La triste et édifiante histoire du haut fonctionnaire ?

L’histoire récente de la France, c’est la création, après guerre, de champions nationaux. Ils sont dirigés par des hauts fonctionnaires, généralement des membres du corps le plus prestigieux de polytechnique (les Mines). La France a le monopole de l’intelligence, il faut en profiter ! Ces gens en arrivent à penser que, pour faire l’intérêt du pays, ils doivent faire celui de leur entreprise. Elle devient une multinationale comme les autres. Parce qu’ils ne sont pas très habiles à ce jeu ? ils sont remplacés par des énarques, eux mêmes remplacés, de plus en plus (Air France, Sanofi) ?, par des étrangers. D’ailleurs, il est fréquent que ces « champions » finissent acquis par d’autres (Alcatel, Arcelor, Lafarge). Exit le haut fonctionnaire. 

Notre élite fut-elle l’idiot utile d’un jeu qui la dépassait ? Quelle leçon, autre que d’humilité, en tirer ?

Mauvaise santé

Dans ma jeunesse, on avait l’impression que notre santé était entre de bonnes mains. Nous étions le pays de Pasteur. Qu’est-il arrivé ? Voici ce que je retiens de deux études : l’une sur le secteur de la santé en général, et l’autre sur Sanofi, en particulier :

  • « Quand j’ai commencé ma carrière, jeune chercheur venant de Belgique, j’ai été ébloui par la science française, notamment au CNRS. Malheureusement, je dois dire qu’au fil des décennies, les moyens n’ont cessé de s’éroder et la bureaucratie de fleurir. » L’appareil administratif s’est nourri sur la bête ? (On réduit le nombre de soldats pour avoir plus de généraux ?) Et ce par un effet Tour de Babel de création d’agences qui tirent chacune de son côté. Paradoxe d’une politique dite « libérale » ?
  • Sanofi, « champion » français, parti d’Elf Aquitaine (!), a été construit, de bric et de broc, par acquisitions. Lancée sur fonds français, la société est maintenant aux mains d’investisseurs étrangers. Elle a suivi la mode qui consiste à acheter sa recherche en acquérant des start up. Comme le disait un précédent billet, personne n’a vu que cette mode faisait le jeu des USA, car plus propices au financement des start up. La start up française, elle, n’a pas les moyens de se financer. (A moins de partir aux USA.) Le champion qui devait « tirer » la recherche française l’a abandonnée ! Il ne reste qu’un désert ?
  • Doit on s’en consoler ? Sanofi n’est plus français, mais on n’a peut être pas perdu grand chose, car il est peu malin : il a raté les « bonnes » start up. (Est-ce pour éviter qu’ils ne le sanctionnent, qu’il verse de gros dividendes à ses actionnaires ?) 
  • Quant aux médicaments de tous les jours, ils ont été délocalisés, parce qu’ils rapportent peu. Ils nous arrivent par des chaînes d’approvisionnement dont la seule raison d’être est le coût. Ce qui les rend incompréhensibles, et sensibles aux aléas, comme on l’a vu. Le souci de l’administration est de réduire le prix des médicaments, ce qui ne fait qu’accélérer le phénomène. 
Qu’en conclure ? 
  • Tout cela n’est pas le résultat des « lois du marché », mais d’une politique industrielle délibérée ? Toute notre politique industrielle a donné le même résultat ? Ce qui devait créer les conditions de compétitivités du pays, comme pour les coopératives agricoles, s’est retourné contre ceux qu’il devait servir (le citoyen, et les intérêts de la nation). 
  • Les hauts fonctionnaires qui dirigent notre administration et nos entreprises ont joué les moutons de Panurge, en appliquant les idées reçues du moment. (Ou les oligarques russes ?) 
  • Grande faille de notre processus démocratique. 
Que faire ? On part de loin. Un des articles dit que l’on ne pourra pas s’en tirer seul. Il faut l’aide de l’Europe. En tout cas, cela pose la question du « champion national ». Mais aussi celle de l’intervention de l’Etat, redoutable apprenti sorcier. Mais comment revivifier notre économie sans lui ? 

