Tobie Nathan et la crise chronique

Tobie Nathan sur France Culture. Il pense que, faute d’avoir le courage d’affronter une crise qui nettoierait tout, la crise va devenir chronique. Ce serait la nouvelle logique de l’économie : on ne soigne plus, on met l’individu sous traitement permanent. Logique assurancielle, aussi, qui atténue la perception du risque. Malheureusement, en déplaçant le risque, on ne l’élimine pas, on l’amplifie.

Cela rejoint ce que dit Jean-Baptiste Fressoz, en ce qui concerne, plus généralement, la marche du progrès, qui n’a fait que nous en masquer les risques (et enrichir les assurances). Et une de mes idées, tirées des limites à la croissance : un avenir probable est une série de crises. Mais je n’en avais pas tiré toutes les conséquences possibles.
C’est le printemps ! En attendant l’apocalypse.
D’un autre côté, la guerre de 40 a été une crise, et elle n’a rien résolu. Peut-être faut-il inventer autre chose que la crise ? Au travail, Tobie Nathan ?

L’Apocalypse joyeuse, ou la conquête de l’Ouest par le progrès

L’Apocalypse joyeuse(Jean-Baptiste Fressoz, Seuil, 2012) est l’histoire d’un changement : comment le progrès est entré dans notre société.

Comme dans le film la Conquête de l’Ouest, l’histoire est racontée en quelques épisodes marquants : l’inoculation de la petite vérole, la vaccination, l’avènement de la Chimie, le gaz d’éclairage et la chaudière.
Dans cette affaire, les Indiens nous ressemblent étrangement. Ils ont une conscience environnementale étonnamment proche de la nôtre, pour commencer. L’Ancien régime pense en effet que le « climat », une forme d’écosystème, conditionne la nature humaine. Sa police a donc pour rôle de maintenir un statu quo fondé sur l’expérience accumulée par l’espèce humaine depuis les siècles des siècles. (Mécanisme de régulation de « bien commun » qui ressemble à celui décrit par Elinor Ostrom.)
Et ces gens ont peur du progrès. Et ils ont raison. Il a fallu beaucoup de temps et de drames pour mettre au point toutes ces innovations. Les chaudières explosaient, de même que les gazomètres, et le gaz d’éclairage (tiré du charbon) émettait, entre autres, du monoxyde de carbone. L’acide sulfurique détruit tout sur son passage. Et les usines sont implantées en pleine ville. Les faibles ont fait les frais de l’expérience, à l’image des enfants trouvés qui servent de cobayes humains à la mise au point de la vaccination. Les Nazis n’ont rien inventé. 
Pourquoi le progrès a-t-il gagné ? Peut-être parce que ses promoteurs étaient, comme les héros de l’Ouest, extraordinairement déterminés. S’ils n’entrent pas par la porte, ils passent par la fenêtre. Leur aventure est celle de la lutte de l’individu contre la société.
Entre leurs mains, la science est un formidable moyen de manipulation. Elle leur donne d’abord le pouvoir. C’est peut-être le plus important. Car ils construisent une administration qui va uniformiser et centraliser le pays, en dépossédant notables et régionalismes. Cette administration scientifique édicte des normes, supposées rendre inoffensive la technologie. Mais, toutes les tentatives pour convaincre le peuple par des équations sont insatisfaisantes. (On notera au passage une démonstration mathématique de l’innocuité des gazomètres par l’élite scientifique de l’époque, qui ressemble étrangement à celle qu’a subie l’énergie nucléaire.) Ils vont, finalement, acheter ce qui s’oppose à eux. Ils donnent un peu d’argent aux riverains de leurs usines, embauchent ceux dont ils détruisent les terres et la vie… Mais surtout, il y a l’assurance. L’assurance transforme les risques que fait courir l’entrepreneur en un coût prévisible. De ce fait, son avenir l’est aussi. 

Le mal est-il le moteur du capitalisme ?

