Suicide chez France Télécom

Vingtième suicide chez France Télécom. Les conditions de travail de l’entreprise sont-elles en cause ? On m’a parlé de la question il y a quelques temps. La situation serait pire que ce que l’on pense : on ne compte que les suicides qui réussissent, il y en aurait qui ratent (on m’a cité le cas d’une personne dans le coma). La cause évoquée était des changements d’affectation incessants.

En fait, toutes les grandes organisations que je rencontre actuellement (public, parapublic, privé) se plaignent de mêmes maux : malaise, stress, souffrance, cadres intermédiaires qui ne communiquent pas, personnels jamais informés, employés qui se disent pris dans une sorte de « mouvement brownien » qui rend leur travail éreintant, voire impossible…

Cela provient d’un dysfonctionnement organisationnel résultat d’une mise en œuvre de changements qui ne tient pas compte des réalités de terrain (le changement se résume à un ordre). Dans le public, l’hyperactivité du gouvernement, à la recherche de résultats immédiats et qui ne semble croire qu’à la menace, serait un puissant facteur de désorganisation. Chaque couche de management évacue son stress sur la couche inférieure. Le mouvement s’arrêtant quand il n’y a plus d’échappatoire.

Mon interlocuteur de France Télécom pensait que ces changements incessants étaient voulus et visaient à contraindre les personnels à la démission. En réalité la souffrance de l’organisation peut aussi bien s’expliquer par l’incapacité à la conduite du changement d’un management qui n’a pas été préparé à ce nouveau métier, et par une organisation (de type bureaucratique) qui n’est pas conçue pour changer.

Curieusement, ces maux ont une solution relativement rustique et qui ne coûte presque rien, et qui ne demande pas au dirigeant ou au gouvernement de changer de comportement : il faut apprendre aux équipes à prendre en main leur sort (à faire un diagnostic des dysfonctionnements, puis à leur chercher des solutions) ; il faut aussi un mécanisme de communication qui permette de transmettre des demandes de moyens, en bon ordre, à la direction. À noter que ces moyens sont généralement extrêmement faibles : il s’agit surtout d’un besoin de coordination entre services, auxquels l’organisation hiérarchique traditionnelle ne permet pas de communiquer.

Compléments :

  • Il semblerait que la direction de France Télécom nie le lien entre suicide et conditions de travail. Elle n’a pas totalement tort : comme l’a expliqué Durkheim, si le suicide est un fait social, il ne concerne que des types de personnes qui présentent des caractéristiques favorables. Par exemple, le dernier suicidé était un célibataire fortement impliqué dans son travail. Il aurait combiné deux conditions repérées par Durkheim (et que je ne pensais pas pouvoir se mélanger, d’ailleurs) : à la fois très attaché à France Télécom, donc très affecté par ses transformations, et célibataire, donc en marge de la société, donc sans secours (anomie). DURKHEIM, Emile, Le suicide : Etude de sociologie, PUF, 2007.
  • Une autre opinion sur le stress au travail : A lire absolument.

Pourquoi des vacances ?

Certains ne semblent pas avoir besoin de vacances : les paysans, les chercheurs, les dirigeants, les gouvernants. Pourquoi ?

Contrairement au reste de la population, n’est-ce pas ceux qui subissent le moins de contraintes humaines ? Ils sont soumis à des contraintes (la nature et ses lois pour le paysan), certes, mais qui sont bien plus supportables que la routine taylorienne de l’ouvrier, ou le métro boulot dodo de l’employé ? Ce qui use l’homme, c’est le diktat des lois humaines, la robotisation de son existence ?

Si cette explication est correcte, les vacances permettraient de retrouver un peu de libre arbitre. Deux idées qui vont dans cette direction :

  1. Durkheim, dans son étude sur le suicide, note qu’on se suicide au rythme du calendrier de l’activité humaine. Sans que nous nous en rendions compte nos décisions sont contrôlées par les cycles sociaux.
  2. L’économiste Thorstein Veblen a étudié les classes supérieures américaines de la fin du 19ème siècle (The theory of the leisure class). C’étaient des classes oisives dont toute l’activité (à commencer par la consommation) était ostentatoire. Galbraith (The Industrial State) se demande où est maintenant cette classe. Il la retrouve dans les universités et à la tête des entreprises : elle a réussi à faire passer son oisiveté pour un travail.

