Homme d’affaires et incertitude

Un précédent billet sur la testostérone et le trader (Trader : homme ou animal ?), m’amène à me demander si l’homme d’affaires n’a pas horreur de l’incertitude. Or la démocratie n’est qu’incertitude, comme le montrent les actuelles tergiversations européennes ou américaines.

Aussi, d’après Barry Eichengreen (Histoire du système monétaire international), les marchés financiers tendent par nature à exploiter les failles de la démocratie.

Le capitalisme aurait-il une tendance à la dictature ? À moins de remplacer les dirigeants par des dirigeantes, à faible poussée de testostérone ? Maternalisme avenir du capitalisme ?  

Espagne en faillite

L’inquiétude des économistes est qu’une faillite grecque et portugaise entraîne l’Espagne. L’Espagne est une grande économie, il serait difficile d’amortir sa chute. Mais jusqu’ici on pensait qu’il n’y aurait pas de problème espagnol.
Or, les Espagnols sont mécontents de leur pauvreté et veulent faire choir leur gouvernement. Rigueur impossible, faillite certaine ? Vont-ils créer une grande dépression ? (Spain troubles test market nerves) Mais le chômeur espagnol a-t-il d’autre moyen d’améliorer son sort que de menacer la planète d’une crise ?
Le phénomène rappelle l’analyse de Barry Eichengreen : les crises proviennent d’une divergence entre économie et démocratie. D’ailleurs, l’économie cherche les failles de la démocratie pour faire exploser les États et s’enrichir.
Est-ce une forme de lutte entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif ? Le chômeur espagnol demande une nouvelle répartition des richesses, les bénéficiaires de l’équilibre actuel la lui refusent, et, par le biais des mécanismes financiers, cherchent à accentuer leur avantage ?
Comment peut s’achever ce cercle vicieux ? Faut-il une crise qui affecte pauvres et riches pour susciter une prise de conscience collective de l’intérêt de la solidarité ?
Compléments :

Départ d’inflation

Hier, j’entendais un universitaire anglais s’inquiéter du décollage de l’inflation en Angleterre, très au dessus des normes européennes, et non suivie par les taux d’intérêts obligataires – toujours quasi nuls.
Pourquoi s’étonner ? Cela semble une conséquence naturelle des efforts gouvernementaux anglo-saxons : liquider leur crise par une politique monétariste. L’inflation est utile pour éliminer les dettes.
Quelles vont être les conséquences de ce succès ? L’inflation est une récompense du pêcheur et une punition du vertueux : est-ce acceptable ? Et puis, il y a tentative de contamination mondiale. Et l’UE peut-elle tolérer que l’inflation s’envole chez l’un de ses membres ?…
Barry Eichengreen explique justement que les crises du système monétaire international surviennent lorsque les intérêts de la démocratie s’écartent de ceux de l’économie… L’avenir est imprévisible. Mais il pourrait bien être mouvementé. 

Financement privé de la recherche

L’économiste Barry Eichengreen se demande pourquoi « nous » avons pu croire que « la politique monétaire avait apprivoisé le cycle économique », alors que des légions de prix Nobel d’économie savaient que les hypothèses sur lesquelles reposait cette idée étaient fausses.
Réponse : parce que ce sont les banques qui paient les recherches des économistes, les enseignants de MBA, et embauchent leurs étudiants.
Plus subtile : l’économie (la vraie) a montré qu’il y avait un « coût psychologique » à ne pas suivre le troupeau. Dès qu’une mode s’installe dans la société, le scientifique ne peut que s’y conformer. Il est victime d’une « capture cognitive ». 

