En rédigeant une note, « laboureur » m’est venu à l’esprit. Comme on le disait un moment de Mme Merkel, j’avance dans le brouillard. Et je travaille beaucoup pour peu de résultat. Mais du résultat solide.
Surtout, la conclusion que j’en tire est : c’est à nous de changer, pas aux autres. L’UE ou l’Etat français font leur travail. Arrêtons de les croire coupables de tous les maux. Commençons par comprendre ce qu’ils veulent faire et tirons en profit.
En fait, le sujet n’est pas là. Il est dans le comportement du reste de la société. Il peut se résumer ainsi : je trouve une idée très simple (taxer les pollueurs, donner de l’argent aux start up industrielles, remplacer l’énergie fossile par l’éolienne, réindustrialiser la France…) puis je braille. Je suis sur tous les plateaux télé, dans toutes les réunions du gratin, dans tous les avions…
Décidément, Boris Cyrulnik me plonge dans des réflexions sans fins. Son problème, c’est la dépendance qui rend sans volonté. Et qui fait de nous, collectivement, des criminels. (La fameuse « banalité du mal ».)
A l’origine, il y a « l’emprise ». L’individu n’a pas suffisamment confiance en soi pour penser par lui-même. En cas de difficulté, il appelle au secours.
Et le premier suspect, c’est la mère ! Pour des raisons évidentes. Elle est la première source d’attachement. Et ce n’est pas parce que l’on veut le bien de quelqu’un, qu’on le fait… En particulier, lorsqu’il s’agit de jeter l’enfant à l’eau pour lui apprendre à nager.
Il y a un second suspect, encore plus évident, mais dont il ne parle pas : l’Etat. En France, tout le monde en appelle, sans cesse, à l’Etat. Le plus curieux est que plus l’individu est un matamore, façon MEDEF ou CGT, plus il a besoin d’Etat !
Quand on pense que la Révolution devait nous apporter la liberté…
Décidément, les « laboureurs » de B.Cyrulnik me posent des questions.
L’ai-je bien compris ? Je trouve que sa vie et celle de mon père contredisent totalement ses théories.
On peut difficilement imaginer plus « insécure ». Et pourtant, ce sont des gens qui sont parvenus à penser par eux-mêmes, sans chercher la protection de gourous, comme le font tant de jeunes, pourtant aimés de la société, voire privilégiés.
Dans leurs deux cas, je vois un phénomène similaire : la société, en ces temps, avait un sens. Le progrès. Et des institutions, telles que l’école, qui le réalisaient. Se rattacher à ce mouvement, d’un seul coup, donnait un sens à la vie, et rendait fort.
Dans les deux cas, un enseignant, l’agent même du progrès, le porteur même du projet social, les a repérés, et les a mis sur la voie de l’éducation supérieure. Ce qui en a fait des hommes forts : ils avaient appris à se défendre par eux-mêmes. Et ce, même si, en ces temps, l’éducation supérieure n’était pas tendre pour les pauvres.
Les recettes du labour ? Une société qui croit en elle-même, et qui s’arme de « hussards noirs » porteurs de ses valeurs ?
Avec des amis, nous avons débattu du laboureur et des mangeurs de vent de Boris Cyrulnik.
Boris Cyrulnik avait-il prévu ce cas ? Nous avons douté en groupe.
L’avons-nous bien compris ? Il nous a semblé que l’ouvrage soulevait des contradictions. Et que penser qu’il y ait des “bons” et des “mauvais”, une fois pour toute, n’allait pas avec ce que nous voyons de la nature humaine, et même du travail de Boris Cyrulnik.
Laboureur et mangeur de vent ? Le second est rassuré par la pensée unique, la doxa, le premier, quelque-peu lourdement, enquête pour se faire une opinion. (A l’image du juge d’instruction – supposé juger à charge et à décharge ?)
A l’origine du phénomène, il y a “l’emprise”. L’emprise de la mère, pour commencer. (Et le rôle du père ? s’est-on demandé.) Elle est à la fois nécessaire, pour prendre confiance en soi, et explorer le monde, et dangereuse, si elle devient nécessité.
La question que pose surtout la distinction entre laboureur et mangeur de vent paraît être notre attitude au doute. (Rappelons, au passage, que le doute est la condition nécessaire de la science.) Peut-on le supporter ou non ? Il y a alors une question de contexte et d’apprentissage : pour apprendre à “labourer”, il faut avoir été jeté dans une situation incertaine. En outre on ne laboure que les champs que l’on connaît. On en arrive à l’utilité de “l’esprit critique”. Pour commencer à labourer, il faut être inquiet du vent qu’on cherche à nous faire manger.
Quant à la société, et l’entreprise, elle a besoin que nous fassions équipe. Ce qui peut encourager le comportement moutonnier. L’Education nationale est l’école de la conformité. Attention.
Finalement, le laboureur n’a-t-il pas d’amis, comme le dit Boris Cyrulnik ? Cela dépend comment il “s’y prend”. Le propre du “leader”, tel qu’on en parle en MBA, est de ne pas penser comme les autres, mais, finalement, d’amener la société à changer, à la satisfaction générale.
Un billet que devraient lire les parents ?