Mères porteuses : libres ou exploitées ?

Un débat entre esprits supérieurs : d’un côté on dit que l’homme n’a pas le droit de vendre son corps, de l’autre qu’il a le droit d’en faire ce qu’il veut.

  • Rousseau me semble avoir un avis pertinent sur le sujet. Le fondement des droits de l’homme, que l’homme n’ait pas à subir la volonté arbitraire d’un autre, n’est pas seulement d’empêcher que l’un puisse asservir l’autre, mais que l’on puisse avoir envie d’être asservi. Si un humain pense que porter, puis perdre, un être pour qui ordinairement il est prêt à donner sa vie, vaut un peu d’argent, n’est-ce pas qu’il est déjà dans un état qui lui a retiré toute liberté, tout droit ? Je crois qu’il y a là une des grandes hypocrisies dont sont familiers les Anglo-saxons, et que l’on retrouve dans d’autres débats, par exemple sur les OGM : par des moyens élégants, ils nous projettent dans l’abjection, de façon à ce que la seule liberté qu’il nous reste soit celle de nous vendre.
  • Le point de vue français est qu’il faut empêcher l’avilissement, par la loi. Est-ce moins hypocrite ? Nous ne rétablissons pas l’être dans ses droits, mais lui retirons le dernier droit d’une situation de non droit.

Durkheim aurait probablement interprété la volonté d’être mère porteuse comme une pathologie de la société : une société qui contraint ses ressortissants à se vendre n’est pas saine. Notre rôle est de la soigner, non de légiférer.

Le contrat social

Une crise secoue nos certitudes et nous nous demandons où aller. Pourquoi ne pas chercher l’inspiration du côté des principes fondateurs de notre République ? Surprise : non seulement, ils ne semblent pas idiots, mais ils sont incompatibles avec la pensée unique qui s’était imposée ces derniers temps. Ce que dit Rousseau dans Le contrat social :
 
Liberté, Kant et contrat social
 
Rousseau était l’auteur de chevet de Kant, et, effectivement, en termes de raison pratique ils semblent d’accord.
Le problème qu’essaie de résoudre Rousseau est la liberté de l’homme. Qu’est-ce qu’être libre ? C’est ne pas pouvoir être asservi par un autre homme. Comment y parvenir ? Par le « contrat social » : les hommes créent une association, qui, en quelque sorte, va les garantir les uns des autres. « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout ».
Dorénavant, ils n’obéiront à personne en particulier, mais à la « volonté générale », qui se manifeste par des lois. S’il veut rester libre l’homme doit sauvegarder l’édifice qui garantit sa liberté. Pour cela, il ne doit plus obéir à son instinct, mais utiliser sa raison, afin d’aller dans le sens de l’intérêt social (« consulter sa raison avant d’écouter ses penchants »). La « morale », c’est faire ce que l’on doit pour maintenir la société (« la voix du devoir succédant à l’impulsion physique »).
Rousseau perçoit la société comme un corps humain : « on ne peut offenser un de ses membres sans attaquer le corps ».
La liberté c’est obéir à la loi
 
« République : tout Etat régi par des lois ». Qu’est-ce que la loi ? « quand le peuple statue sur tout le peuple » : une règle qui s’applique à tous, ou, plus exactement, qui traite des problèmes de l’être social, pas de ses constituants.
Tous les peuples ne sont pas propices à l’établissement de lois. Il faut, en particulier, qu’ils soient jeunes. La révolution peut leur redonner la jeunesse, mais une seule fois : « on peut acquérir la liberté ; mais on ne la recouvre pas ».
D’ailleurs, il n’y a pas de forme unique de société : chaque société est un être différent qui obéit, comme le dit Montesquieu, à un principe particulier : « chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne (ses lois) d’une manière particulière et rend sa législation propre à lui seul ».
Organisation de la société
 
