Vocation

Hasard des rencontres, découverte de la Fondation de la vocation. Elle a été créée par Marcel Bleustein-Blanchet il y a 63 ans. Nos présidents de la République lui apportent leur patronage.

« Vocation » est protestant. En anglais, le mot est traduit par « calling ». Appel divin ? En tous cas, cela ne signifie pas tant ce que la vocation apporte à la personne que ce qu’elle donne à la société. Exercer sa vocation est un devoir.

Faut-il un « don », pour avoir une vocation ? C’est plutôt une question de désir : comme « soigner l’humanité ». C’est la capacité qui crée la compétence, plutôt que l’envers. Il se trouve, effectivement, que le handicap est, très souvent, un facteur de vocation. Paradoxalement, c’est souvent parce que l’on n’a pas reçu, que l’on veut donner.

« Vocation », un terme qui tombe à pic ? me suis-je demandé. Un terme pour Génération Z ? Car ce qui ne lui plait pas, c’est qu’on la met sur des rails scolaires. Et qu’elle finit dans des institutions « ringardes ». Et si l’on cherchait à comprendre ce qui fait une vocation ?

Le mal de notre temps

Je suis surpris de voir le nombre de gens qui se font photographier à côté d’un micro.

Je suis important, disent-ils, je suis un leader d’opinion.

Mais, en dehors de De Gaulle, quel leader d’opinion se fait photographier avec un micro ? Et, pour de Gaulle, c’était involontaire.

Un aspect curieux de la psychologie humaine est l’imitation. D’ailleurs, cela participe à un phénomène encore plus curieux. Les dominants tendent à affirmer qu’ils résultent de la sélection naturelle. Ils se montrent, avec l’idée que l’on va les admirer, et, donc, qu’on les laissera en paix. Or, c’est l’effet inverse qui se produit : moi aussi, j’ai étudié la philosophie, alors je veux faire des conférences, comme Sartre ! C’est injuste que je reste dans l’ombre !

L’imitation détruit ce que l’on veut imiter : quand tout le monde est « bac + 5 », le diplôme ne signifie plus rien. Et le talent est noyé, et ne sert plus à rien.

Comme semblent le dire les existentialistes, une saine occupation est de chercher ce qui nous rend uniques ? Inimitables ?

La grande mutation

Depuis sa création (et même bien avant), ce blog étudie le changement que traverse l’humanité. Il en conclut que nous sommes en face, aujourd’hui, d’une « grande mutation ». Une mutation comme on en voit peut-être tous les 50 ans, voire, qui sait ?, sans beaucoup d’équivalents depuis le début de l’Histoire.

Cette mutation se traduit, d’abord, par un changement de l’ordre mondial. Hier, c’était la « globalisation », le monde comme marché. Aujourd’hui, c’est une guerre des blocs. En marche forcée, ils cherchent à réduire quasi totalement leur dépendance vis-à-vis les uns des autres et s’arment, pour une guerre, qui a commencé.

Du coup, l’Occident, jusque-là « donneur d’ordre », doit, à nouveau se mettre à fabriquer. Ce qui est un changement colossal. Tout notre système éducatif est inadapté. Nous sommes des cigales qui doivent devenir des fourmis. Jusqu’à notre armée, qui est ridicule.

Le plus surprenant est que, à la base de tout cela, sont en train de se redéfinir nos aspirations, ce que nous trouvons juste ou pas. A commencer par la vie. Aujourd’hui, la « bonne vie », c’est la retraite, des vacances jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’est une aspiration éminemment égoïste. Elle est, clairement, remise en cause : cette vie est dénuée de « sens » entend-on dire. Et au travers des « missions » et des « impacts », l’altruisme a le vent en poupe. Mais surtout, c’est l’histoire qu’il s’agit de changer : certains veulent mettre un terme à « l’anthropocène ».

Seulement, le plus dur n’est pas là. Nous vivions comme des aristocrates. Victimes auto-proclamées ou donneurs de leçons, nous ne savons plus rien faire de nos dix doigts. Il va falloir réapprendre le métier d’être humain. Cela va être douloureux. Et il y a fort à parier que les marchands de pensée magique vont avoir beaucoup de clients.

Or, justement, l’examen de l’histoire laisse entendre qu’à une même aspiration peut correspondre différentes possibilités de mise en oeuvre. La doctrine de Luther, par exemple, n’était pas la seule proposée pour réformer l’Eglise. Surtout, correctement instrumentalisée, l’aspiration peut donner son contraire. Il n’est pas certain, par exemple, que lors de leur dégel, les Russes s’attendaient à ce qu’ils ont obtenu. Méfions-nous de la soft power ? Comme l’auto-stoppeuse, elle cache généralement l’affreux Jojo.

