Chacun à sa place

Il y a longtemps, j’ai voulu faire un stage ouvrier. J’ai été embauché par Bouygues. Mais, arrivé sur le chantier, on m’a dit que je risquais l’accident du travail. Et l’on m’a nommé conducteur de travaux. 

Une drôle d’idée, car je ne connaissais rien, et personne n’avait de temps à m’accorder. Le chantier était en retard. Mais, paradoxalement, j’ai été utile. Peut-être comme peut l’être un anthropologue à une tribu primitive. Je suis devenu une sorte de casque bleu des relations conflictuelles (ce qui est le propre des relations sur un chantier). Comme je ne savais rien, je forçais le monde qui m’entourait à s’expliquer. Je découvrais des problèmes mal posés. Et l’on a même trouvé ce qui causait les retards.

Leçon pour les inspecteurs des finances qui nous gouvernent ? S’ils sont des dangers publics, cela tient à ce qu’ils veulent s’occuper de tâches pratiques ? (Malheureusement, l’argument de l’accident du travail n’est pas utilisable dans leur cas. C’est nous qu’ils accidentent.) S’ils parvenaient à comprendre qu’ils sont des extraterrestres, alors, en nous aidant à bien saisir la réalité qui nous entoure, ils nous illumineraient ? 

Ne désespérons pas ?

Open innovation

Nos gouvernants ont sur nous le regard de l’entomologiste. Ils nous mettent en équations. Et ils prétendent mieux nous connaître que nous mêmes… Ce qu’ils disent (cf. « Vers la renaissance industrielle ») :

Pendant des décennies la croissance mondiale a été portée par le « commerce ». Entendre par là, les délocalisations. En 2008, stop. En parallèle est apparue « l’open innovation ». Elle consiste, pour une grande entreprise, à faire sa recherche et développement à coups d’achats de start up. La « French tech » expliquée ?

Nos entomologistes pensent que c’est l’alpha et l’omega des affaires. Et la fourmi ? 

  • Jadis, la recherche et développement était faite, d’abord par l’Etat, et, ensuite à l’intérieur de l’entreprise. C’était efficace, parce qu’il y avait toutes les compétences à portée de la main, et pas besoin de faire des danses du ventre pour lever des fonds auprès d’investisseurs qui ne suivent que des modes. Mais le « marché » voit cela comme un coût, alors qu’il donne des valeurs invraisemblables à la start up qui ne fait que des pertes ! 
  • En fait, il y a une forme « d’open innovation » qui a toujours existé, et qui est toujours pratiquée, en particulier, par le GAFAM : il s’agit d’éliminer un concurrent dangereux. 

L’entomologiste gagnerait-il à apprendre l’humilité ? 

Ne faut-il pas enseigner les sciences ?

L’école devrait enseigner à être un homme bien, dit Montaigne. En particulier à étudier la société, ce que l’on appelle désormais « anthropologie », pour apprendre à y vivre. Le reste est bourrage de crâne dangereux. 

Montaigne n’est pas cohérent. Son texte est fait de citations ! Le bourrage de crâne a eu du bon : il lui a enseigné l’expérience des anciens. 

Ce qu’il dénonce, peut-être, c’est croire que la connaissance est abstraction et que l’experience ne compte pas. Dans ces conditions, comme il le dit, on est incapable de juger correctement. 

C’est ce que l’on pourrait nommer « le mal de l’élite ».

Elite ?

N.Dufourcq porte les errements de notre politique industrielle au compte d’une « élite » coupée des réalités et facilement influençable. 

Pourquoi parle-t-on autant « d’élite » ? Pourquoi est-ce devenu un terme de dérision ? 

Probablement parce que le pouvoir est désormais entre les mains d’une caste : quasiment tous les postes importants sont tenus par des inspecteurs des finances. Or, il doit en être diplômé à peu près une dizaine par an… 

En outre, ces gens viennent de milieux sociaux très particuliers (Jacques Attali parle de la « France des 200 maternelles »), et font l’objet, par l’Education nationale, d’une homogénéisation violente : ils sont soumis, pendant des années, aux mêmes concours, et au même parcours. 

Cette situation est exceptionnelle, et peut-être unique au monde. 