Le législateur est au cœur du modèle de Rousseau. C’est lui qui comprend la volonté générale et en déduit des lois que chacun suivra. Mais ces lois n’ont de sens que si elles sont approuvées par l’ensemble du corps social (« on ne peut jamais s’assurer qu’une volonté particulière est conforme à la volonté générale, qu’après l’avoir soumise aux suffrages libres du peuple »).
Le Gouvernement a pour objet d’exécuter la volonté générale, non d’imposer la sienne. C’est « un corps intermédiaire établi entre ses sujets et le souverain (le corps social) pour leur mutuelle correspondance, chargé de l’exécution des lois et du maintien de la liberté, tant civile que politique ».
Point important : la notion de « représentant » contredit le contrat social. Personne ne peut se prévaloir de la volonté générale. (« à l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre ; il n’est plus », « l’idée de représentants est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal ».)
Pour Rousseau, la démocratie est quasiment impossible puisqu’elle suppose que tout membre de la société appartienne au gouvernement. Il penche pour une « aristocratie élective » : « c’est l’ordre le meilleur et le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on est sûr qu’ils la gouvernent pour son profit et non pour le leur ».
Quand à la monarchie : « au lieu de gouverner les sujets pour les rendre heureux, le despotisme les rend misérables pour les gouverner. »
L’égalité est capitale
 
La préoccupation de Rousseau est d’assurer la liberté de l’homme. Pourquoi se préoccupe-t-il d’égalité, alors ? (Ce qui semble stupide à l’Anglo-saxon.) « parce que la liberté ne peut subsister sans elle » : un trop grand déséquilibre de forces ne peut que résulter dans l’asservissement d’une personne par une autre. Ce n’est pas, d’ailleurs, une parfaite égalité, juste le refus d’une inégalité qui aurait des conséquences fâcheuses « quant à la puissance, qu’elle soit au dessous de toute violence et ne s’exerce jamais qu’en vertu du rang et des lois, et quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour pouvoir en acheter un autre ».
Elle est essentielle, et il n’y a que la loi qui puisse la défendre : « c’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir ».
Utile propriété
 
Rousseau a une vision pragmatique de la propriété : « dans les faits, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien : d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop ». Mais c’est une propriété mesurée et qui doit être méritée : « qu’on en prenne possession (…) par le travail et la culture, seul signe de propriété qui au défaut de titre juridique doive être respecté d’autrui » « les possesseurs étant considérés comme dépositaires du bien public ».
L’ennemi de la liberté : la volonté particulière
 
Ce sont les intérêts particuliers qui conspirent contre le contrat social. Tôt ou tard, l’égoïsme aura le dessus, le gouvernement, par exemple, fera passer son intérêt, myope, avant celui de la collectivité, et la société se dissoudra, et avec elle la liberté. « comme la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le gouvernement fait un effort continuel contre la Souveraineté ». « Il doit arriver tôt ou tard que le Prince (le gouvernement) opprime enfin le Souverain (le corps social) et rompe le traité Social. »
Facteur favorable : perte d’intérêt du peuple pour la chose publique : « sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne (= déléguer à d’autres les affaires de l’Etat), l’Etat est déjà près de sa ruine » ; « donnez de l’argent et bientôt vous aurez des fers ».
Les sociétés les plus durables sont celles dont la constitution a été la mieux construite. En particulier, « l’art du législateur est de savoir fixer le point où la force et la volonté du gouvernement (…) se combinent dans le rapport le plus avantageux à l’Etat »
Antithèse de la pensée économique dominante
 