Vaccinés par McKinsey

Hier, je lisais que le gouvernement avait pris McKinsey pour le conseiller quant à la logistique de la vaccination. Mauvaise publicité pour McKinsey, disait l’article. 

Ce qui pose surtout beaucoup de questions. En effet, notre Etat a traditionnellement était un champion de la logistique, en particulier en ce qui concerne la vaccination. Dans un autre domaine, la transition à l’euro a été impeccable. Et, à moins qu’elle ait été démantelée pour cause de réforme financière, l’agence de la Biomédecine est extrêmement efficace. C’est elle qui gère les greffes, elle est informée de la disponibilité d’organes à greffer quasiment en temps réel, et organise ensuite la convocation de la personne qui doit subir la greffe, son opération, et le transport de l’organe parfois d’un bout de la France à l’autre, au plus vite, et en employant des techniques de planification étonnantes (qui font parfois appel à la Garde républicaine pour dégager la route !). 

Que nous arrive-t-il ? L’Etat est devenu incompétent ? Le gouvernement copie la multinationale : il monte une organisation de consultants en parallèle d’une structure qu’il ne sait pas diriger ?… 

Ne gâchons pas une crise

Vaccination. La France ridicule. Logistique et administration ne feraient-elles pas bon ménage ? 

Paradoxe : cela va-t-il réconcilier le Français avec le vaccin ? Quand il s’agit de se moquer de notre si hautain Etat, grand donneur de leçons, toutes les raisons sont bonnes ? 

En tout cas, c’est l’occasion pour le dit Etat de faire preuve d’intelligence. Il a là un superbe exemple de son dysfonctionnement. Il y a gros à parier que, s’il cherchait à le comprendre, il en apprendrait beaucoup sur la façon d’améliorer, radicalement, son efficacité. 

L'entreprise prend le pouvoir ?

Ailleurs qu’en France, les Chambres de commerce sont une émanation d’un bassin économique. C’est un bien public. Les entreprises cotisent pour créer une structure qui va leur apporter ce qui leur manque : un aéroport, une université… 

En France la Chambre de commerce est une émanation de l’Etat. Mieux, récemment, elle a été restructurée sur le modèle de l’Etat.

Il est possible que les choses soient en passe de changer. Dans ce que l’on appelle les « territoires », on juge que le modèle jacobin a fait son temps. L’idée qui émerge est une gestion de l’infrastructure d’aide à l’entreprise, par un groupe constitué des entreprises, des représentants de la population, et des services de l’administration. (Interview.)

Etat nounou

Débat entre deux entrepreneurs : l’un se plaint du poids des charges, l’autre lui fait remarquer que l’Etat vient à son secours, alors qu’ailleurs le coronavirus cause la faillite de ses homologues. Le coût des soins de réanimation est de dix à quinze mille euros par jour et par patient. Il est pris en charge par la sécurité sociale. 

N’est-il pas regrettable que l’on ne discute pas plus souvent de ces sujets ?

La France, Etat à mission ?

Entreprise à mission. Qu’est-ce (economie.gouv.fr) ?

La qualité de société à mission a été introduite par la loi PACTE pour reconnaître la possibilité aux entreprises qui le souhaitent de se doter d’une raison d’être dans leurs statuts intégrant la prise en compte des impacts sociaux, sociétaux et environnementaux de leurs activités. La finalité est de concilier la recherche de la performance économique avec la contribution à l’intérêt général.

On me reproche d’être désintéressé : ne devrais-je pas devenir une « entreprise à mission » ?

« La réalisation des objectifs fait l’objet d’une vérification par un organisme tiers indépendant (OTI). (…) L’organisme de contrôle procède, au moins tous les 2 ans à la vérification de l’exécution des objectifs que la société se donne pour mission de poursuivre. (…) Pour rendre son avis, l’organisme tiers indépendant peut avoir accès à tous les documents détenus par la société qu’il juge utiles. Il peut procéder à des vérifications sur place et doit notamment avoir accès au rapport annuel établi par le comité de mission.« 

Une descente de police de plus ! Comme si l’entreprise n’en avait pas assez. Chassez la bureaucratie, elle revient au galop ! Serait-ce cela, la mission de notre gouvernement ?

