Annie's box ou Darwin intime

Darwin fut un jeune homme distrait, un mari attentionné, un père confondu d’admiration et d’amour pour ses nombreux enfants, aux jeux desquels il sacrifie, sans arrière-pensée, le mobilier de sa maison.

Loin d’être le puritain victorien que l’on aurait pu attendre, on le découvre étonnamment « humain ». Il s’interroge très tôt sur la signification de sa théorie de la sélection naturelle quant à l’homme : les sentiments humains ne seraient-ils pas, en partie au moins, présents chez l’animal ? (il fera d ailleurs un procès à l’un de ses voisins, coupable de cruauté envers des animaux) quel est le rôle de la souffrance dans le monde et celui de Dieu dans celle-ci ? l’esprit de l’homme, issu de la sélection naturelle, est-il fait pour comprendre le monde ? Faut-il sélectionner les forts ou protéger les faibles ?…

Les réponses qu’il apporte à ces questions sont en décalage flagrant avec la pensée de l’époque (mais aussi avec l’exploitation qui a parfois été faite de son travail) et même avec celle d’aujourd’hui. Contrairement à ce que veut l’école économique dominante, il ne croyait pas que l’homme était rationnel (optimisant une fonction d’utilité individuelle), il avait anticipé de 150 ans les travaux actuels de psychologie du comportement.

Observateur exceptionnel, il a été avant tout observateur de sa vie et de ses proches. La mort de sa fille aînée, Annie (et de 2 autres enfants, en bas âge), marque de manière indélébile sa pensée. Il va accompagner l’agonie, informant heure par heure sa femme, qui n’a pu se rendre à son chevet, de la progression de l’état de leur enfant. Le temps n’a pas atténué ce souvenir.

Le tour de force de Randal Keynes (un descendant de Darwin) est, en multipliant les témoignages, de faire renaître les préoccupations de ce temps. Il rend quasiment palpable la crainte, aujourd’hui inimaginable, que suscitait la tuberculose, un fléau effrayant. Il fait pénétrer dans l’intimité de la maison Darwin, qui acquiert la familiarité de souvenirs d’enfance.

Cahuzac et danger gouvernemental

Ce matin, j’entendais France Culture dire que le départ de M.Cahuzac mettait le gouvernement en danger. J’en doute.

Ce type d’affaire n’est-il pas l’ordinaire de tous les gouvernements, de quelque bord qu’il soit, quelle que soit la démocratie à laquelle ils appartiennent ? Le gouvernant n’est-il pas choisi par la sélection naturelle pour résister à de tels événements ?

Ce qui est étonnant est que M.Hollande semble avoir tranché vite et bien. Comme pour la guerre au Mali ? Mieux que M.Sarkozy dans des circonstances similaires ? Pourtant M.Hollande semble un hésitant. Hésiterait-il en termes de stratégie, mais serait-il bon dans les moments critiques ?

Fascinante histoire du génome

ADN de wikipedia

Certaines séquences de notre génome seraient communes à tout (animé ou non) ce qui a un génome, et seraient apparues il y a 3 milliards d’années ! L’histoire du génome révèle l’histoire fascinante de la vie. Notre forme de vie complexe serait due à :

  • Sa capacité à générer de l’énergie. C’est le travail des mitochondries, résultat de la combinaison fortuite de deux espèces de cellules ennemies.
  • Une forme d’innovationpermanente permise par le fait que ces êtres complexes mais peu nombreux abritent leurs constituants (notamment leur génome) d’une sélection naturelle immédiate.
  • Un moteur à innovation : l’attaque de « parasites ». Du fait de l’absence de sélection naturelle au niveau élémentaire de la vie, le génome est contaminé par une quantité de « cochonneries » (virus, etc.). Ne pouvant les éliminer naturellement, il doit trouver des processus originaux pour ne pas en crever (par exemple la reproduction sexuée), ou pour composer avec eux (c’est à eux que l’on devrait notre système immunitaire).
Si l’on généralise ces idées à notre société, on en arrive à des résultats surprenants. 
  • 1) Nous ne sommes pas issus de la sélection naturelle, mais d’une forme d’innovation « sociale », qui laisse une chance aux mal fichus ; 2) le processus qui permet à la vie de se complexifier est une dialectique agression / coopération, prise en charge par le niveau le plus haut de la vie (probablement la société, pour l’homme) ; 3) la capacité à produire de l’énergie de manière autonome serait un élément fondamental du dispositif.
  • Déroute des idées libérales. Alors qu’elles estiment que le marché et sa sélection naturelle stimulent l’innovation, la généralisation de ce qui précède laisse penser, au contraire, que c’est parce que l’entreprise protège ses constituants du marché, avec toute l’irrationalité que cela sous-entend, qu’elle peut être innovante ! Cette théorie semble aller dans le sensde Schumpeter (destruction créatrice) : les mécanismes de sélection, qui façonnent l’entreprise ou l’organisme, ne résultent pas d’une concurrence frontale, mais de phénomènes affectant l’ensemble de la société. 

