse. Elle est le fait de personnes hyperspécialisées. Elles ne perçoivent du monde que leur technologie particulière. Elles pensent détenir quelque chose d’essentiel, et sont prêtes à tout pour nous l’imposer. (Si nous n’en avons pas vu l’utilité, c’est évidemment que nous sommes stupides !)

Paradoxalement moins l’innovation a d’intérêt, plus leur réussite est certaine : nous n’y prêtons pas attention. C’est probablement ainsi que les Chinois n’ont pas su se garantir des invasions : je soupçonne qu’ils méprisaient trop les barbares pour en voir le danger (à commencer par celui que représentait l’Occident).  

Compléments :

Notre discours économique se répète ?

Dans The Affluent Society (Mariner Books, 1998), John Galbraith fait une analyse des théories économiques. Pour lui, elles ne font qu’exprimer des avantages acquis, au mieux l’expérience limitée, et l’époque, de ceux qui les ont conçues. Dans ce qu’il considérait comme désuet dans les années 50, on retrouve des idées actuelles :
  1. Le Darwinisme social de Spencer (1820 – 1903), qui aurait inventé la phrase « survie du mieux adapté ». Son idée était que le bon fonctionnement du marché demandait l’élimination du plus faible. Cette théorie servait à justifier les grandes fortunes du début du 20ème siècle (Rockefeller : « ce n’est pas une tendance mauvaise des affaires. C’est simplement la réalisation d’une loi de la nature, d’une loi de Dieu »). Bizarrement elle a été remise à la mode par la Nouvelle économie (Pour un salarié adaptable ?).
  2.  « Cependant, l’argument de Ricardo pour laisser tout au marché – sans laisser la compassion interférer avec le processus économique – était essentiellement fonctionnel. L’oisiveté n’étant pas subventionnée et la substance n’étant pas gaspillée, plus était produit et le bien-être général serait ainsi augmenté. » Travailler plus pour gagner plus ? (Il faut ajouter que Ricardo avait une vision déprimante du monde : il y aurait toujours abjecte pauvreté.)
  3. Marx : « Le problème était que le pouvoir d’achat des travailleurs ne restait pas à la hauteur de ce qu’ils produisaient. Une crise devenait inévitable. » La relance par la consommation ?
Discours économique : science ou idéologie ? Et idéologie qui a échoué ? Ne serait-il pas temps d’avouer notre ignorance, et de nous mettre, ensemble, à chercher une solution ? (Forcément dans une voie qui n’a pas encore été explorée.) Sur ce sujet : L’économie n’est pas une science.

Après l’ultralibéralisme le beau temps ?

La théorie de Galbraith (billet précédent) invite à se demander ce qui peut remplacer l’ère des marchés rois.

À quoi ressemblerait l’économie idéale ?

Probablement beaucoup à l’ère des planificateurs : l’entreprise est un être complexe, qui, par nature travaille en groupe. Elle doit être protégée des manigances financières à courte vue, et des intérêts myopes de l’individualiste.

Mais cette planification ne doit pas être rigidité : comme le disait Galbraith, elle ne doit pas chercher à rendre l’avenir prévisible en manipulant nos valeurs et notre psychologie pour que nous achetions ses produits aux prix et dans les quantités qui lui sont nécessaires, et pour que nous passions notre vie à produire l’inutile. L’entreprise doit apprendre à s’inscrire dans les mécanismes sociaux sans chercher à les plier à sa paresse intellectuelle. De même cette planification ne doit pas transformer l’homme en machine, à la mode taylorienne.

Les techniques pour ce faire, existent, et elles sont adaptées à la nature de nos organisations. Ce sont elles qu’examinent mes livres (ordinateur social).

Mais surtout, l’économie idéale doit être au service de l’homme (ce que le disait aussi Galbraith) pas l’inverse. Parce que l’économie est malade, la planète ne vit plus. Est-ce normal que l’économie nous ait asservis ?

Il est possible qu’une économie qui apprendrait à tirer profit des règles sociales, sans les trafiquer, finirait par servir l’homme.

Une utopie ?

Le problème qui affecte le monde est celui du « free rider ». Ce que je traduis par parasitisme, plutôt que par « passager clandestin », comme on le fait d’ordinaire : le free rider peut payer son billet, pas le passager clandestin. L’individu a plus à gagner à profiter de la société qu’à y contribuer. Mais si le parasite se multiplie la société disparaît. Il a donc parfois intérêt à se faire oublier, à laisser se développer des mécanismes sociaux. Alors, il vote Obama. C’est pour cela qu’il est plus facile d’être ultralibéral en France qu’aux USA ; quand on est grand commis de l’État, que lorsque que l’on dirige une PME sous-traitante de l’automobile.

