Je ne suis pas mon diplôme

Arthur Andersen, qui était encore un cabinet prestigieux, avait organisé une rencontre avec des étudiants. Un associé nous accueille. Il nous énumère ses diplômes. Puis nous demande les nôtres. Nous voulons vous recruter par ce que nos clients ont vos diplômes, nous a-t-il dit. 
A l’exception du polytechnicien, aujourd’hui peu de gens se présentent par leurs diplômes. On n’est pas homme, on le devient, dit l’existentialisme. Il est possible que nous ayons appris que la vie était un changement permanent. Penser qu’un diplôme est la fin de la route est une assurance sur la mort ?

L'existentialisme comme méthodologie ambulatoire

Qu’est-ce que je tire de l’existentialisme ? Trois idées : angoisse existentielle ; on ne naît pas, on devient ; absurde. 

L’existentialisme comme méthodologie ambulatoire
Par ses contradictions, la raison montre qu’elle n’est pas tout. D’où angoisse : il existe quelque-chose que l’on ne comprend pas, et c’est l’essentiel. Mais aussi espoir, puisque notre sort n’est pas scellé. Par conséquent, l’homme, digne de ce nom, est une cible mouvante. Il ne peut jamais être définitivement décrit (par la raison) : il ne « naît » pas ; il « n’est pas » ; il est en devenir permanent. Quand il se croît arrivé, diplômé ou autre, il tombe. Il devient le rhinocéros d’Ionesco. Et il passe d’étape en étape par un changement démarré par la rencontre de l’absurde. L’absurde, c’est la découverte de nos contradictions internes. Pour y survivre, nous devons trouver une vérité « plus fondamentale », qui résout ces contradictions. « Plus fondamentale », car la contradiction n’est jamais définitivement résolue. Les limites de la raison nous amènent fatalement à de nouvelles contradictions. Mais, c’est la règle du jeu. C’est ce qui nous propulse dans la vie et fait que nous sommes, parce que nous devenons. Contrairement à Kierkegaard, je ne crois donc pas à une vérité absolue, mais plutôt à la découverte progressive d’assises qui remplacent les précédentes. 
Socrate me semble avoir voulu pousser ses concitoyens à trouver ses assises. Hannah Arendt paraît partager mon point de vue. Elle pense aussi que Socrate n’avait pas compris que l’action de Socrate conduit naturellement au désespoir, ou à la révolte. C’est un trouble à l’ordre public. D’où la condamnation de Socrate. C’est le problème de l’absurde collectif. Malinowski pense que le religion est son remède. Pour ma part, je crois plutôt que, dans notre monde de raison, c’est l’anthropologie. Dans les phases de désespoir, nous avons besoin que quelqu’un fasse de nous une psychanalyse collective et en tire un projet de société auquel nous puissions tous nous rattacher.

L'escroquerie de Sartre

L’existentialisme, c’est tout con. Cela vient de Kierkegaard. Après Kant, Hegel cherche à bâtir le monde sur la raison. Cela part d’un bon sentiment. On ne peut pas connaître la réalité de la nature, autant bâtir un univers où il ferait bon vivre. Malheureusement cela débouche sur le néant, l’absurde. (D’où le nihilisme des possédés de Dostoïevski et les travaux de Marx.) Cela révolte Kierkegaard. Cette folie vient de ce que nous ne savons plus ce qu’exister, vivre, signifie, dit-il. L’existentialisme, c’est se débarrasser des effets pervers de la raison, pour retrouver le sens de la vie. 
Or, Sartre s’est fait le champion de l’existentialisme pour justifier Hegel et le nihilisme ! Il a récupéré l’existentialisme pour lui faire dire le contraire de ce qu’il signifiait ! 
(Le nihilisme est le mal de l’intellectuel : il ne peut plus penser que dans le cadre de ce qu’on lui a enseigné. Il vit dans un monde de concepts abstraits. Et ce cadre, comme le dit Gödel, est « incomplet ». Il produit l’impuissance. L’intellectuel est condamné à l’absurde.)

Philosophie : 2500 ans pour rien ?