Paradoxalement, c’est une élite qui ne correspond pas à nos normes culturelles. L’ENA est généralement une « école de la seconde chance ». 

Or, cette élite, peu légitime et qui pense peu, a les caractéristiques que The Economist, et probablement tout étranger, attribue à la France : l’arrogance. 

(Mais attention, à ne pas tirer de cette analyse qu’il faut lui couper la tête ! Tout au contraire. Mais c’est une autre histoire.) 

France : qu'est-ce qui cloche ?

Qu’est-ce qui cloche entre Monsieur Macron et la nation ? Eternelle question de ce blog. 

L’hypothèse de Tocqueville, et de l’Ancien régime :

  • Notre élite passe des études à l’Olympe gouvernementale. Comme celle d’Ancien régime, elle ne connaît pas la réalité. Elle ne vit que d’abstractions simplistes. 
  • Elle est convaincue d’être une élite, donc de nous apporter des idées que nous n’avons pas. Mais où les trouver ? Dans les modes qui parcourent la planète, et qui l’émerveillent. (Mais la stratégie, ce n’est pas imiter les autres !)

Application ? L’élite actuelle semble croire que :

  • Le salut de la nation viendra, comme ailleurs, de la « start up » (désormais « industrielle »), et d’un type d’entrepreneur, jeune, dynamique, qui parle bien, et qui lui ressemble. 
  • Le Français qui n’a pas compris cela est obsolète. Ce jugement s’applique non seulement à la masse des citoyens, mais aussi à celle des entrepreneurs. 
Explication du malaise actuel ? 
  • L’élite doit son pouvoir à l’électeur : vouloir l’éliminer, pour cause d’obsolescence, est suicidaire ! 
  • Elle dit défendre l’économie et les entrepreneurs, or les nôtres ne sont pas à son goût ! 
  • Elle n’a pas calculé les conséquences de ses idées : dans le meilleur des cas, la France, impécunieuse, n’a pas les moyens de financer le développement d’un monde de start up. Et de, très, très, loin.
Que faire, alors ?
  • « C’est le fonds qui manque le moins » : nos entreprises traditionnelles recèlent des richesses immenses, et qui, elles, coûtent peu à révéler. (Elles ont accumulé un savoir-faire considérable, alors que le startupper n’a dans la tête que le vent de ses études.)
  • La leçon allemande ou suisse est que c’est le « milieu » qui révèle ces richesses, et transforme l’entrepreneur : la communauté locale, et son système de financement propre, prend en main l’entrepreneur et l’amène à donner son meilleur. 
  • Or, comme le dit N.Dufourcq, en France les réformes gouvernementales ont dissous ces écosystèmes locaux… 
Serait-ce par là qu’il faut prendre le changement ?
(Tocqueville : “le gouvernement était déjà passé du rôle de souverain au rôle de tuteur” “tous pensent qu’il convient de substituer des règles simples et élémentaires, puisées dans la raison et dans la loi naturelle, aux coutumes compliquées et traditionnelles qui régissent la société de leur temps” “dans l’éloignement presque infini où ils vivaient de la pratique, aucune expérience ne venait tempérer les ardeurs de leur naturel”.)

Dans la tête de nos gouvernants

Le livre de Nicolas Dufourcq est l’occasion d’un aperçu de ce qui se passe dans la tête de nos gouvernants. 

Qui sont-ils ? Des extra terrestres ?

  • La génération post Pompidou ne semble pas s’être intéressée à l’économie. L’entreprise était une vache à lait, inépuisable. Quand l’économie allait trop mal, le président dévaluait. 
  • La nouvelle génération paraît penser tout savoir sur l’entreprise. Et l’entreprise c’est la Silicon Valley. Nos entrepreneurs n’en sont pas. Ils la dépriment. 

Une même cause semble avoir des effets opposés :

  • Ces générations ont en commun, depuis l’Ancien régime, si l’on en croit Tocqueville, une totale méconnaissance de la réalité combinée à un extraordinaire complexe de supériorité. 
  • A l’époque des rois, jusqu’à la génération « post Pompidou », l’élite se croyait le « tuteur » d’un peuple d’enfants. Depuis, elle aimerait se débarrasser de ce boulet ?

Le changement : malédiction française ?