Ce que je comprends, en lisant ce texte, c’est que la société des Lumières a joué le rôle que Rousseau prête au législateur : elle a créé les lois que nous suivons, inconsciemment. Et c’est parce que nous les suivons sans les comprendre qu’il est aussi facile de les détourner. En fait, le plus surprenant est la façon dont ces fondements ont été attaqués. Ils l’ont été sournoisement, sans le grand débat qui avait précédé la Révolution. On nous a dit : il y a des gens qui créent des richesses et qui méritent d’être extraordinairement récompensés, il faut obéir à la science économique, etc. Simple bon sens, non ? Non : la prétendue science part du principe que chaque homme doit être guidé par son appétit (Adam Smith) et loue l’inégalité. Alors, n’était-il pas prévisible qu’elle donne les résultats prévus par Rousseau, c’est-à-dire l’apparition de classes de proscrits, la disparition, au moins pour eux, de la liberté ? L’Anglo-saxon répondrait que l’histoire a montré la fausseté de tout autre modèle que le sien. Faux : le modèle soviétique n’est pas celui de Rousseau. Pour ce dernier, l’individu n’obéit à aucun autre individu : il obéit à la volonté du groupe, comme un automobiliste sur une route.
D’ailleurs, même si Rousseau avait tort et l’économie raison, pourquoi n’avoir pas fait comme nos ancêtres : placé le débat sur la place publique ? Un changement de constitution ne méritait-il pas une discussion ?
Et si c’était la faute à Rousseau ? Il estime que l’on ne peut pas s’adresser à tout le monde par la raison, d’où l’utilité de la religion, qui serait donc (comme chez Durkheim) la voix de la « volonté générale ». Mais, n’est-ce pas parce que nous avons trop cru et pas assez réfléchi que nous en sommes où nous sommes aujourd’hui ? Ne serait-il pas bien d’apprendre aux prochaines générations à penser, pour qu’elles ne retombent pas dans nos errements ?
Compléments :

Culpabilité

La délinquance se développe, le gouvernement veut la punir.

Durkheim aurait probablement dit que le crime est un fait social. Il est créé par l’organisation de la société, un peu comme un concours crée un nombre fixe d’élus et un reliquat de laissés pour compte. Robert Merton a construit une modélisation simple du phénomène : la société nous donne à la fois des objectifs et des moyens de les atteindre, si ces derniers sont difficiles à utiliser, nous tendons à « tricher ».

Explication de la délinquance de la jeunesse des banlieues ? Si l’on applique le modèle de Merton, on la voit prise entre les valeurs de réussite matérielle (quasi inaccessible par qui que ce soit) que lui transmet la télévision (Médiamorphose) d’une part, et l’incapacité de faire au moins un pas dans un sens qui lui permettrait de l’obtenir, du fait d’un système scolaire qui ne semble pas lui réussir (c’est du moins ce que dit Laurent Mucchielli, un sociologue).

Une solution à long terme à la délinquance n’est donc pas une politique répressive, mais une évolution appropriée de l’organisation de la société, un « changement » (Définition de changement).

Compléments :

  • DURKHEIM Émile, Les Règles de la méthode sociologique, Flammarion, 1999.
  • La modélisation de Merton sur un exemple : Braquage à l’anglaise.
  • J’ai retrouvé un ancien article de The Economist (In the can) qui explique ce que l’on peut attendre d’une politique répressive :

Les conservateurs ont essayé de changer l’Amérique de bien des façons. Il est possible qu’aucune n’ait eu un plus important effet que de flanquer autant de personnes en tôle. En 2001, dit une nouvelle étude du département de la justice, un Américain sur 20 a eu « une expérience de la prison ». Ce chiffre pour les noirs est proche de un sur six. Une législation augmentant l’agressivité des peines, en particulier pour les crimes liés à la drogue, signifie que la proportion de détenus et d’ex détenus a doublé depuis 1974, de 1,3% de la population à 2,7%.

Le chiffre le plus étonnant concerne l’avenir. Grâce à la plus dure politique d’incarcération au monde, 11,3% des garçons nés en 2001 iront en prison, au cours de leur vie. Pour les noirs, il y en aura un sur trois. À moins que quelque chose ne change dans des résultats de réhabilitation pourris (deux tiers des prisonniers sont de nouveau arrêtés dans les 3 ans suivant leur sortie), les conservateurs auront créé une classe criminelle d’une proportion inimaginable.

  • Sur l’école : BRIGHELLI Jean-Paul, La fabrique du crétin : La mort programmée de l’école, Jean-Claude Gawsewitch, 2005.
  • Remarque : l’entreprise donne un autre exemple de ce phénomène : si les résultats de ses employés sont décevants, c’est qu’elle est mal organisée. Elle a besoin d’un « changement ».

Exit Viadeo

J’ai fermé mes comptes Viadeo, LinkedIn, Plaxo. Pourquoi. Et réflexion sur le parasitisme.