La sélection naturelle est-elle sociale ?

Pourquoi parlons-nous une langue du sud, alors que nous sommes un pays du Nord ? me suis-je demandé. Parce que les Francs ont choisi d’être les descendants des Romains, porteurs de la civilisation ? Ce qui m’amène à une idée curieuse. Hier, ce qui était admiré était au sud. Aujourd’hui, l’Europe est dominée par les pays du nord, les barbares d’il y a peu. 

D’ailleurs, la fameuse « paresse » que l’on nous reproche n’est-elle pas la manifestation d’un art de vivre évolué ? Les classes dominantes anglaises ne donnent-elles pas l’exemple même d’une telle « paresse » ? Mais le raisonnement doit-il s’arrêter là ? Les civilisations orientales, voire l’Afrique des origines, ne sont-elles pas plus agréables que nos mondes modernes ?

J’en reviens aux théories nazies, qui voulaient que la civilisation, trop douce, soit régénérée par le sauvage ? Ou à Rousseau et Lévi-Strauss, et à leur paradis perdu ? Ou à la théorie de Spencer Wells : plus la société se développe, plus elle contraint l’homme, jusqu’à lui imposer des mutations génétiques ?

À chaque fois que l’homme a été menacé, il a trouvé des solutions sociales à ses problèmes. De ce fait, sa population a crû, mais au détriment de l’épanouissement du grand nombre.

Le plus étrange dans l’affaire, c’est que les ultra-individualistes Anglo-saxons sont probablement les principaux moteurs de cette perte de liberté. Car, d’eux vient la Révolution industrielle, qui a multipliéla population mondiale par plus de 10. Leur élite a certainement profité de l’asservissement de son prochain qui en a résulté. Mais une caste de privilégiés peut-elle se maintenir ? Poussés par leur intérêt individuel, ils font le jeu de la société, qui finira par les égaliser ?

La sélection « naturelle » ne choisit pas les individus pour eux-mêmes, mais pour servir l’espèce ?

Le téléopérateur est admirable

Depuis 6 mois, j’essaie de transférer un contrat téléphonique. Pour savoir si l’affaire est en bonne voie, je contacte le centre d’appels de SFR. Après dix bonnes minutes d’attente, j’arrive chez un téléconseiller. Ce n’est pas le bon. Je suis chez le grand public alors que la machine aurait dû me router vers les professionnels.

C’est alors que j’ai compris que mes interlocuteurs étaient admirables. J’imagine, en effet que, dans ces conditions, on doit avoir envie de les insulter. Or, ils me semblent avoir développé des techniques de judoka, qui leur permettent d’étaler le mécontentement. La sélection naturelle, sans doute.
Illustration aussi des études de marché que je faisais dans ma jeunesse : la cause majeure de résiliation d’un contrat est une méprise. Ma première demande de transfert m’avait été refusée au motif que l’entreprise qui me cédait la ligne n’avait pas donné son accord. Ce qu’elle a nié. Coup de Jarnac de SFR ne voulant pas perdre un client ? Pas du tout, je viens d’apprendre que la dite entreprise n’avait pas payé ses factures téléphoniques – ce dont elle ne m’avait pas informé. Le refus du transfert était une mesure de rétorsion. 

Le changement loi fixe et naturelle

Pour ma première contribution j’ai envie d’évoquer quelques chinoiseries.

Cyrille Javary auteur d’un formidable livre nous explique que les Chinois ont depuis fort longtemps résolu l’équation de l’action.