Notre société est convaincue que l’homme est porteur du mal. Cela le pousse à « faire le mal », à se comporter de manière irresponsable. Je n’arrête pas de retomber sur cette thèse:
  • Elle est avancée par Sumantra Ghoshal comme cause de la bulle Internet. Il montrait que l’économie et les sciences du management faisaient l’hypothèse que l’individu devait être contrôlé, qu’on ne pouvait pas lui faire confiance. 
  • On la retrouve chez Marshall Sahlins et dans « Cradle to cradle », dans une formulation – nous nous aveuglons pour ne pas agir – proche des idées de Jean-Baptiste Fressoz (qui, lui, ne parle pas de mal).
Croire l’homme porteur du mal, a pour conséquence, disent les auteurs de « Cradle to cradle », que, tout occupé à sa repentance, il ne peut être révolutionnaire. Et si c’était là que se trouvait l’avantage concurrentiel de cette idée dans la sélection naturelle des idées ?
  1. En période de chaos (moyen-âge), cela permet à l’homme d’accepter un sort qu’il ne peut pas changer ; 
  2. cela fait aussi les affaires du puissant, dont les prérogatives ne sont pas menacées.
Mais, le coup de génie du mal a peut-être été le passage du catholicisme au protestantisme: 
Si l’autre est le mal, nous faisons son bien en lui infligeant les pires peines, par exemple en tirant de plus en plus de productivité de lui – la croissance, principe n°1 de l’économie – ou de richesses de la nature. Le mal est le moteur de l’innovation !
D’ailleurs, punir l’espèce humaine, n’est-ce pas le seul moyen de ne pas être le mal ? N’est-ce pas, aussi, faire le travail de Dieu ? Ne voyons-nous pas sa satisfaction dans les énormes récompenses matérielles qu’il nous octroie ? se disent peut être les maîtres du monde.
Alors, faut-il croire, au contraire, que l’homme est porteur du bien ? Il me semble plutôt que l’homme n’est ni bien, ni mal. L’existence précède l’essence, qui est sociale : l’homme n’est rien, a priori, il se construit en construisant le monde. Et, à mon avis, il ferait bien d’éviter le mal comme principe architectural…
Compléments :
  • Ghoshal, Sumantra, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1.

L'inconscience comme réponse à la montée des risques

L’effet de serre, décrit en 1855 ! Depuis toujours l’homme sait les risques du progrès. Il en avait aussi peur hier qu’aujourd’hui. Mais, au lieu de prendre le taureau par les cornes, il préfère se bercer de mots. Il parle « de croissance soutenable », de « seuil de risque »… Le danger est transformé en argument de vente.

Mieux, le discours sur le « post modernisme », l’annonce d’une catastrophe imminente, conséquence inéluctable d’un progrès irresponsable, est en fait un encouragement à la passivité : le monde ne va-t-il pas se débarrasser, sans notre concours, de tout le mal dont est porteuse notre société de consommation ?

Voilà ce que je comprends de la thèse de Jean-Baptiste Fressoz : Les leçons de la catastrophe – La Vie des idées.

Compléments :

  • « L’histoire du risque ici racontée n’est pas celle d’une prise de conscience, mais celle de la construction d’une certaine inconscience modernisatrice. » dit l’éditeur du dernier livre de Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse heureuse.

Sarkozy en panne ?

Article de Françoise Fressoz du Monde.fr (Nicolas Sarkozy face au syndrome du pays régicide, 28 janvier).

Nicolas Sarkozy doute. Il semble avoir crû que le passage en force était possible, que ses prédécesseurs, échaudés par 68, étaient trop prudents. Il suffisait d’annoncer des réformes, puis de les appliquer.  Et il pensait savoir les réformes dont la France avait besoin. Au début, tout s’est passé comme prévu. Plus maintenant.

Il paraît piégé : il ne peut pas répondre à l’inquiétude en expliquant que « avec son État omnipotent et ses amortisseurs sociaux, la France n’est pas le pays le plus mal armé pour résister à la crise », parce que cela va « à l’encontre de ce qui avait été dit pendant la campagne présidentielle ».

Je me demande si le Président de la République ne se trompe pas :

  1. Il n’est pas possible de prévoir l’avenir. Il faut s’y adapter. Première erreur. 
  2. Seconde erreur : lorsque le passage en force marche, c’est qu’il a détruit ce qui était essentiel à l’édifice.
  3. Je soupçonne que le président de la République a été élu pour sa capacité à mettre en œuvre le changement, pas pour son programme (qui l’a compris ?). Je crois qu’il ferait bien de balayer ses idées préconçues, de ne pas parler en termes de solutions, mais de problèmes, et de discuter avec nous des moyens de les résoudre. Les Français sont des adultes.

Du bon usage de Nicolas Sarkozy