De quoi « élite » est-il le nom ?

Une des découvertes de ce blog est que nos grands hommes ne le sont pas autant qu’on le dit.

En fait, s’ils sont grands, c’est par la dimension de leurs erreurs. Tous ont cru avoir trouvé la pierre philosophale. Seulement, ce qu’ils ont trouvé est important pour la pensée humaine. Ne serait-ce que parce qu’il faut s’en méfier.

En dehors de cela, le plus frappant est que le grand homme n’est pas très malin. Au fond, il utilise une forme de bon sens qui n’est vraiment pas très sophistiqué. Il a des préjugés. Et le préjugé est l’ennemi de la raison.

D’où vient ce phénomène ? Deux idées :

  • Jusqu’ici, il y avait peu de personnes qui avaient une éducation supérieure. D’une part, le gros de la population était incapable de juger de la qualité de leur pensée, d’autre part, ils pouvaient dire ce qu’ils voulaient sans aucune contradiction. Ce qui leur donnait certainement une arrogance excessive. Jusqu’à se proclamer « élite ».
  • Pour parvenir à émettre une pensée intéressante, il faut un long travail, du type de celui que demande une thèse, ou la fameuse « décennie qui fait les génies » de la littérature anglo-saxonne. Notre pensée spontanée est primitive.

La chance du chômage

La France et ses grands voisins européens sont à la traîne des États-Unis en ce qui concerne le PIB par habitant. Mais, dans le contexte d’une productivité qui demeure atone et dont les gains ne peuvent financer l’augmentation du revenu, notre pays dispose d’une chance paradoxale par rapport aux pays d’Europe du nord: son taux d’emploi reste faible, ce qui offre une marge de manœuvre dont ils ne disposent pas. (Article.)

Une idée semble avoir frappé notre élite : le chômage est une chance. Il suffit de mettre le chômeur au travail pour que le pays soit riche. Pour cela : supprimons les allocations chômages. Pourquoi n’y avait-on pas pensé plus tôt ?

Aimeriez-vous que l’on vous dise : tu as perdu ton travail, alors tu dois traverser la rue, et accepter n’importe quoi ? Tu es un sous-homme. Pensez-vous que l’on ait là la main d’oeuvre « engagée » que réclame l’entreprise à corps et à cris ?

Une longue réflexion m’amène à une question presque inconcevable pour moi il y a encore quelques années : notre élite est-elle capable de penser ? Il me semble, de plus en plus, que sa caractéristique principale est de saisir des idées faussement évidentes, sans en voir les conséquences. D’où l’invraisemblable succession de réformes contradictoires, qui ont dévasté le pays. (Et dont ce blog est, en partie, la chronique.)

A y bien réfléchir, ce n’est pas si surprenant que je le pensais : il suffit d’observer le mécanisme de sélection de l’Education nationale pour voir qu’il ne peut que produire ce type de comportement. Et « dans l’éloignement presque infini où ils vivaient de la pratique, aucune expérience ne venait tempérer les ardeurs de leur naturel » (Tocqueville).

The big one ?

Apparemment, M.Macron voudrait imiter M.Schröder. Message clair : mettre les paresseux au travail, en leur coupant les vivres.

Mais M.Macron s’est-il demandé ce que donnait un paresseux au travail ? Est-ce ce dont ont besoin nos entreprises ?

Le problème actuel de la France est structurel. La formation et les aspirations que donne notre société à ses membres ne correspondent pas à ce dont a besoin l’entreprise. D’où manque de compétence, et dépression. S’il y a des coupables dans cette affaire, c’est, principalement, les amis de M.Macron, nos précédents gouvernements. Comme M.Schröder, ils nous font payer leurs erreurs.

M.Macron semble penser que sa réforme des retraites a montré la faiblesse de son opposition. Mais a-t-il raison ? Si celle-ci considère qu’il s’en prend à la dignité humaine, ne pourrait-elle pas le faire tomber, lui et son gouvernement minoritaire ? (Ce faisant plongeant le pays dans le chaos.)

Zéro covid

L’épidémie de covid est finie. (« WHO says Covid-19 emergency is over », disait le Financial Times, vendredi.)

Pourtant, je me souviens de modèles faits par des autorités des mathématiques, qui nous expliquaient qu’il y aurait une quantité de répliques, comme pour un tremblement de terre.