Globalizing Capital, Histoire du système monétaire international

Eichengreen, Barry, Globalizing Capital, Princeton University Press, 2008.
Le système monétaire international passe par plusieurs étapes :
  • Newton fait une erreur dans ses calculs de prix relatifs des métaux, qui va amener l’Angleterre à avoir pour seule monnaie l’or. Révolution industrielle, l’Angleterre est la super puissance économique mondiale et le monde adopte l’étalon or.
  • Il fonctionne jusque en 1914, en quelque sorte par un heureux hasard. L’Angleterre est à la fois le pays qui fournit son équipement (machines, bateaux…) au monde et qui lui prête, d’où équilibre de son taux de change. En outre celui-ci est la seule préoccupation de la banque centrale anglaise.
  • Ce n’est plus le cas après guerre. L’arrivée de la démocratie et des syndicats fait que de nouvelles préoccupations entrent en jeux (emploi, salaires) qui bloquent les ajustements de taux. De même la banque centrale doit jouer les prêteurs de dernier ressort et sauver le système bancaire quand il menace d’être en faillite. Les marchés financiers ne trouvent plus le système crédible. L’entre deux guerres sera une période d’instabilité et de crise.
  • Bretton Woods tire les conséquences de cette période agitée. Il prévoit un système d’ajustement des taux de change, le FMI qui supervise les politiques économiques nationales et fournit des financements, et un mécanisme de contrôle des flux financiers qui permette de tenir compte des intérêts humains. Contrairement à ce que l’on croit aujourd’hui, le système est mal conçu et tient par miracle. Seul le système de contrôles est relativement efficace. Mais il s’écroule sous la montée des flux de capitaux internationaux. Il semblerait que l’ensemble ait tenu tant que l’Europe et le Japon, en développement, ont accepté de payer l’effort militaire américain. Il a sombré quand ils ont jugé qu’ils avaient d’autres intérêts.
  • Et ce qui a suivi ressemble beaucoup à un nouveau Bretton Woods. Cette fois-ci, les pays émergents remplacent Europe et Japon pour financer le déficit et la consommation américains. Les nations ont adopté plusieurs types de gestion de leurs taux de change : ceux pour qui l’exportation jouait un rôle relativement faible ont des taux flottants ; l’Europe qui échange beaucoup entre soi a adopté une monnaie unique (l’équivalent de l’étalon or) ; ce qui reste a cherché à ancrer sa monnaie à celle d’un partenaire économique majeur.
Ce que montre surtout cette étude est que ce système est en changement permanent et que les nations s’y adaptent par essai et erreur. Une fois qu’une technique semble fonctionner elle est adoptée par tous. Par ailleurs, les pays ressemblent à des dominos : impossible de poursuivre seul une stratégie, fatalement on doit se plier au modèle qui s’est imposé chez les autres. Enfin, il existe une dimension majeure d’expérience : les institutions des pays s’adaptent progressivement aux exigences de la globalisation. Il y a apprentissage.
Commentaires :
  • Un livre qui n’a pas grand-chose à voir avec ceux d’économie. Ici pas d’équilibres automatiques et miraculeux, mais des changements permanents où l’on voit le rôle déterminant des variables humaines, non économiques, négligées par les économistes.
  • J’en garde l’image d’un système économique qui passe de déséquilibre en déséquilibre, et qui s’ajuste par crise. Nous sommes tous dépendants les uns des autres, les choix d’un pays pouvant devenir les nôtres, demain, par contagion (cf. le cas des réformes allemandes). Dans ces conditions l’autisme français, notre fermeture sur nous même, notre insensibilité aux autres, notre croyance en notre pouvoir, est suicidaire. Cela nous condamne à subir les bouleversements du monde. Il faut regarder ce qui se passe ailleurs, ce qui doit nous permettre d’intervenir pour éviter qu’un changement étranger ne nous soit défavorable. (Par exemple, il aurait peut-être été intelligent de donner un coup de main à l’Allemagne lors de sa réunification, ça nous aurait évité aujourd’hui de devoir subir sa politique de rigueur.) Et même lorsque nous ne pouvons pas influer sur le cours des événements, au moins en les voyant arriver nous pouvons nous y préparer.
  • Plus généralement, le monde n’a pas besoin de quelque dispositif miracle, mais d’un système d’ajustement dynamique qui cherche à trouver des solutions ad hoc aux problèmes que posent les transformations, imprévisibles, du monde.
Compléments :
  • Par ailleurs, ce texte montre que l’analyse de Galbraith sur la période de Bretton Woods était à la fois juste et fausse. Oui, l’économie américaine était tirée par ses dépenses militaires, mais, non, le système n’était pas stable, on n’avait pas trouvé la recette de la « société d’opulence ». 
  • Quant à la zone euro, elle semble avoir une vraie logique et être bâtie sur du solide, ayant été construite à une période particulièrement peu favorable. Ses obligations jouiraient d’un effet d’échelle (d’où peut être la spéculation qui a plombé les « PIGS »), ce qui en ferait une alternative forte à la dette américaine. Mais est-ce une bénédiction ?

L’euro comme cheval de Troie ?