J’ai rejoint tardivement linkedIn. Parce qu’un client m’avait recommandé, et que j’ai pensé qu’une bonne éducation voulait que je m’inscrive. J’ai découvert que j’avais été déjà invité, et que les premières invitations remontaient à 2004. Joie de la nouveauté : utiliser linkedIn pour retrouver des gens perdus de vue. Puis le jeu du réseau amène à d’autres réseaux (Plaxo, Video).

Quelques mois plus tard : je n’utilise plus. Ils me font perdre du temps. Pire, des personnes inconnues me contactent, visiblement des professionnels du réseau (plus de 13.000 contacts dans un cas). Aucune justification de l’intérêt que je présente pour eux. Note comminatoire, lorsque je ne réponds pas à l’avance :

Lorsque 2 membres de Viadeo entrent en contact direct, ils s’ouvrent un accès réciproque à leurs propres réseaux et augmentent donc le nombre de personnes avec qui ils peuvent entrer en relation.
Cette perspective me semble justifier un clic sur le lien ci-dessous, ce qui nous permettra en effet de créer un lien direct entre nous !

Si la nature du lien est aussi ténue, nous sommes tous liés à tous : pas besoin de Viadeo !

Les liens sociaux sont importants, mais je n’ai pas compris ce que leur apportait Internet. Les miens se construisent patiemment, par l’expérience et les crises partagées. Au long cours. Pire, les réseaux sociaux électroniques me semblent victimes de parasites.

Qu’est-ce qu’un parasite ? Quelqu’un qui nuit à un système destiné au bien collectif, et ce pour son seul intérêt.

Pourquoi le parasite est-il le premier à exploiter une nouveauté ? Pourquoi les virus et les spam ont-ils attaqué Internet ? Pourquoi les premiers scientifiques ont-ils été, en majorité, des charlatans ? Pourquoi la religion est-elle la proie des Tartuffe ?… Probablement parce que ceux qui suivent les règles du système sont prévisibles. Si les voitures s’arrêtent aux feux rouges, il est facile d’agresser l’automobiliste. Le parasite est alors capable d’exploiter ces règles pour son propre intérêt.

Idée connexe. Le « théorème du tamis ». Une personne compétente dans un domaine est encouragée à se spécialiser, sa carrière stagne. Par contre, l’homme sans qualités n’aura pas ce handicap, ses chances d’ascension seront démultipliées.

Comment éviter le parasitisme ? Il n’y a probablement pas de panacée. Et puis un peu de parasitisme peut-être bon pour la santé (il rappelle que le phénomène peut exister, et qu’il faut s’en protéger). Cependant l’excès est certainement pathologique, selon l’expression de Durkheim. C’est un « mal » social. Le traitement me semble social, aussi.

  • Le parasitisme est un drame de la solitude. Le parasite veut quelque chose qu’il ne pense pas pouvoir obtenir, parce qu’il est incompétent. Un petit coup de pouce au bon moment peut l’aider à trouver ses talents, avant qu’il se soit engagé dans un cercle vicieux de malversations. Encore faut-il que la société ne l’isole pas.
  • De même, le meilleur contrôle de la déviance est social : le fait que lorsque l’on s’écarte du droit chemin on y soit remis par le mouvement naturel de la société. On peut rouler au milieu de la route dans une campagne déserte, pas dans une métropole : on risque l’accident, plus que le gendarme. La faiblesse du Web 2.0, et d’Internet, est peut-être là : les mécanismes de contrôle naturels à une société n’ont pas eu le temps de s’y établir.

Compléments :

  • Les tactiques du parasite, appliquées à d’autres exemples : Perfide Albion.
  • Le capitalisme comme triomphe du parasitisme : McKinsey explique la crise, Crash de 29 : mécanisme. L’Amérique aime l’innovation, parce que dans ses débuts, elle désorganise la société, ses contrôles sont inefficaces, c’est le Far West, et l’Américain y est sans égal. C’est aussi pour cela que ses innovations sont parfois de simples escroqueries (cf. les innovations financières qui viennent de déstabiliser la planète). Parasitisme et innovation : la théorie de Robert Merton : Braquage à l’anglaise.
  • La théorie de la complexité démontre que c’est la coopération, non le parasitisme, qui, sur le long terme, a le dernier mot : Théorie de la complexité.
  • Les sociétés ont des mécanismes naturels de défense contre le parasitisme : Governing the commons.
  • DURKHEIM Émile, Les Règles de la méthode sociologique, Flammarion, 1999.