C’est peut-être ce qui se joue actuellement : il faut être vigilant quant aux idées qui cherchent à s’imposer. C’est notre travail de réflexion, réflexion nourrie par l’expérience, qui doit trouver la formule gagnante. Travail de labourage, dirait Boris Cyrulnik ?

Sincérité

Je me demande si la quête de notre temps n’est pas celle de la sincérité.

Nous ne pensons-pas, nous « sommes pensés ». Nous sommes supposés trouver évident que la Terre se réchauffe, et qu’il faut ne plus émettre de carbone, que l’Intelligence artificielle doit renverser le monde, qu’il faut remplacer il par il ou elle (ou elle ou il), etc.

Du coup, comment savoir s’il y a du solide derrière ce que l’on vous dit ? Pas étonnant qu’il y ait autant de divorces ? Au fond, si l’on en croit Descartes, nous ne « sommes » pas.

Mais qu’est-ce que la sincérité ? D’abord, c’est l’envers de l’air de notre temps : le calcul. La sincérité vient du coeur.

Du coup, « heureux les simples d’esprit ». Avec tout ce que cela signifie. Il est possible que, sauf exception du « saint », de l’être qui pense spontanément juste, la sincérité naturelle ne soit pas très sophistiquée, ou se limite à des impulsions sommaires. Il est possible, donc, que la sincérité s’acquiert. Que ce soit une victoire sur l’idée reçue. La construction de convictions profondes.

CCB

« CCB » mettait un ami médecin du travail au bas de comptes-rendus de visite médicale.

Il recevait des ouvriers du bâtiment, et des employés.

Les ouvriers avaient eu parfois de graves accidents, mais ils voulaient travailler. Les employés se faisaient porter pâles, sans arrêt. Dès qu’il s’étaient coincé les doigts dans leur clavier, disait l’ami. Ils le déprimaient.

Je comprends tous ces gens. Je parle encore du chantier sur lequel j’ai fait un stage. Et pourtant il est aujourd’hui tout tagué, se situant dans une des zones de non droit du Val d’Oise. Sur un chantier, on a chaud, on a froid, on s’engueule comme nulle part ailleurs, on ne peut avoir confiance à personne… Et pourtant, on y vit des expériences fantastiques. Et on a construit quelque-chose, dont il reste une trace. Même laide. Même lorsque l’on est une sorte d’anthropologue indécrottable, comme moi.

Mais le travail en bureau ! C’est l’expérience de l’absurde.

Explication de la « perte de sens » dont se plaignent les jeunes ? Nous sommes des bâtisseurs de cathédrales ?

(PS. CCB = « con comme un balai ».)

Banalité du mal

Qu’est-ce que la banalité du mal dont parlent Hannah Arendt et Boris Cyrulnik ?

Peut-être l’aliénation de l’homme. L’instrumentalisation de sa raison par une « idée ».

A l’époque d’Hannah Arendt, l’idée est le nazisme. Elle convainc la raison que le « moindre mal » est de ne pas s’opposer à la force. C’est comme cela que les Français ont collaboré, et que les Juifs ont organisé des voyages en camps pour des Juifs, dit-elle.

Boris Cyrulnik oppose le « mangeur de vent », victime et bourreau, au « laboureur ». Le laboureur se demande ce qu’il veut faire de sa vie. Il est prêt à la perdre plutôt que d’accepter d’être « aliéné ». La liberté ou la mort ! dit Kazanzakis.

Aujourd’hui, les idées aliénantes sont partout. Elles nient le libre arbitre humain. Elles traitent l’homme en chose.

Gérontopole

On m’envoie une vidéo traitant d’innovation. Elle parle de « gérontopole »… « banalité du mal » ? me suis-je demandé.

Le gérontopole ? Faire le bien du « grand âge », grâce à la « recherche ». C’est bon pour l’économie : entrepreneurs, pensez « silver économie » !

Mais en quoi cela résulte-t-il ? Des légumes qui nourrissent l’industrie pharmaceutique, en aspirant les fonds publics. L’homme comme chose. Le mal absolu selon Kant.

Et si l’humanité se remettait à penser ? A dire ce qu’elle juge digne d’elle ? Peut-être est-ce ce qui est en train d’arriver. La quête de sens, dont il est tant question, serait-elle le rejet de l’aliénation de l’homme par sa « raison » ?

Nibelungen

Par Auteur inconnu — http://www.uni-tuebingen.de/mediaevistik/materialien/nibelungen.bild.html, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=536527

Les Nibelungen furent qualifiés d’Iliade germanique. L’émission de la BBC qui le disait (In our time) s’étonnait du manque de morale de ce conte de bruit et de fureur écrit au Moyen-âge.