Autre changement : alors qu’il était interdit de dire que l’épidémie aurait pu résulter d’une fuite d’un laboratoire (théorie du complot !), c’est, maintenant, l’hypothèse qui est la plus généralement retenue.

L’erreur est humaine, mais, peut-être serait-il bon que l’on cherche les raisons de ce qui n’a pas marché dans le passé ? C’est le doute qui fait l’élite, pas l’argument d’autorité ?

Elites françaises

M.Macron aurait fait fausse route. Au lieu de prendre la tête de la résistance à M.Poutine, il a cherché à se le concilier. Du coup, il se serait ridiculisé. En cela, il ne ferait que refléter l’opinion de « l’élite » française. De manière inattendue (pour moi), elle serait gaulliste. Mais sans avoir compris les idées de De Gaulle. Autrement dit, elle penserait que l’ennemi est l’Amérique. (Une « élite » qui ne comprend rien : le propre de la définition moderne du terme ?)

Voilà ce que je retiens d’Affaires étrangères, de Christine Ockrent.

Et si cela ne s’arrêtait pas là ? Et si notre « élite », si puissante, était mue par des idées loufoques ?

Ce qui m’a fait penser à des conversations que j’ai sur d’autres sujets. Un des thèmes récurrents des articles de management est la tendance naturelle de l’entreprise à se recroqueviller sur elle-même. Cela tient, en particulier, me disait-on récemment, à une forme d’entre-soi, en particulier au recrutement de personnels appartenant aux mêmes écoles. Elle aurait besoin « d’un oeil neuf », et de gens qui dénotent.

Une idée que devrait étudier notre « élite » ?

Etat et vertu

Où est passé le « grand commis » de l’Etat français ?

Il était le fruit de l’école républicaine. Son élite. Il avait conscience de faire un sacrifice à la nation. Avec ses compétences, que le monde nous enviait, il aurait pu avoir une bien meilleure place, entendait-on. Lors des guerres, il allait, même, en première ligne, comme n’importe quel Français. (Et il s’y faisait tuer.)

Ce sacrifice était un sujet de satisfaction. Et, il était flatté d’appartenir à un corps d’élite. Ce qui, d’ailleurs, ne lui permettait aucun laisser aller intellectuel.

Cette élite mettait son talent au service de la nation, sans compter. Sa vie était un sacerdoce. Ce qui était une immense satisfaction.

Ce qui semble avoir été fatal à ce modèle est la « massification » de l’enseignement supérieur. Jadis « l’élite » était une race d’hommes à part, de même que l’aristocrate était le fruit d’une éducation particulière. Aujourd’hui, la distinction entre deux « bac + 5 » est artificielle. Résultat : l’administration, qui était l’ossature de la nation, est devenue médiocre. Ce qui n’est probablement pas tant une question de QI, que de sens des responsabilités. Le fonctionnaire n’est plus un « élu ».

En tuant l’élite, nous avons tué l’Etat, qui était à la fois consubstantiel à notre nation et en conflit avec notre égalitarisme forcené. Et maintenant ?

Les avatars de la valeur travail

J’ai publié un billet qui a eu un étonnant succès. On y entend parler l’entrepreneur vendéen de ce qui est sa valeur essentielle : le travail. 

Ce succès s’explique peut-être ainsi : la « valeur travail » serait le sujet du moment. Je lis d’un côté que la « valeur travail » est tout le programme du Parti communiste et, de l’autre, que je ne sais quelle illustre inconnue dit que « la valeur travail est de droite » (i.e. c’est un mal). 

Cette « valeur travail » éclairerait-elle les changements qu’a subis notre pays ? 

Récemment ce blog a analysé des études concernant la disparition de l’industrie, comme programme de gouvernement, et le poids extraordinaire que représente le régime des inactifs en France. 

Cela semble s’expliquer si l’on prend le terme « industrie » au sens « industrieux » de la fourmi, c’est-à-dire « valeur travail ». Ce programme visait à éradiquer les fourmis. 

Auparavant, il a traité d’un livre qui parlait de nos élites (L’oligarchie des incapables). Elles considèreraient qu’elles doivent leurs privilèges à leur travail (diplômes), et que nous sommes des paresseux. 

