Alain Corbin

Alain Corbin est un historien qui semble avoir consacré sa carrière à corriger les biais de la recherche en histoire. Non seulement les spécialistes de l’histoire sont victimes « d’anachronismes » (ils jugent le passé avec les valeurs du présent), mais ils semblent chercher leurs clés à la lumière du lampadaire, ai-je cru comprendre…

Il a ainsi étudié ce qui avait laissé peu de traces : le bonheur, les paysans, la misère sexuelle du 19ème siècle, la vie d’un sabotier, les odeurs, la « virilité »… Dans ce dernier domaine, il a montré que la vie du mâle au 19ème siècle était effroyable. Non seulement, il crevait dans les guerres (il est effrayant de lire que le soldat se faisait déchiqueter dans les batailles, et restait sur place jusqu’à ce que mort s’ensuive) ou en duel, mais il devait s’expatrier, et vivre dans une précarité effrayante (l’immigré, en ce temps, c’était lui), pour gagner le pain de sa famille. La virilité voulait que l’on endure les pires tourments sans dire un mot.

Pas étonnant que les femmes n’aient pas revendiqué l’égalité des sexes en ces temps ? Mais aussi, peut-être bien que cette égalité s’inscrit dans le mouvement des choses : la condition de l’homme et de la femme se ressemblent de plus en plus. La virilité n’est plus ?

Les chevaux du soleil

Histoire de la bataille d’Alger, en 1830. Je suis inculte. Au fond, je ne sais rien de la colonisation de l’Algérie.

Alger était sous la domination turque. Pourquoi la France a-t-elle voulu s’en emparer ? Mystérieux ? Une histoire de provocation, le dey d’Alger aurait donné un coup d’éventail au consul de France, être peu reluisant par ailleurs ? Douteux. Plutôt, tentative de Charles X de redorer son blason ? Ou volonté de revanche sur le sort d’une France défaite ? Ou encore désir de piller le trésor d’Alger ?…

Toujours est-il que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la victoire n’est pas certaine. Tout au contraire. Alger a la réputation d’être imprenable. Charles Quint s’y est cassé les dents et les Anglais l’ont récemment bombardée, sans oser débarquer. Napoléon avait envisagé de l’envahir et y avait envoyé un espion. Après des aventures rocambolesques, il en avait ramené un plan d’attaque. Mais peut-on lui faire confiance ? L’expédition a d’ailleurs du mal à arriver à bon port. On l’oublie, la Méditerranée est terriblement dangereuse et incertaine. Sans compter que l’amiral qui dirige la flotte ne s’entend pas avec le général en chef et n’a peut-être pas intérêt à ce qu’il réussisse. Une fois sur le terrain, l’armée ne donne pas l’image d’un mécanisme horloger. On observe le Français à l’oeuvre : c’est le simple soldat qui veut en découdre et entraîne les généraux. Quant aux Turcs, ils auraient pu aisément repousser l’attaque, seulement, ils sont plus aptes à la guérilla qu’à la bataille rangée. Finalement, c’est l’artillerie qui fait s’effondrer les murs du fort qui protège Alger. C’est à ce moment que la révolution se déclenche, en France. Le drapeau bleu blanc rouge remplace la fleur de lys. La fortune des généraux change.

Le général en chef a été vendéen, puis est passé, tardivement, dans le camp de Napoléon, puis de celui de Louis XVIII, avant de revenir vers Napoléon, puis de le trahir à Waterloo (aurait-il communiqué ses plans de bataille à l’armée ennemie ?). Cette fois-ci, ce sera le changement de trop : il ne jure pas allégeance à Louis-Philippe, et part en exil. En fait, son histoire est plus ou moins celle des cadres de l’armée. La plupart sont devenus des « politiques ». Ils vont sans grande difficulté d’un régime à l’autre.

Toujours est-il que l’affaire fut rentable. Mais qu’on n’y trouva pas de femmes.

Année présidentielle

Je prends conscience de ce que j’ai oublié notre président dans mon bilan annuel.

Cela tient à ce que j’ai fini par le prendre pour un cas désespéré. J’ai eu tort : j’ai cru qu’il était capable d’apprendre de ses erreurs, alors qu’il n’écoute rien. Sa stratégie internationale se défend, certes. En outre, conséquence de son passage chez Rothschild ? il est probablement le premier président français qui ait adopté les codes comportementaux internationaux. En conséquence de quoi il n’est pas pris pour un clown embarrassant par ses collègues. Mais, il n’a apparemment que mépris pour la population, qu’il juge certainement « deplorable », selon le mot de Mme Clinton.