À partir du moment où il y a solidarité dans la zone euro, les pays n’ont plus le droit de faire ce qu’ils veulent. Les autres nations peuvent leur demander des comptes.

Par conséquent, la zone euro n’a pas besoin que d’une économie commune, mais aussi d’une politique partagée…

L’économiste B.Eichengreen se demande si l’adoption de l’euro n’a pas été le Cheval de Troie du fédéralisme. Manœuvre d’un as du changement ?

Compléments :

  • Comme moi, il a l’air de dire que le Cheval est allemand, mais aussi qu’il serait malvenu que l’Allemagne oublie ses responsabilités dans la crise de l’euro :

But Germany is not innocent of responsibility for this crisis. It demanded an extraordinarily independent and unaccountable central bank that is now running an excessively tight monetary policy, aggravating the plight of the PIIGS (Portugal, Ireland, Italy, Greece, and Spain). Germany’s enormous current-account surplus aggravates their problems further. Germany has also done too little in terms of fiscal stimulus to support the European economy.
Germany has benefited enormously from the creation of the euro. It should repay the favor. It should push for the creation of an emergency lending facility, and for political integration to make that feasible. It should provide more fiscal support. And who better to press for a more accountable European Central Bank?

Ça spécule ferme ?

Si je comprends bien, paradoxalement, alors que l’économie a besoin que le système financier lui prête de l’argent pour repartir et sortir de la crise, ce même système financier a l’air d’avoir des capitaux dont il ne sait pas quoi faire, et qu’il emploie en spéculations. (Le dynamisme des marchés boursiers est trompeur et Face à l’euro, le dollar est à son plus bas niveau depuis un an, en raison de l’apaisement de la crise financière.)

Par ailleurs il semblerait que la Chine achète de l’or en lieu et place de ses bons du trésor, et que l’Amérique continue à importer plus que de raison. (La parité euro/dollar au dessus de 1,46.)

Je me suis toujours demandé pourquoi, dans les crises, il y avait des embellies, qui n’amélioraient rien, alors que les fondamentaux étaient mauvais. Si ce qui se passe actuellement est significatif, il se pourrait que cela vienne de la combinaison des aspects bénéfiques des mesures de sauvetage et de pratiques qui ne se sont pas réformées.

Cela ressemble à un changement mal contrôlé : il libère des forces qui peuvent avoir des effets dévastateurs (mon exemple ordinaire est celui des révolutions).

(à suivre.)

Compléments :

  • The world economy is tracking or doing worse than during the Great Depression (September 2009 update). Les économistes Barry Eichengreen et Kevin H. O’Rourke continuent à dire que la crise actuelle se compare défavorablement à celle de 29, y compris en Allemagne (!). Les chiffres sont éloquents, mais les années 30 ont donné un spectacle de la misère, que l’on n’a pas en 2009. Qu’en penser ? Que la souffrance sociale est moins liée aujourd’hui à l’état de l’économie qu’elle l’était en 29 ? Que nous avons construit des mécanismes de solidarité relativement efficaces, et qu’ils n’ont pas été totalement démantelés par le mouvement ultralibéral récent ? Que c’est d’ailleurs pour cela que les réformes ne sont pas plus vigoureuses ?… Bref, comme le sous-entendent Eichengreen et O’Rourke ça pourrait merdouiller encore fort longtemps.

And now the Great Depression

L’économie : on ne change pas une équipe qui gagne.

And now the Great Depression de Barry Eichengreen (www.voxeu.org 28 septembre 2008) me conforte dans une de mes idées. Comment gérer l’économie de marché ? J’ai l’impression que la chose est tellement compliquée que dès qu’elle se dérègle elle part dans une vrille mortelle. Lui dicter son comportement est impossible. Le mieux que l’on puisse faire est de chercher ce qui se dérègle et de le ramener à son état antérieur. Pendant la crise de 29 les prix dévissent. Roosevelt les regonfle par l’inflation. Aujourd’hui, les banques ont accumulé des actifs à risque. Il faut les en débarrasser de façon à ce que l’économie soit ramenée à son état antérieur. Au moins on sait qu’il fonctionnait.

Le rôle de l’État avec l’économie serait-il celui du parent avec l’enfant qui apprend la bicyclette ? Laissez faire, mais être prêt à une intervention rapide en cas de manœuvre hasardeuse ?

Compléments :