Je n’avais pas pris l’existentialisme au sérieux. Je pensais qu’il était une mode née à la Libération. Les intellos réglaient leurs comptes avec le passé. Ils étaient coupés de la réalité. Elle était, à l’opposé de leur opinion, rayonnante. Et la grisaille actuelle la fait briller encore plus.
J’ai changé d’avis. Ce que dit l’existentialisme, c’est un constat d’échec. Deux mille cinq cents ans pour rien. Le rêve de Platon a foiré. Mais aussi celui des Lumières, ce que l’on a appelé « le progrès » : à mesure que la « raison » gagnerait le monde, le bonheur s’étendrait.
La philosophie était convaincue qu’elle pourrait découvrir la « vérité » grâce à la raison. Or, l’existentialisme constate que croire qu’une affirmation est vraie absolument conduit à en déduire un système contre nature. Amusant ?, la volonté de libération de l’homme des Lumière donne le totalitarisme.
Leçon. La raison est un outil, pas plus. Un outil puissant et dangereux. Comme l’énergie nucléaire. Il faut apprendre à le maîtriser. Mais comment ?

Il faut se méfier des affirmations. « Cogito ergo sum », « je me révolte donc nous sommes », les affirmations de ce blog : danger ? Surtout, le problème qu’il nous pose est que nous « sommes raison ». Autrement dit nous avons en nous quelque-chose qui veut nous guider, mais qui n’a pas forcément notre intérêt en tête. Compliqué.

Qu'est-ce que la vie ?

Je me demande si le sens de la vie n’est pas de lui chercher un sens. Il faut trouver une source de motivation, une envie, et les moyens de faire ce qui motive. C’est en cela que l’on ne naît pas homme, on le devient. 
D’où plusieurs conséquences. Tout d’abord, on démarre avec des idées fausses. Peut-être parce que ce sont des idées qui ont été justes pour nos antécédents, mais depuis eux le monde a changé. On découvre donc que ce que l’on croyait normal ou juste ne l’est pas. C’est l’absurde, ou le dégel, ou le néant, ou autre crise existentielle. Mais, nous sommes tous des entrepreneurs : nous nous créons. Pour certains, la construction de soi se fait par l’économie : c’est l’entrepreneur selon la définition officielle.

Finalement, le rôle de la société est de nous permettre d’être des entrepreneurs. Donc de pouvoir chercher le sens de notre vie en tous sens, sans pour autant sombrer au premier mouvement malheureux. Le rôle de la société est de nous garantir de la pauvreté ?

(La raison de ma conclusion est ici.)

Comment peut-on être socialiste ?

L’autre jour M.Fillon disait que si notre gouvernement n’a rien à déclarer, c’est parce qu’il ne s’est pas préparé à gouverner. C’est probablement juste, mais il y a tout aussi probablement quelque chose de plus fondamental dans le fait qu’à chaque fois que nous élisons un gouvernement socialiste, il fait de l’ultralibéralisme.

Les nobles principes socialistes sont un redoutable moyen de gagner le pouvoir, mais ils ne sont pas une pratique. Au pied du mur, le maçon socialiste est lâché par ses idées. Il est contraint à la politique de la tête vide. Il doit faire appel à ce qui lui reste quand il a tout oublié : sa culture, son « bon sens ». Et elle est de sa classe : libérale et bourgeoise. Le socialiste est un Sarkozy à discours humain.
Que pourrait faire le gouvernement pour aligner ses actes et ses paroles ? M’imiter. Mon métier est d’aider des entreprises à mettre en œuvre leurs décisions. Pour cela, je ne dois pas le faire à ma manière, celle que j’emploierais si je les dirigeais, mais à la leur.
Qu’est-ce que cela signifie pour le gouvernement français ? D’abord dire quel objectif il poursuit, et ensuite trouver comment y arriver de manière socialiste. Au préalable, il doit s’être convaincu que le socialisme n’est pas du vent. Mais, est-il capable de lier son sort à un tel acte de foi ?
L’acte de foi suscite l’euphorie.
(wikipedia)

Albert Camus

Albert Camus n’était pas celui que je croyais.

Il n’était pas existentialiste ! Pour lui l’existentialiste était allemand, alors qu’il aimait les philosophes grecs.