Mais voilà que Le Monde écrivait (avant hier) : « Les neuvièmes vœux d’Emmanuel Macron, le début d’une course contre la montre pour réhabiliter son bilan« .

Que faut-il en attendre ? Au tie-break du dernier set, notre président va-t-il nous sortir un ace ? Ou, quelque décision géniale qui nous fera regretter la dissolution ? Dans un domaine où il a encore un pouvoir – en politique étrangère ? Ou en France ?… Toujours est-il que, pour parler comme Edgar Schein, son « anxiété de survie » est élevée, une condition nécessaire au changement.

France dissolue

Pour la France, ce fut l’année de la dissolution. La défaite en rase campagne de De Gaulle. Le retour victorieux de la 3ème République. Celui de la démocratie.

Ce qui est surprenant est que certains s’intéressent à la politique. Elle n’est que « bruit et fureur ». On ne peut qu’attendre que la poussière retombe.

Pour le moment, j’en retiens deux faits. On n’est plus en 3ème République. Il y a, tout de même, recherche de consensus. On n’a plus assez de convictions pour faire sauter le gouvernement pour une idée. Ce qui est un bien. En revanche, le type de solutions recherchées, le prélèvement, accélère le cercle vicieux dans lequel nous nous trouvons. Nous faisons des trous dans la coque pour alléger le navire. Et la technique des députés est toujours la même, celle de Trump : liquider ce qui ne résiste pas. Mais en plus subtil : en masquant la manoeuvre. C’est pourquoi tous les lobbys sont arc-boutés sur leurs « avantages acquis ».

Cohésion sociale

Valeur travail, beaucoup en parlent, peu pratiquent. Pas surprenant : il n’est pas facile de travailler : je sors épuisé de cette année. J’ai interrogé, aidé des entrepreneurs, et, même, rencontré quelques élus. Et surtout, ce fut un casse tête. Il est extraordinairement difficile de comprendre ce que l’on voit. Mon inertie intellectuelle est phénoménale. Qu’ai-je appris ?

L’innovation que constatent les interpreneurs n’est pas celle dont on parle. Pourquoi ? La « globalisation » a évacué les « contingences terrestres » pour des « innovations de rupture », super intelligence, conquête du système solaire, élimination de la mort, etc. Aujourd’hui, les « contingences terrestres » se rappellent à nous. Ce sont elles auxquelles répondent nos entreprises. Notre situation ressemble à celle de l’après guerre : notre économie est à (re) construire. Comment faire ? La démarche du Conseil National de la Résistance est appropriée.

Pour reprendre le vocabulaire de la classe politique, nous devons avoir l’ambition de la « cohésion sociale ». Nous en avons les moyens : PME et territoires ont un potentiel ignoré ; ce qui leur manque pour l’exploiter, personnels qui sortent des grandes entreprises et capitaux privés, cherchent ce type d’opportunité !

Ce programme est apolitique. Il doit faire l’unanimité. Surtout : le CNR parlait « d’esprit de Valmy ». Chacun doit prendre son sort en main, avec une belle motivation. Après guerre, cette motivation était le « progrès », la certitude que la société était dans la voie de la raison, que la condition de l’humanité allait se transformer. Pourquoi ne serait-ce pas aussi la nôtre ?

Précédent

Triste général de Gaulle ? A peine décédé, nos gouvernement ont pris le contre-pied de sa politique et, pire ? aujourd’hui on en est revenu aux instabilités de la 3ème République, la hantise de sa vie.

Aurait-il dû écouter John Rawls ? On ne doit pas concevoir un régime pour soi, mais pour ceux qui peuvent prendre notre suite. Celui qui partage le gâteau n’est pas celui qui choisit en premier sa part.

Ou l’aurait-il compris trop tard ? En fin de carrière, il a tenté de faire adopter une régionalisation, afin de forcer le Français à prendre ses responsabilités. Français responsable, le changement à réussir ?

Jean-François Kahn

Je découvre, à titre posthume, que Jean-François Kahn aurait bien pu être mon idéal de journalisme : informer et donner à penser. C’est ce que me semblent avoir réussi ses publications, si je comprends bien. En plus, il a été capable d’un véritable reportage d’enquête, mettant au jour, par exemple, les scandales du Rainbow Warrior ou du sang contaminé, alors qu’il semble que seuls les Anglo-saxons sachent le faire. Mieux, avec les Nouvelles littéraires, il avait inventé l’équivalent français de Rolling Stone : aborder les questions de société par le biais de la culture.

Et, finalement, il a compris très tôt que les partis politiques traditionnels s’engageaient dans l’impasse dans laquelle nous sommes actuellement.