Les sociétés contrôlent le parasitisme de deux façons :

  1. Elles nous « codent » pour jouer l’équipe. C’est le rôle de l’éducation. C’est à cause d’elle qu’il nous semble bien d’aider les vieilles personnes à traverser, plutôt que de les occire pour leur voler leurs économies.
  2. Elles favorisent le développement de processus d’autocontrôle, voire d’élimination du parasite. Par exemple, il est difficile de ne pas obtempérer au code de la route, sans risquer un accident.

Le premier mécanisme demande du temps. L’individu change extrêmement lentement et nous sommes massivement individualistes. Sauf crise grave, nous ne changerons pas en profondeur. L’émergence de leaders « sociaux » tels que Barak Obama n’est que l’exception qui confirme la règle.

Quant aux processus d’autocontrôle que nous possédons. Je doute de leur robustesse. L’individualiste déterminé est redoutable. Au mieux, j’ai espéré qu’en permettant d’utiliser plus facilement les mécanismes sociaux, les techniques dont parlent mes livres donnent un avantage déterminant à ceux qui sont « orientés sociétés ». D’ailleurs, elles ont un intérêt qui ne devrait pas être indifférent à l’individualiste : elles permettent aux talents de s’exprimer, et de profiter du haut-parleur de l’organisation pour se faire connaître. Le mécanisme est identique à celui de l’équipe sportive : les talents individuels y sont bien visibles, et ne pourraient se manifester sans l’équipe.

Bien sûr, Darwin a son mot à dire. La société n’est pas faite que de parasites. Et un individu est probablement le terrain de tendances opposées : sociales et parasitiques. La sélection naturelle fera notre future société à l’image de ceux qui auront su tirer leur épingle du jeu. Si la crise favorise, par exemple, l’émergence de réseaux d’entrepreneurs qui, pour éviter le manque de cash, ont su faire une efficace combinaison de leurs compétences, et créer un sentiment d’appartenance de leurs équipes, elle pourrait être plus solidaire qu’aujourd’hui.

Compléments :

  • Un exemple d’une société marquée en profondeur par une crise : BCE, hypothèses fondamentales, valeurs officielles.
  • Sur les problèmes de « free rider » et leurs modes de contrôle : The logic of collective action, Governing the commons.
  • Sur l’efficacité remarquable de quelques champions à tirer parti des règles de la société : Alain Bauer.
  • Darwin et le changement.
  • L’optimisme quant à l’évolution de la société doit être prudent. Il y a 25 siècles, Platon décrivait une situation qui ressemblait beaucoup à la nôtre. On s’interrogeait déjà sur la « vertu politique », les qualités nécessaires à l’homme pour que la société puisse exister (CHÂTELET, François, Platon, Gallimard, 1965).

De la planification au marché

Retour à L’ère de la planification, pourquoi a-t-elle cédé la place à notre « ère du marché roi » ?

Les planificateurs avaient raison

Le diagnostic était juste. Oui, il faut des années pour concevoir une nouvelle voiture, et cela coûte des milliards. Pour cela, il faut donc un marché prévisible. Oui, ce travail est d’une infinie complexité et il ne peut supporter l’intervention d’un manager qui ne le comprend pas (un financier par exemple). Oui, les changements qui ont été apportés à l’entreprise ont été des échecs, qui en ont réduit la durabilité. Oui, la crise nous a démontré à nouveau que l’entreprise devait être indépendante des marchés financiers si elle voulait survivre.

Pourquoi le monde de la planification a-t-il disparu ?

Dans les années 80, on parlait de l’attaque des Japonais, de l’incapacité de la production de masse à y résister. Ça ferait sourire aujourd’hui. Les Japonais ? Tigres de papier ? Le désormais très célèbre Paul Krugman expliquait déjà que le Japon était incapable de gagner en productivité.

Il est aussi possible que les mammouths planificateurs aient subi une crise darwinienne. Peut-être produisaient-ils trop ? La croissance n’est pas infinie, il faut périodiquement savoir se réinventer. (C’est ce qu’ont découvert récemment les banques : il existe un moment où plus personne ne veut emprunter et où une bulle spéculative ne peut plus que se contracter.)