Le Yi Jing, texte capital de la pensée chinoise et vieux de plus de 35 siècles, est le premier manuel d’aide à la décision. Il s’appuie sur 6 piliers :

  1. Le changement
  2. Le battement
  3. Le cheminement
  4. L’engagement
  5. Le discernement
  6. Le hasard

Le premier pilier, le changement est défini comme « la seule chose qui ne changera jamais est que tout change toujours, tout le temps. » Les chinois considèrent donc que le changement est au cœur de la vie et c’est la seule base stable sur laquelle puisse se fonder l’activité humaine.

L’idéogramme changement YI est formé de la juxtaposition de deux signes, celui de la pluie placé sous celui du soleil. Ce peuple sédentaire et cultivateur apprécie ce phénomène naturel et quotidien, de l’alternance du soleil et de l’eau dont les effets sont nécessaires et complémentaires. YI nous indique donc que chacun peut aisément faire le constat du changement quotidien et permanent en regardant le temps qui passe. Mais le plus surprenant c’est que YI signifie également loi fixe. En effet, puisque tout change tout le temps c’est de fait la seule loi stable sur laquelle bâtir une stratégie de l’action.

Enfin, YI signifie également simple facile, comme « après la pluie le beau temps »!

Et je me demande si ce n’est pas après quelques lectures chinoises tout en observant la nature, que Darwin a simplement déterminé que :

Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements. (Charles Darwin / 1809-1882)

Pour approfondir :

  • Le livre de Cyrille Javary –écrivain et conférencier spécialisée dans la civilisation Chinoise. « Le discours de la tortue » avec ce sous-titre « Découvrir la pensée chinoise au fil du Yi Jing ». 
  • Et une chronique du livre par ce blog. 

Morale et panique

Qui survit aux naufrages ? Lusitania : jeunes hommes ; Titanic : femmes et enfants. Dans le premier cas, le bateau a coulé en 18 minutes, dans le second en 2h40. Les règles sociales demandent du temps pour agir. Dans la précipitation, c’est le plus fort qui gagne. (The Science of Chivalry)
En serait-il de même pour les changements sociaux ? Au début, les individus qui possèdent un avantage, les « oligarques »,  ont le dessus, puis la rationalité sociale reprend ses droits ? 

Logique du libéralisme

Le libéralisme, dans son acception moderne, semble une forme de conservatisme. Il cherche à faire que ceux qui profitent le plus de la société ne soient pas dérangés. Pour justifier ce statu quo, il a utilisé une série d’arguments, qui ont pour objet de démontrer que l’organisation sociale est optimale, voire naturelle :
  • Les droits de l’homme et la démocratie (dans la logique grecque où l’homme libre – comme l’esclave – l’est par nature).
  • La science. Darwinisme social et génétique. (Ceux qui dominent la société sont les meilleurs.)
  • La théorie du marché. Le marché s’autorégule, y toucher produit un résultat sous-optimal. (Idée fixe de l’économie depuis sa fondation par Adam Smith.)
Chacun de ces arguments a été retourné. Le peuple a exigé que les droits de l’homme et la démocratie soient appliqués à tous. La science nie les conclusions individualistes (l’homme est un animal politique oui social, pas un loup solitaire). L’expérience montre, à répétition, que le marché ne produit pas le meilleur des mondes, mais la crise, ou le monopole, une forme de régulation totalitaire.
Je me demande si le néoconservatisme ne représente pas le chant du signe du mouvement. Il a deux idées fortes. Le droit naturel (il est « évident » que certaines règles doivent diriger la société) et la bataille des idées (il faut convaincre le peuple de son infériorité naturelle par lavage de cerveau). Autrement dit, après avoir pensé que la raison était son alliée, le libéral voit maintenant son salut dans la manipulation.
Compléments :
  • L’idée générale de ce billet a été développée par les solidaristes au 19ème siècle.
  • Sur les droits de l’homme : Michel Villey.
  • Sur le néoconservatisme français : Pensée anti 68. Sur les fondations du néoconservatisme anglo-saxon : Ayn Rand.
  • Sur le droit naturel : Leo Strauss.
  • Certaines branches du protestantisme affirment que celui qui réussit sur terre est un élu de Dieu. Maintenant que la raison est défaite, cette idée va-t-elle être ressuscitée ? (TAWNEY, R. H., Religion and the Rise of Capitalism, Transaction Publishers, 1998.)

