Misérables

Je découvre que Flaubert et Baudelaire exécraient Les misérables, de Victor Hugo. Pour Flaubert, c’était, même, une trahison.

Curieusement, c’est l’oeuvre de Hugo qui a eu le plus de succès. Un succès qui ne se dément pas. C’est une oeuvre qui parle au peuple. Cela tient-il à notre mauvais goût ?

En fait, Les misérables ont les caractéristiques de toutes les grandes oeuvres : une histoire invraisemblable et des personnages caricaturaux. Mais si personne ne leur ressemble, chacun a un peu de leur caractère.

Est-ce comme cela que l’art amène l’homme à réfléchir sur lui même ? A lui transmettre un peu de sagesse ? Une ruse de la philosophie ?

Flaubert

George Sand écrit à Flaubert. Il est malheureux, ses livres n’ont pas de succès. Cela tient à ce qu’ils sont désincarnés, lui dit George Sand. Le lecteur a besoin d’une histoire, d’explications sur ce qu’elle signifie. C’est ce que Flaubert a réussi, à moitié, sans le vouloir, avec Madame Bovary. D’où son succès.

George Sand me semble avoir été de bon conseil. Ce qui a fait la fortune de Victor Hugo, de Shakespeare et des autres est la combinaison d’une histoire populaire et d’un projet artistique, qui rend l’oeuvre durable.

Quant à Flaubert, il jouit d’une sorte de succès d’estime. Il plait à l’intellectuel. L’intellectuel ne comprend pas mieux Flaubert que le peuple. Ce qu’il a retenu de ses études est que ce qui est incompréhensible est divin ? Il est intarissable sur l’incompréhensible. Et ça lui a valu de bonnes notes ?

Trois contes de Flaubert

Pourquoi lire Flaubert ? (Ou relire, dans mon cas.)

Trois petits contes, c’est Flaubert facile. On se cultive sans douleur. Car, Flaubert n’est-il pas un grand auteur ?

Ces trois comptes, illustrent, comme les autres oeuvres de Flaubert, des genres différents. Le premier, Un coeur simple, est l’histoire d’une servante normande, le second, La légende de Julien l’hospitalier, est un conte moyenâgeux, le dernier, Hérodias, c’est Salomé et Saint Jean Baptiste, revu.

L’histoire normande commence comme la vie d’un être humble, la force de l’histoire tenant, justement, à ce que peut avoir d’émouvant un « coeur simple », mais elle se termine, sur une autre histoire, celle d’un perroquet. Hérodias, c’est la bible, traitée à la façon, à grand spectacle, de Salammbô. Seulement, pour créer un effet dramatique, Flaubert joue sur le fait que tous ses contemporains connaissaient parfaitement l’intrigue et ses multiples protagonistes (notamment des sectes juives), ce qui ne marche plus. Quant à Julien, il ressemble à un pur exercice de style, heureusement sauvé par l’humour d’une pirouette finale.

Et le fameux style de Flaubert ? C’est sec. Les phrases sont courtes. Leur force est leur précision due à un vocabulaire technique qui m’est en grande partie incompréhensible. Cela fait penser aux exercices de l’Oulipo, et à ses listes. Gratuit et sans intérêt ? Flaubert serait-il passé à côté de la vie ?

Flaubert de Michel Winock

Flaubert, tel que je ne l’attendais pas. Sorte de Cyrano, force de la nature, gaulois, paillard, le coeur sur la main, fidèle en amitié et en admiration, formidable travailleur, missionnaire monomaniaque de l’art auquel il a tout donné. Sa vie en particulier. Elle n’a pas très gaie. Il a consacré énormément de temps à son oeuvre, ce qui l’a empêché de voir ses amis autant qu’il l’aurait certainement aimé, mais aussi d’avoir une famille. Mauvaise santé, il finit ruiné par un neveu et une nièce qui ne méritaient certainement pas une affection aveugle. Mais, il a peut-être été puni par là où il a pêché. Car, il a voulu donner un confort bourgeois à cette nièce, alors qu’il décriait le bourgeois. Et il a été à l’origine d’un ratage à la Bovary. 
Il est, en quelque-sorte, le pendant de Tocqueville. Il décrit la transformation de son époque. La chute de Napoléon, c’est la fin de l’héroïsme, la massification de la bourgeoisie. Sa caractéristique : la bêtise, l’idée reçue. Il est consterné. Mais il existe une contre-poison : l’art. Alors, il va consacrer son existence à la création d’une oeuvre d’art. En particulier, il va transformer la bêtise en art (Madame Bovary, L’éducation sentimentale, Bouvard et Pécuchet). Grâce à la fortune familiale, il pourra longtemps vivre comme un rentier, ou plutôt comme un moine, et éviter de se compromettre dans des emplois alimentaires. Chaque oeuvre lui demande des années. C’est un travail énorme. Il écrit des pages, pour ne garder qu’une ligne. Il vérifie tout, il amasse une documentation monstrueuse, il va jusqu’à faire des voyages dangereux (notamment en Orient) pour nourrir son inspiration… 
Il aura peut-être aussi été une sorte de Don Quichotte. En effet, l’art aussi se transforme. Il n’est plus élitiste comme il l’aimait. Il devient marchandise. 
(Winock, Michel, Flaubert, Folio, 2013.)

Youssou N’Dour

France Musique parle de l’enfance de Youssou N’Dour. Il est le fils d’un noble et d’une mère griot. Son père a exigé de sa mère qu’elle arrête de chanter. Ce n’était plus de sa condition. Et elle a transmis sa vocation contrariée à son fils. Son père a été mis, à son grand désagrément, devant le fait accompli.

Cette histoire illustre une théorie de l’ethnologue Louis Dumont et contredit celle de Renaud.

Pour Renaud, l’homme est violent et la femme douce, « sauf Madame Thatcher ». Pour Louis Dumont, dans un monde hiérarchique, tout le monde est inférieur, ou supérieur, à quelqu’un. Par exemple la femme est inférieure à l’homme, mais supérieure à l’enfant, qu’elle élève pendant ses premières années.

De ce fait, elle imprime sa vision du monde sur ses petits. Si elle est malheureuse de son sort, et envie celui de l’homme, elle va transmettre ses fantasmes à ses fils (généralement à l’aîné). C’est comme cela que se propage le machisme, de génération en génération. Mais sa protection, et son admiration sans limite, peut aussi enlever toute personnalité à ses enfants.

Et le fils de Madame Thatcher ? C’est un faible.

Compléments :

  • Dans le même esprit : voir les romans de Mérimée, et le « Polytechnique, rêve de toutes les mères » de Flaubert (Bouvard et Pécuchet).
  • DUMONT, Louis, Homo hierarchicus, Gallimard, 1966.