On pourrait voir dans ces avatars de la « valeur travail » une de ces manifestations de la complexité qu’aime tant ce blog, mais auxquelles Edgar Morin n’est pas sensible. Par réaction à la génération précédente, peut-être, la génération 68 refuse le travail. Par réaction à la génération 68, celle de ses enfants s’approprie la valeur travail. 

Le phénomène, en fait, est probablement limité à une couche de la population. Comme le disent, aussi, les textes qu’étudie ce blog (en particulier l’oeuvre de Tocqueville), la France a gardé une structure d’ancien régime. Nous avons une aristocratie et un peuple. La question de la « valeur travail » ne s’applique qu’à la première. Seulement, c’est elle qui fait les lois et qui impose à tous ses opinions par le biais de la presse traditionnelle qu’elle contrôle…

(La génération précédent celle de 68 aurait-elle été celle de « travail, famille, patrie » ?)

Chacun à sa place

Il y a longtemps, j’ai voulu faire un stage ouvrier. J’ai été embauché par Bouygues. Mais, arrivé sur le chantier, on m’a dit que je risquais l’accident du travail. Et l’on m’a nommé conducteur de travaux. 

Une drôle d’idée, car je ne connaissais rien, et personne n’avait de temps à m’accorder. Le chantier était en retard. Mais, paradoxalement, j’ai été utile. Peut-être comme peut l’être un anthropologue à une tribu primitive. Je suis devenu une sorte de casque bleu des relations conflictuelles (ce qui est le propre des relations sur un chantier). Comme je ne savais rien, je forçais le monde qui m’entourait à s’expliquer. Je découvrais des problèmes mal posés. Et l’on a même trouvé ce qui causait les retards.

Leçon pour les inspecteurs des finances qui nous gouvernent ? S’ils sont des dangers publics, cela tient à ce qu’ils veulent s’occuper de tâches pratiques ? (Malheureusement, l’argument de l’accident du travail n’est pas utilisable dans leur cas. C’est nous qu’ils accidentent.) S’ils parvenaient à comprendre qu’ils sont des extraterrestres, alors, en nous aidant à bien saisir la réalité qui nous entoure, ils nous illumineraient ? 

Ne désespérons pas ?

Open innovation

Nos gouvernants ont sur nous le regard de l’entomologiste. Ils nous mettent en équations. Et ils prétendent mieux nous connaître que nous mêmes… Ce qu’ils disent (cf. « Vers la renaissance industrielle ») :

Pendant des décennies la croissance mondiale a été portée par le « commerce ». Entendre par là, les délocalisations. En 2008, stop. En parallèle est apparue « l’open innovation ». Elle consiste, pour une grande entreprise, à faire sa recherche et développement à coups d’achats de start up. La « French tech » expliquée ?

Nos entomologistes pensent que c’est l’alpha et l’omega des affaires. Et la fourmi ? 

  • Jadis, la recherche et développement était faite, d’abord par l’Etat, et, ensuite à l’intérieur de l’entreprise. C’était efficace, parce qu’il y avait toutes les compétences à portée de la main, et pas besoin de faire des danses du ventre pour lever des fonds auprès d’investisseurs qui ne suivent que des modes. Mais le « marché » voit cela comme un coût, alors qu’il donne des valeurs invraisemblables à la start up qui ne fait que des pertes ! 
  • En fait, il y a une forme « d’open innovation » qui a toujours existé, et qui est toujours pratiquée, en particulier, par le GAFAM : il s’agit d’éliminer un concurrent dangereux. 

L’entomologiste gagnerait-il à apprendre l’humilité ? 

Ne faut-il pas enseigner les sciences ?

L’école devrait enseigner à être un homme bien, dit Montaigne. En particulier à étudier la société, ce que l’on appelle désormais « anthropologie », pour apprendre à y vivre. Le reste est bourrage de crâne dangereux. 

Montaigne n’est pas cohérent. Son texte est fait de citations ! Le bourrage de crâne a eu du bon : il lui a enseigné l’expérience des anciens. 

Ce qu’il dénonce, peut-être, c’est croire que la connaissance est abstraction et que l’experience ne compte pas. Dans ces conditions, comme il le dit, on est incapable de juger correctement. 

C’est ce que l’on pourrait nommer « le mal de l’élite ».