Théorie chaotique de l’évolution

Si je comprends bien, la théorie de Darwin serait fausse à long terme. Les espèces ne s’adapteraient que marginalement, mais resteraient substantiellement identiques à elles-mêmes, qu’il pleuve ou qu’il vente, jusqu’à ce que le hasard décide de les liquider :

L’extinction semble être un une réponse étonnamment rare aux changements climatiques importants.

Idem pour les écosystèmes, qui n’évoluent pas comme un tout, mais dans le chacun pour soi de leurs éléments constitutifs.
Le long terme serait commandé par la génétique dont la loi est la mutation aléatoire, qui ne répond pas à l’influence extérieure, et dont les résultats sont imprévisibles. L’évolution serait donc soumise, comme les planètes, à la théorie du chaos. Elle ne serait prévisible qu’a posteriori.
L’abandon de la sélection naturelle pourrait avoir de curieuses conséquences : « nous sommes incapables de prévoir comment les espèces répondront au changement climatique prévu durant le siècle prochain »   ; peut-on évoquer la sélection naturelle dans le règne humain, pour justifier des avantages acquis, si elle n’a pas de raison d’être dans la nature ?

Irving Kristol

Rubrique nécrologique de The Economist. Irving Kristol est mort le 18 septembre à 89 ans. Il est le fondateur du néoconservatisme. C’est un peu grâce à lui que le monde a cru au libéralisme financier.

Parti du Trotskisme, et de la gauche Rooseveltienne, 68 semble avoir été son « coming out » : il a compris que ce que l’on détruisait, « les valeurs traditionnelles bourgeoises », était ce à quoi il tenait. Comme Ayn Rand, avec le bolchévisme, il a utilisé les armes de l’ennemi contre lui, c’est-à-dire la science, la philosophie, et la morale – le bien était désormais bourgeois. Et c’est en cela qu’il a rénové le conservatisme.

Au fond, il a combattu une manipulation de gauche par une manipulation de droite. Ce qui laisse entrevoir sa logique : comme beaucoup, il savait qu’il détenait la vérité, et que la vie était une guerre ; dans cette guerre, la pensée et la science étaient des armes. Au fond c’est assez scientifique, darwinien même : la nature donne la victoire à celui qui gagne… rêvons donc le monde qui nous plaît et gagnons. C’est surtout très anglo-saxon.

C’est compréhensible, mais pas défendable :

  1. Cette pensée n’est pas scientifique, plus exactement, le monde rêvé par le néoconservateur s’oppose aux lois de la nature, ce qui ne peut pas fonctionner. Si tu détruis le monde, Anglo-saxon, où est ta victoire ? C’est pour cela que la science ne doit pas être manipulée : elle est plus utile honnêtement employée.
  2. La vision d’un univers où se battent le bien et le mal, et où l’on utilise le lavage de cerveau est erronée. Elle produit des morts et des esclaves. Elle oublie qu’à côté de l’affrontement, il y a l’entraide, chacun apportant ses particularités au groupe. Très curieusement, c’est le principe fondamental du commerce : on n’échange que ce qui est différent. L’œuvre d’Adam Smith, la Bible du libéral, ne dit que cela : la richesse des nations c’est la différence ! Explication : plus nous sommes différents et spécialisés, plus nous pouvons produire, plus nous sommes riches ; donc en étendant au monde cette capacité à se spécialiser, la globalisation atteint l’optimum (matériel, pour Smith).

Compléments :

  • Il y a une autre façon d’expliquer la naissance du sophiste. Soit un enfant qui trouve que les règles de la société qu’on lui impose sont injustes. Il peut en déduire que c’est là leur rôle. Et donc qu’il doit les maîtriser pour être injuste. Il ne va donc pas s’y conformer, mais essayer d’en comprendre les rouages pour les plier à ses intérêts. C’est entièrement logique.
  • L’article insiste sur le fait qu’Irving Kristol était un homme sans regrets. Ce qui pourrait à la fois confirmer qu’il était sûr de sa vérité, et qu’il était peu prédisposé pour la science.