Fait surprenant, il semble s’être mis tout le monde à dos. Non seulement Le Monde et le Figaro, mais aussi les banques et les fabricants de papier qui ne voulaient pas de lui comme client !

Phénomène mystérieux, il semble qu’en France il y ait des choses que l’on n’ait pas le droit de dire, et ce même si apparemment elles sont dans l’intérêt général. Et que la censure soit du type de celle des pays totalitaires : les citoyens en prennent l’initiative sans avoir besoin de recevoir d’ordre… Voilà qui mériterait une enquête ?

Vérité

J’entendais un historien dire qu’il avait eu beaucoup d’ennuis lorsqu’il a écrit que la guerre de quatorze avait fait l’unanimité. Si j’ai bien compris, la thèse officielle était que c’était une question de « domination ». Etrange thèse, puisqu’elle contredit tous les témoignages de l’époque. (Y compris celui de mon grand père, qui avait dit à une tante, qui l’avait accompagné voir les soldats s’embarquer pour la guerre de 40 : nous avons perdu, ils pleurent, nous chantions.)

Cela m’a rappelé la remarque d’un cadre d’une institution semi-publique dont on avait supprimé des missions. On avait appris que les personnels qui, de ce fait, en étaient sortis, « accompagnés » par un programme fort généreux étaient extrêmement heureux de leur nouvelle situation. Certes, me dit-elle, « mais il ne faut pas le dire ».

Pourquoi nier la vérité ? Je me demande si cela ne tient pas à la croyance selon laquelle nous devons former les nouvelles générations en leur racontant des histoires édifiantes. C’est aussi ce que l’on pensait au temps de l’affaire Dreyfus : blanchir Dreyfus, c’était condamner l’armée, pilier de la société ? C’est, encore, la raison pour laquelle, il a été longtemps inconcevable de condamner une femme ?

Seulement, je me demande si une des lois de la nature n’est pas que l’homme ne peut supporter d’être manipulé, même si c’est pour son bien. La raison de sa recherche de la vérité ?

Touraine et Macron

Faut-il lire Alain Touraine pour connaître Emmanuel Macron ?

Alain Touraine est présenté comme un « père de la sociologie française ». En fait, il a pratiqué une sorte d’anthropologie, en travaillant dans les mines et chez Renault. Son exemple montre pourquoi les physiciens insistent tant pour faire des expériences, contrairement aux économistes ou aux philosophes : la réalité qu’il a trouvée n’était pas la doxa des intellectuels.

Quant à Emmanuel Macron, Alain Touraine en fait un disciple de Michel Rocard. Ce dernier étant lui-même dans la lignée de Mendès-France, Delors et… Jaurès ! Leur combat, éternellement perdu, « le progrès ».

Qu’entend-il par là ? Je soupçonne qu’il s’agit des grands mouvements qui agitent le monde, et dont la France reste en retrait. Jadis ce fut « l’industrie », maintenant, du moins au moment de son interview, ce serait la femme et le multiculturalisme. J’imagine que, lorsqu’il parle d’industrie, il entend par là ses bons côtés, pas ses mauvais : le progrès à visage humain, autrement dit.

Quant à moi, je me demande si Emmanuel Macron n’a pas été abusé par une illusion. Un progrès qui n’est que bulle spéculative et marketing, soft power américaine. Et si le vrai progrès n’est pas ailleurs. Non dans une sorte de degré zéro de la créativité (superintelligence, conquête des étoiles ou autre élimination de la mort), mais, tout bêtement, dans la résolution des problèmes qui sont sous notre nez. Effectivement, c’est une question de « durabilité », mais pas à la manière dont en parle le marketing spéculatif.

A noter que la France n’a pas toujours été en dehors du progrès. Elle fut le progrès lors de la Révolution et du premier empire. Elle a été « dans le coup » après guerre. Comme le rappelle René Rémond, de Gaulle était un amoureux du progrès, et d’un progrès à visage humain.

Irène Joliot-Curie

Je me demande si la France d’après-guerre n’a pas voulu se rassurer : oui, elle était toujours une grande nation. Alors elle a loué ses grands hommes, Tabarly, Haroun Tazieff, Lévi-Strauss, Paul-Emile Victor, Leprince-Ringuet, Irène Joliot-Curie, etc.

Mais qui était Irène Joliot-Curie, qu’a-t-elle apporté à la science ? D’une émission, je n’ai pas tiré grand chose. J’ai appris qu’elle avait été sous-secrétaire d’Etat du gouvernement Blum. Pour le reste, elle semble avoir poursuivi fidèlement le travail de ses parents. Quant au plus grand moment de sa vie, ce fut de mettre au monde ses enfants.

Une femme de son temps ? Le sens du devoir, mais surtout de la famille ?