Mais ces mammouths n’ont-ils pas aussi été dynamités de l’intérieur ? IBM, qui a été le premier à tomber, a été victime de la prise de pouvoir d’apparatchiks, alors qu’il était au sommet de sa gloire. Ils ont suspendu son innovation et l’ont géré comme un monopole, avant de trafiquer ses comptes. Depuis, toutes les décennies l’économie américaine et parcourue par des vagues de de créativité comptable, et des scandales qui en résultent.  

Quand j’étais à l’Insead, dans les années 90, on m’expliquait que l’entreprise devait être un chaos innovant et agressif, mort à la bureaucratie rigide ! On me disait que l’investisseur était parfaitement rationnel et qu’il fallait vider les entreprises de leur argent : le marché savait mieux le gérer qu’elles. Et pour transformer l’entreprise, il fallait un « leader », capable de conduire le changement, de détruire les bureaucraties. Le succès populaire des théories sur la conduite du changement vient de là (il a démarré très tôt aux USA).

Galbraith condamnait déjà ces théories, qui sont très anciennes, dans les années 60. Elles ne correspondent à aucune réalité, encore moins à une démarche scientifique. Quand on les a appliquées, on s’est rendu compte qu’il avait raison. Pures idéologies. Idéologies individualistes.

Je soupçonne que la société planifiée, probablement contraignante, est devenue progressivement insupportable à l’homme. Ce qui s’est traduit par les événements de 68 et par la prise de pouvoir d’un management individualiste qui a désossé la grande entreprise pour se nourrir de sa carcasse.

Prise de pouvoir du management financier

Galbraith explique que ceux qui ont le pouvoir sont ceux qui maîtrisent la ressource rare de l’économie.

À l’ère des planificateurs, le monde était dominé par une technologie compliquée, pour la mettre au point, il faut des réseaux de technologues. La technostructure avait le pouvoir.

Aujourd’hui, c’est probablement les organismes financiers qui ont pris le pouvoir. Ils sont dirigés par des MBA, des managers financiers. Les patrons d’entreprise ont été leurs complices. Même formation, mêmes valeurs. Contrairement à leurs prédécesseurs, ils se sont généreusement associés aux succès de l’entreprise (mais, bizarrement, pas à ses pertes : ils conservent d’énormes salaires). Pour ces gens, mettre en avant l’intérêt de l’actionnaire avait un sens. Pas question, bien sûr, d’enrichir l’actionnaire ordinaire, qui, comme le dit Galbraith, n’a aucun pouvoir parce qu’il est éparpillé. Non. Celui à qui cette mesure était destinée, c’était eux.

D’où une hypothèse : la ressource rare était probablement financière. Ces managers ont mis la main sur les circuits d’alimentation financière de l’économie.

Incapables de comprendre le métier de l’entreprise, ils ont mené des stratégies financières à courte vue : elles devaient « libérer sa valeur ». Ils ont rompu avec la logique technique complexe de l’entreprise, se sont désintéressés de ses processus et de ses produits, pour réaliser des économies rapides (délocalisations menées sans aucune méthode, externalisations de fournisseurs internes remplacés par une sous-traitance de crève-la-faim en concurrence parfaite…). À l’image des pionniers d’IBM, ils ont fait un feu de paille des acquis de leurs prédécesseurs. L’identification qui s’était développée entre l’employé et l’entreprise planificatrice s’est dissipée : à quoi cela sert-il de faire la fortune de profiteurs incompétents ?

Compléments :

The New Industrial State: Galbraith et l’ère de la planification

The New Industrial State, (Princeton University Press, 1985) de John Kenneth Galbraith est un livre important.