Crise du modèle étatique français

L’Etat fait l’unanimité. Il s’est ridiculisé.

Rien n’a changé depuis l’ancien régime. La France est construite sur le modèle d’un souverain bienveillant et omniscient et d’un peuple d’enfants. Cette crise a révélé que l’Etat ne savait rien, et, même, que sa haute administration était dirigée par des incompétents. D’où le ridicule : droit de retrait massif, mais production de normes à tort et à travers. 
Ce qui a révélé, plus inattendu, qu’il était multiple et que ses voix se contredisaient ! Chaque fonctionnaire est un souverain, et il prend ses concitoyens pour des attardés ? Depuis quelques années, voire décennies, on parle de « révolte contre l’élite », on en comprend maintenant la cause ?
Et après ? Rien faire ? Peut-on réformer l’Etat sans le détruire, et obtenir encore pire ?

Le coût imprévu des pays à bas coûts

Ce matin, le Financial Times annonçait que les délocalisations allaient coûter cher aux constructeurs automobiles. Contrairement à ce qui se passe chez nous l’Etat ne sera pas là pour éponger les coûts de fermeture de leurs usines.

Une dirigeante juridique, spécialiste de l’optimisation fiscale, me disait que son entreprise américaine avait envisagé de fermer sa filiale française au temps des grèves des services publics. Elle avait reculé devant le coût du licenciement. Et, finalement, elle était maintenant très satisfaite d’être en France.

Découvrons-nous soudainement le sens de l’Etat ? C’est une assurance qui vous sauve la vie ? Combien cela vaut-il, selon vous ?

« Carmakers hit by lack of state support in emerging markets / Suppliers that exploited cheaper labour hit by big wage bills for shuttered plants » (Financial Times)

La fin de l'Etat providence

Le Français n’a jamais aimé l’Etat et le salariat, assimilé à l’esclavage. Le Français est, par essence, libertaire. C’est ce que l’on découvre en lisant ce qui se disait et s’écrivait avant guerre. La particularité de notre culture était de prendre en compte la dimension sociale de l’existence, par le biais d’associations relativement légères (mutuelles, coopératives, etc.). L’avènement de l’Etat d’après guerre s’est fait contre nature. L’Etat est devenu extrêmement pesant, il a opéré une prise en charge quasi totale des existences, au moment où l’entreprise technocratique, émanation de l’Etat, transformait les paysans, libres et indépendants, en ouvriers des Temps modernes, salariés.

Ce modèle est en train de craquer. Cet Etat technocratique est pris en tenaille entre les intérêts corporatistes de ses personnels et les réformes malencontreuses dont ses hauts fonctionnaires ont l’initiative depuis plusieurs décennies, et qui démolissent à la fois ses grandes entreprises (France Télécom, Crédit Lyonnais, Alcatel, Pechiney, Thomson, Alstom, Areva, etc. etc.) mais aussi ses services publics (hôpitaux, chambres de commerce, transports, production d’énergie, audiovisuel public, etc. etc.), ce faisant criblant le pays de dettes, et le noyant dans le dysfonctionnement : nos trains, dont nous étions si fiers, n’arrivent plus à l’heure, et, d’ailleurs, souvent, ne partent plus.

Où allons-nous ? Une possibilité serait un Etat beaucoup plus léger et une société beaucoup plus résiliente, qui dépende beaucoup plus d’elle-même. L’individu, nous, pourrions réintégrer des pans entiers des services publics. Par exemple en fournissant une partie de notre énergie. Et en renforçant nos réseaux de solidarité, en rendant des services à nos amis, et en attendant d’eux. Autrement dit, en en revenant aux idées d’avant guerre. Ou à ce qui se pratique, au moins à la campagne, en Amérique du nord, si j’en crois ce que je lis. Transition probablement difficile, mais nous avons à y gagner une plus grande liberté.