C’est une histoire, effectivement, de massacres. Personne n’en réchappe. Comme dans les nouvelles de Mérimée, les femmes y ont le premier rôle, les hommes sont leurs victimes ou les agents de leur vengeance.

Mais la morale du Moyen-âge n’était-elle pas différente de la nôtre ? La gloire de l’action, n’était-ce pas ce qui comptait ? Et tant pis, ou tant mieux, si on y laissait la vie ? La belle action était immortelle ? Une autre façon d’avoir la minute de célébrité d’Andy Warhol ?

Et la fatalité ? Et si, pour l’ancien, elle avait eu quelque-chose de positif ?

Comme c’était fréquent à l’époque, les personnages des Nibelungen rencontrent des êtres surnaturels qui les informent de leur avenir. Mais cela ne les trouble pas. Et si la fatalité, loin d’être une malédiction, était, au contraire, destruction créatrice ? C’est en se révoltant contre elle que l’on peut avoir l’inspiration soudaine de l’action mémorable, qui marquera l’histoire ?

Contrairement à ce que pense Spinoza ou le scientifique, qui estiment que connaître les plans de Dieu évite de se cogner la tête contre les murs, la société ancienne pensait peut-être, comme l’Oulipo, que la contrainte était condition nécessaire de créativité ; et que Dieu cherchait, justement, à révéler la valeur humaine.

Et les Allemands, là-dedans ? Il est possible qu’ils partageaient le point de vue ancien. Et qu’ils croyaient qu’ils changeraient l’histoire. Mais elle n’a pas tourné comme ils l’espéraient. Ils n’avaient pas compris la leçon divine ? La fatalité n’est pas créée, c’est le suicide, mais subie ? Et elle ne sourit qu’aux héros ?

Arbre de vie

Avec un club d’amis, nous faisons l’exercice de « l’arbre de vie ».

J’ai été surpris par le tour sérieux et profond qu’a pris la conversation. Cela m’inquiétait. Mais, sans sembler y toucher, on s’est acheminé vers une solution élégante au problème qui s’est posé sans que je l’attende : le sens de la vie.

Ce qui était, aussi, inattendu est que l’on a peut-être fait l’arbre de vie du club. Ce que l’on a en commun est un amour de la liberté, qui nous a amenés à ne pas suivre les chemins tracés par la société. (L’un a quitté, à 44 ans et chargé de famille, une très belle situation, pour monter une entreprise, de zéro : « j’ai refusé de vendre mon âme au diable ».)

Avec différentes approches de la question. Cela allait de ceux qui se sont tapé la tête contre les murs, façon Misanthrope, à d’autres qui ont changé le système, en passant par ceux qui ont restreint leurs aspirations.

Une question que j’aimerais leur poser : que révèle, sur vous, et sur la société, votre rébellion ?

Qu’est-ce qui nous rend malheureux ? L’intellect et la raison, les grandes utopies. Le débat d’idées est un piège. Quand on se retourne sur sa vie, à nos grands âges, on constate que le bonheur est ailleurs. C’est la famille, les enfants, les copains… C’est, aussi, un jour, d’avoir rompu avec le système, pour obéir à sa conscience… Et d’être resté droit dans ses bottes.

(Cela m’a fait penser à Sartre. Lui, dont le fonds de commerce était la liberté, était un esclave. Un esclave du qu’en dira-t-on ? Il en est de même de tous les « intellectuels » : ils n’ont aucune substance ?)

Monde fragile

Comment caractériser notre société en un mot ? Question que l’on retrouve régulièrement dans ce blog.

« Ultra fragile » ? Cela semble avoir été le résultat des politiques publiques menées depuis 50 ans. Résultat, aussi, des aspirations de la société ? D’une partie de celle-ci ?…

Le plus étrange, peut-être, est qu’une société fragile semble attiser, voire créer, les appétits de destruction. L’Allemagne d’avant guerre se gargarisait de « néant ». Il n’est pas certain que ce ne soit pas le fond de la pensée d’un président Poutine et de la clique qui l’entoure. S’il n’y avait pas d’empire russe, l’homme mériterait-il de vivre ? M.Poutine est un « stress test » vivant pour la l’humanité, au moins pour l’Europe.

En effet, ce monde n’est pas que « fragile ». Il est aussi irrespirable. Il est « absurde », au sens philosophique du terme. Tout le monde, du petit jeune de bonne famille au vieux patron de PME ringard, aspire à faire quelque-chose qui ait « du sens », un « impact ». Cela ne prend généralement pas la forme du manifeste de Greta Thunberg, mais on retrouve partout le même esprit. On fait du Greta sans le savoir.