Aznavour l’Arménien

Charles Aznavour vient de recevoir la nationalité arménienne.

En 68, il lui était inconcevable de devenir arménien, dit-il. Il était français.

La France ne change pas ? 

Depuis la Révolution de 89, jusqu’à la fin des années 60, ça a été une formidable machine d’intégration. Émile Durkheim, par exemple, a jeté aux orties son destin de rabbin, pour devenir le grand prêtre du positivisme scientifique. Le fondateur de la science de la société. Et un nationaliste forcené. Non seulement les communautés disparates qui constituaient le pays ont vendu leur âme contre celle de citoyen français, mais on venait de partout dans le monde pour faire de même (cf. Le Romain Gary de La promesse de l’aube). Une énorme partie de ce que nous considérons comme notre élite a été remontée des profondeurs de la nation, de son immigration, par notre « ascenseur social ».

Que nous est-il arrivé ces quatre dernières décennies ? Avons-nous soudainement douté des valeurs qui nous avaient fait mettre notre intérêt individuel au second plan ? L’égoïsme a frappé et a déglingué l’ascenseur social ? Nous avons compris qu’il ne fallait plus attendre d’aide de la solidarité nationale, mais reconstituer des réseaux d’entraide à partir, notamment, des débris de nos identités anciennes ?

Sur les malheurs de l’ascenseur social : La France de Dickens? et sur Durkheim : PRADÈS Jose-A., Durkheim, Que sais-je?, 1997.

Hygiène du manager en temps de crise

François Hauser peste contre ses clients. La crise les a plongés dans un mouvement brownien. Ils ne font rien, mais sont débordés. Désolé, pas le temps de réfléchir !

J’ai observé ce phénomène dans les grands moments d’incertitude (lorsqu’une entreprise est en passe d’être achetée, ou après son achat, alors qu’elle ne sait pas ce qu’elle doit faire…) : ambiance irrespirable. Les psychologues disent que l’homme ne peut supporter l’incertitude. Qu’il tente de la faire cesser par tous les moyens. Décisions désastreuses en général. Durkheim parle d’anomie (absence de règles), et en fait un facteur favorable au suicide.

Finalement, s’agiter sans but n’est pas si idiot : c’est mieux que de se jeter d’une fenêtre. Mais pas beaucoup mieux : si un imprévu survient, nous sommes impréparés. D’autres solutions :

  • François Hauser nous indique ce à quoi nous accrocher dans la tempête : nous avons tous des responsabilités, et elles ne disparaissent pas dans une crise.
  • À ce point, on hésite entre des scénarios bien définis, mais antinomiques. L’anomie n’est pas une totale absence de règles, mais une sorte d’embranchement. Pour résoudre la question : examiner chaque scénario comme s’il était arrivé, trouver la stratégie à suivre. Puis reprendre toutes les stratégies et dégager ce qu’elles ont en commun : la stratégie qui vous permet de réduire massivement vos risques, sans réduire significativement vos espoirs du bénéfice que vous réserve l’avenir le plus favorable (le fameux 20 / 80). (C’est la méthode des scénarios.)
  • En période d’incertitude, il faut travailler moins, pour en avoir sous la pédale au cas où. Être prêt à agir. Et pour éviter le stress du vide, « diversification émotionnelle » : trouver des dérivatifs, un univers que l’on maîtrise parfaitement (par exemple écrire la chronique de la crise !).

Compléments :

  • Pour des exemples de l’attitude déplorable de l’homme face à l’incertitude : CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000.
  • DURKHEIM, Emile, Le suicide : Etude de sociologie, PUF, 2007.
  • Transformer l’incertitude en certitude : Se diriger dans l’incertain.
  • Sur la diversification émotionnelle : JICK, Todd, The Recipient of Change, note, Harvard Business School, 1990.
  • Le Yi Jing, ou l’art de l’embranchement : Le discours de la Tortue.
  • L’analyse de Robert Merton sur la problématique du choix : Braquage à l’anglaise.