Il n’était pas non plus philosophe, il se voulait artiste. Et l’absurde n’a pas été important pour lui. En fait, c’est peut-être plus sa vie que son œuvre qui est digne d’intérêt. Homme de convictions et de doutes, il a « osé penser », selon la devise de Kant.

Il s’est « révolté », il s’est dressé contre les dogmatismes. Il a cherché une « troisième voie » entre les pensées totalitaires de gauche et de droite. Ce qui lui a valu la haine de l’intelligentsia parisienne et de la presse, qui un moment l’avaient cru l’un des siens. (La droite a cherché à le récupérer, jusque dans la tombe : M.Sarkozy a voulu le transférer au Panthéon !)

Il s’est ainsi permis de critiquer l’Union soviétique, encensée par Sartre, ainsi que le terrorisme et ses victimes innocentes en Algérie, où il désirait qu’il y ait accord entre ses « peuples » européen et musulman (à l’image de ce qui s’est fait par la suite en Afrique du sud).

Il a aussi été le premier à s’inquiéter de la bombe atomique (immédiatement après Hiroshima), et n’a jamais oublié les Républicains espagnols victimes de Franco.

Algérien, venu du peuple le plus pauvre (père mort à la guerre de quatorze, mère servante et quasi handicapée mentale), souffrant toute sa vie de tuberculose, remarqué par un instituteur qui lui a permis de poursuivre ses études, résistant… il est resté fidèle à ses origines. Il a préféré sa mère à la justice : les hommes, les petits, à des concepts abstraits, qui n’ont peut-être que pour seul usage de les asservir.

TODD, Olivier, Camus, une vie, Folio, 1996. 

Sartre contre Camus

J’entendais l’autre jour dire que Sartre aurait excommunié Camus, par ce que celui-ci aurait déclaré « entre la justice et ma mère, je préfère ma mère ». (La citation paraît discutée)

Ça semble effectivement une idée digne d’un existentialiste. L’existentialiste s’engage dans un combat (exprimé ici par « sa mère »), au pied duquel les idées reçues (si l’on entend « la justice » comme « texte de lois ») doivent s’incliner. C’est ça la liberté de l’homme.

Pourquoi Sartre, autre existentialiste, a-t-il condamné Camus sans jugement ? Ce procédé contraire aux droits de l’homme est-il existentialiste ? D’autant qu’en termes d’engagement, Camus avait une histoire qui aurait dû lui valoir le bénéfice d’un doute. N’avait-il pas a été résistant, alors que Sartre ne s’est découvert un sens critique qu’à la libération ?

À moins que Sartre n’en ait voulu à l’Untermensch Camus de l’avoir ainsi surclassé, et n’ait saisi la première occasion de rabaisser cet exemple désagréable pour sa conscience ? (à creuser)

Compléments :

Toulouse, ville lumière ?

Ma radio me réveille en m’annonçant qu’un membre d’Al Qaïda aurait été coupable de la tuerie de Toulouse. Il est encerclé par la police, mais a déjà avoué son crime, si je comprends bien.

Auparavant, les principaux candidats à l’élection présidentielle avaient réagi au drame, dignement me semble-t-il, en prenant le contre-pied des thèses de campagne précédentes et en prônant l’unité. Maintenant que tout semble désigner (sauf un jugement) une forme d’extrémisme identitaire, les dites thèses ne sont-elles pas confirmées ? Jouer sur nos divisions va-t-il redevenir la règle du jeu ?
Et si nous connaissions un instant existentialiste ? Face à l’absurde, les natures humaines se révèlent. Et, après tout, il n’y a pas de loi de la nature qui affirme qu’il y a incompatibilité entre être un homme politique et être quelqu’un de bien. Il y a des choses plus importantes dans une vie que de gagner une élection. 

L’existentialisme n’a rien inventé

En relisant mes notessur Platon, j’ai découvert que l’absurde c’était lui. Or, je croyais que c’était la marque de fabrique des existentialistes. Qu’ont-ils inventé alors ?

L’existentialismen’a-t-il été qu’une redécouverte d’idées aussi vieilles que le monde, à la lumière de « l’engagement pour la liberté » qu’avait été la résistance ? Mais aussi l’occasion de se racheter pour des gens qui, comme Sartre, avaient été passifs pendant l’occupation ?