Il explique la période qui nous a immédiatement précédés. Elle était marquée, aux USA, par la « technostructure » et la planification. Comment en était-on arrivé là ? La technologie, ses énormes investissements et ses très longs temps de cycles. Il n’était plus possible de s’en remettre aux hasards du marché : l’avenir devait être prévisible. Aussi de très grandes entreprises s’étaient-elles constituées qui n’en dépendaient plus. Elles y étaient parvenues par plusieurs moyens : leur marketing façonnait le citoyen qui leur était nécessaire (travaillant et dépensant de façon prévisible, programmé pour consommer, insatiablement, leurs produits – qui ne répondaient à aucune véritable nécessité) ; leur organisation en oligopoles de monstres dominant un secteur économique permettait une collusion implicite qui stabilisait les prix ; en distribuant relativement peu à leurs actionnaires elles disposaient de ressources qui les rendaient indépendantes des marchés financiers ; même les syndicats avaient un rôle de stabilisateur. Dans cette organisation, l’État keynésien d’après guerre était une pièce clé. Parce qu’il était très gros il pouvait réguler la demande par ses dépenses et ses impôts. Il leur fournissait aussi les marchés captifs de l’armement et il prenait en charge les recherches trop incertaines. Surtout, il leur apportait la ressource critique sans laquelle pas de technologie : un personnel hautement qualifié.
Ces entreprises étaient dirigées par une « technostructure » de salariés, s’identifiant totalement à leurs objectifs. La complexité de leur métier les rendait dépendantes de ces nuées d’experts, qui ne décidaient qu’en comités, le rôle du management se réduisant à édifier correctement ces équipes. Le pouvoir était au groupe. Le danger ? L’interférence extérieure. C’est pour cela qu’il s’était isolé de toutes les influences néfastes, à commencer par celles d’actionnaires (éparpillés et donc impuissants), et de dirigeants, qui n’auraient rien compris à ses processus complexes.
Pourquoi cet édifice apparemment inébranlable a-t-il chu ? En quoi peut-il nous en dire long sur les caractéristiques de notre société ? Les forces qui ont façonné notre crise ? Pourquoi cette question est-elle à l’origine de mon métier, la conduite du changement ?… Questions pour de prochains billets. 

À qui appartient le profit ?

Débat. Pour Nicolas Sarkozy, l’entreprise doit partager ses revenus avec l’employé. Pour Madame Parisot, le salarié a son salaire, l’actionnaire doit garder son dividende. À qui appartient le profit ?
Historiquement, l’entreprise et son profit ont eu différents propriétaires.
  1. Pour Marx le détenteur du capital (des machines) possédait l’entreprise et non celui qui y trimait.
  2. Galbraith identifie le mécanisme suivant : l’actionnariat des grandes entreprises s’éparpille et le pouvoir effectif se concentre chez un minoritaire, qui s’en sert pour dépecer l’entreprise. Progressivement une « technostructure » de salariés s’empare de sa direction. Sa stratégie est d’anéantir toutes ses dépendances : au marché (en orientant ses choix), au capital (en vivant sur fonds propres et en réduisant les dividendes).
  3. Années 80, managers et organismes financiers prennent le pouvoir sur l’économie. Ils adoptent le modèle que l’on m’a enseigné en MBA : l’entreprise doit se vider de ses ressources pour les distribuer à ses actionnaires et à son management (eux).

2008. Sans réserves, les entreprises s’effondrent.

Pour l’économiste Frank Knight, l’entreprise appartient à celui qui en porte « l’incertitude », c’est-à-dire la partie du risque qui n’est pas assurable. Sa rémunération est le profit. Toutes les autres parties prenantes n’ont pas accès au profit, parce qu’elles ne risquent rien : l’employé reçoit un salaire, l’investisseur la rémunération de son capital (un intérêt).
Logiquement, celui qui possède l’entreprise doit réinjecter le profit accumulé en cas de difficulté. Application : le modèle des années 80 n’a pas fonctionné parce qu’il n’a pas restitué à l’entreprise ce dont elle avait besoin pour passer la crise. Elle n’a plus de propriétaires. Nous avons vécu une ère de parasitisme.
Alors, à qui appartient le profit ? Ça dépend. Quelques cas particuliers :
  • Si les actionnaires ne sont pas prêts à aider l’entreprise en cas de difficultés, il ne leur appartient pas. Il appartient beaucoup plus à ceux qui prennent le risque de licenciement.
  • Si l’entreprise reprend son autogestion pré années 80. C’est l’entité globale qui assume le risque, personne en particulier, les managers sont à nouveau des salariés, les actionnaires des rentiers.
  • Dans le modèle de l’économiste Ricardo Caballero, c’est l’Etat qui porte l’incertitude, c’est donc lui qui prend en charge l’entreprise (L’Etat comme assureur de l’économie). C’est le modèle français d’après guerre.
  • Les partisans les plus orthodoxes de l’économie de marché ont, depuis toujours, assigné un rôle social à l’entreprise. L’entreprise existe parce qu’elle rend à la société un service que personne d’autre ne peut mieux lui rendre. C’est ce que disent aussi bien Frank Knight que Warren Buffett. Dans ce modèle, l’entreprise appartient, en fait, à la société, qu’il ne faut pas confondre avec l’État. L’entrepreneur n’en a qu’une charge provisoire. S’il finit sa vie avec un profit, il le restitue à la société (tradition des entrepreneurs anglo-saxons).
Compléments :