Leader d’opinion et lanceur d’alertes

Discussion avec Yanne Boloh. Utilité sociale des leaders d’opinion et des lanceurs d’alerte. Et quelques théories.

Leader d’opinion

Il me semble que « leader d’opinion » sous entend incorrectement une supériorité innée (cf. Führer), ou une aptitude particulière à la manipulation des esprits.
En fait, la société spécialise ses membres de façon à ce qu’elle puisse se tourner vers eux quand elle a besoin d’un avis autorisé. Avant d’aller voir un film, je regarde ce qu’en disent les critiques.

Lanceur d’alertes

Lanceur d’alertes ? Personnes qui annoncent très tôt (signaux faibles) des risques ou des crises et qui sont difficiles à identifier (les fous hurleurs, les prophètes mais aussi les associations de défense de l’environnement selon le cas et les époques).

Association d’idées :

  • Un cas particulier du leader d’opinion : c’est la vigie ? C’est le rôle de l’Institut Pasteur.
  • La société tend à nous contraindre par des règles fortes, et ceux qui ont des idées originales sont souvent des semi-marginaux, des « hybrides » (Edgar Schein). Ils tiennent à la société, mais ils voient que ses jours sont comptés.
  • Emile Durkheim : la société génère naturellement de l’innovation. Celle-ci va dans les deux sens. Une société très innovante (au sens positif du terme) aura beaucoup de délinquance. L’innovation veut dire jouer avec les règles communes.
  • Chester Barnard. L’entreprise est faite d’égoïstes tenus ensemble par des executives qui, eux, n’ont pour intérêt que l’intérêt du groupe. Il leur est insupportable que son code de loi (ce que les ethnologues appellent sa culture) soit brutalisé : ils forcent l’entreprise à respecter ce code de loi, à trouver ce que Robert Merton appelait des « solutions conformes ». Est-ce les hurleurs ? En tout cas, je crois que ce sont les principaux résistants au changement. En fait, le vrai executive ne fait pas que hurler, il sait aussi résoudre le problème qu’il a soulevé. Cas particulier : le leader. Un executive qui renouvelle le code de loi. Ce faisant il crée une nouvelle motivation en transformant l’identité de l’organisation (il transforme la Gazette de Tulle en Défenseur des libertés universelles).

DURKHEIM Émile, Les Règles de la méthode sociologique, Flammarion, 1999
SCHEIN, Edgar H., Organizational Culture and Leadership, Jossey-Bass, 2004.
BARNARD, Chester, The Functions of the Executive, Harvard University Press, 2005.
MERTON, Robert K., On Social Structure and Science, The university of Chicago press, 1996.

La vie est belle (suite)

Qu’est-ce qui fait que l’on est optimiste ?

  • Martin Seligman, le spécialiste du sujet, explique que ceux qui ont survécu à la crise des années 30 sont devenus optimistes. Ils avaient probablement pris confiance en leur capacité à se tirer d’affaire. Peut-être aussi que rien ne leur semblait bien menaçant après ce qu’ils avaient vécu ?
  • Surtout, il semble que l’inquiétude vienne de ce qu’Emile Durkheim appelait l’Anomie (un facteur favorable au suicide) : l’absence de règles. Nous sommes dans un monde incertain. Pour devenir optimiste, il faut trouver quelque chose d’intéressant à l’avenir, quelque chose qui ait une certitude de réalisation pour peu que l’on se montre à la hauteur de ce que l’on croit être. C’est exactement la définition d’un « stretch goal ».
  • À l’appui de ma thèse. Les déclarations de guerre déclenchent la liesse populaire (fin de l’incertitude). Je me souviens d’avoir entendu Maurice Genevoix dire qu’il avait vécu l’annonce de la guerre de 14 comme la promesse, enivrante ?, d’une expérience nouvelle, unique. Dont il faudrait ne rien perdre (rédaction de notes).

SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.