Qu’est-ce qui fait que le changement rate systématiquement en France ? 

Je m’intéresse au « cluster ». Tout le monde est désormais d’accord que la performance d’une entreprise est due à son environnement immédiat, au « lien social » qu’elle tisse avec son environnement.

Je soupçonne une première erreur. J’ai lu quelques études savantes. Seulement, elles s’arrêtent à un niveau de détail que je juge insatisfaisant. C’est ce qui fait croire à notre gouvernement « qu’il a tout compris » à ces systèmes, alors qu’il n’a pas vu l’essentiel. Et, je suis à peu près certain que croire « avoir tout compris », sans « l’essentiel » conduit à l’inverse de ce que l’on cherchait… 

Et cela s’explique par une seconde erreur. C’est celle de la sonde interplanétaire. On ne lance pas une telle sonde avec des équations. On l’équipe de moteurs, qui, en permanence, la remettent sur la trajectoire voulue. Sans quoi, elle part « à l’opposé ». Autrement dit, un changement, ça se contrôle. 

Or, nous apprenons à l’école, et notre gouvernement encore plus que nous, que tout est une question d’idées. Lorsque l’on a la bonne idée, on peut « laisser faire »…

EDF nationalisé

Il est arrivé ce qu’il devait arriver : EDF a été nationalisé. 

L’histoire d’EDF est celle de beaucoup d’entreprises publiques. De hauts fonctionnaires en prennent la direction. Vous allez voir, ce que vous allez voir, nous allons faire de ce mastodonte inefficace, un champion de l’économie de marché !

Quelques années après, l’entreprise est percluse de dettes, et ne sait plus travailler. Elle a trop d’énarques et de polytechniciens, et plus aucun soudeur. On fait alors appel au contribuable, qu’on trouve pourtant si paresseux et inutile. Depuis le Crédit Lyonnais, l’histoire se répète sans cesse. 

Notre élite gouvernante a une curieuse caractéristique : quel que soit ce qu’elle touche, cela se termine en dette publique ! La systémique a-t-elle une explication à proposer ? 

L'élite est-elle réellement stupide ?

« Elite » est un terme de dérision. Nous sommes gouvernés par des gens qui affirment devoir leur autorité à la qualité surhumaine de leur intellect, alors qu’ils ne font que des erreurs de débutants. 

(C’est nous qui en payons le prix, bien sûr. Nous moquer d’eux est certainement un moyen de nous dédommager. Le rire est préférable à la révolution. Surtout pour l’aristocratie.) 

L’Elite est-elle fondamentalement stupide ? Ce n’est pas certain. Mon hypothèse est la suivante : 

En fait, tout tient à une erreur : elle croit que la sélection dont elle est issue lui donne le droit de faire ce qui lui passe par la tête. 

En fait, ce qu’elle ne fait pas, c’est ce pour quoi elle a été sélectionnée. Elle n’utilise pas les talents que l’on a identifiés chez elle. Les roues de la formule 1 ne touchent pas la route…  

M.Macron ou le dilemme de l'élite ?

Comment caractériser la situation politique actuelle ? Une hypothèse :

  1. M.Macron dit : j’ai la seule bonne solution pour résoudre les problèmes du pays. C’est faire ce qu’on essayé de faire en vain mes prédécesseurs. D’un côté la French tech, de l’autre la réduction des dépenses publiques. Pour cela, j’ai besoin, comme eux, d’un pouvoir absolu. 
  2. La population répond : le coronavirus, M.Poutine, l’inflation… font que la « globalisation », qui sous-tendait cette politique, est morte de ses vices cachés. Le monde a changé, du tout au tout, mais nous ne savons pas comment. Il faut « poser le problème », avant de lui chercher une solution, qu’il faudra inventer. En particulier, vous devez nous écouter. 

Si c’est le cas, ces gens peuvent-ils s’entendre ? Le psycho-sociologue Adam Grant répond : non. Il est inconcevable pour « l’élite » de se remettre en cause. 

M.Macron lui a donné raison lors de la crise des Gilets jaune. Il a rencontré le peuple. Mais il n’a fait que parler. 

M.Macron se dit prêt à faire des compromis. Mais est-ce qui est attendu de lui ?