(PS. Boris Cyrulnik parle beaucoup du cas d’Hannah Arendt. Mais le connaît-il bien ? Il semble faire référence à son livre sur le procès Eichmann. Il lui aurait valu beaucoup d’ennemis. En fait, elle a émis l’hypothèse, que, pour éviter une souffrance excessive aux Juifs, les communautés juives ont facilité leur déportation. On peut imaginer qu’une telle opinion ait choqué. Et ce pour diverses raisons. (La collaboration française reposait sur le même type de raisonnement, dit-elle, sans que cela ait ému grand monde – c’est la théorie de la “banalité du mal.) En revanche, un des points centraux de son œuvre est la notion “d’amitié”. Et elle est morte entourée d’amis. D’ailleurs elle est restée très amie avec Heidegger, qui avait été fort proche des nazis.)
Je ne suis pas une autorité scientifique, comme Boris Cyrulnik, mais je vais me permettre de critiquer sa théorie.
L’oeuvre de sa vie, qui commence dès son enfance, c’est la « résilience ». Il dit que la résilience vient, essentiellement, du cercle familial de l’enfant. C’est une question de sécurité, qui rend fort.
Je préfère « l’anti fragilité » de Nassim Taleb, qui rejoint la théorie des réseaux. Résilience, d’ailleurs, n’est pas un bon mot. « Résilience », c’est absorber. Alors que la personne réellement forte transforme le contre-temps en chance. Le fameux « désavantage concurrentiel sélectif » de Michael Porter, qui est le propulseur des nations. C’est pourquoi « anti fragile » me semble mieux adapté.
La base de « l’anti fragilité », c’est, contrairement à la théorie de Boris Cyrulnik, l’insécurité. Cette insécurité, permanente, force non seulement à rester sur ses gardes, mais, surtout, à devenir de plus en plus fort en résolvant sans cesse de nouveaux problèmes, et, pour cela, en créant un réseau d’entraide de plus en plus fiable et efficace.
En lisant Boris Cyrulnik, j’ai l’impression qu’il y a deux types de victimes.
Il y a la victime abattue, dépressive, et la victime conquérante, voire criminelle. La première pense qu’elle est maudite. La seconde veut se venger et utilise ce qu’elle perçoit comme la culpabilité des autres pour les asservir.
Et, peut-être, il y a « le laboureur », qui pense qu’être victime est un des aléas propres à la vie. Mais qu’il y a toujours des moyens de refaire surface. Un mal pour un bien ?
Mon père me semble illustrer cette théorie. Je l’ai toujours connu souriant, mais, après sa mort, j’ai pris conscience que le sort n’avait pas arrêté de s’acharner sur lui, dès le début, et tout au long de sa vie. Pourquoi lui ? Surtout au début de sa vie. Mystérieux. Mais il avait trouvé une parade : son esprit. A chaque fois, il apprenait de la situation, et, en quelque-sorte, en devenait le maître. Pour lui, il n’y avait pas de sotte connaissance. Il n’a jamais fait ce qu’il aimait (qui était vivre dans la nature), et pourtant rien ne le rebutait.
Boris Cyrulnik explique que les laboureurs ont été formés par un environnement rassurant, qui leur donne la force d’affronter le doute et l’incertitude. C’est une théorie indémontrable, car on peut toujours prétendre, même pour les vies les plus malchanceuses, que la personne a trouvé quelqu’un à qui se raccrocher. Mais, à considérer la vie de mon père ou celle de Boris Cyrulnik, même cette théorie indémontrable semble tirée par les cheveux. Dans le cas de Boris Cyrulnik, très tôt orphelin, il s’est fait balloter de famille d’accueil en famille d’accueil pendant la guerre et après, s’est fait arrêter par la Gestapo, à 7 ans, et doit à sa présence d’esprit et à un miracle d’avoir échappé au camp d’extermination.
D’où une théorie alternative : les laboureurs sont des gens qui, tout simplement, ont mis un jour en marche leur cerveau, et se sont rendu compte qu’il leur permettait de résoudre les problèmes de la vie. Le laboureur serait le fruit d’une combinaison de hasards, peut-être de capacités intellectuelles particulières, mais aussi d’un environnement qui force à l’expérimentation… d’une forme d’insécurité ?
Livre curieusement écrit. Cela ressemble à un cri de désespoir. Il y a des idées dans tous les sens. Parfois elles ne semblent pas cohérentes. Et pourtant il traite du sujet le plus important qui soit.
« Le laboureur » est un formidable travail de déconstruction. Boris Cyrulnik prend la doxa actuelle systématiquement à contre-pied, en la confrontant à la réalité. Un des fils directeurs du livre est la « banalité du mal » d’Hannah Arendt. Contrairement à l’intellectuel, qui affirme que le bourreau ne peut être qu’un monstre, il constate, comme Hannah Arendt, qu’il est généralement un pauvre type. Que nous pouvons tous être des bourreaux. Et, d’ailleurs, que l’on ne peut faire aucune généralité. Qu’un bourreau, en particulier, peut avoir des élans du coeur. Il ne croit pas non plus aux théories féministes. Le sort de la femme de l’ancien temps n’était que la conséquence de la structure sociale d’alors. Et nous trouverions la vie de son époux un calvaire. Quant aux victimes, si nombreuses actuellement ? Accuser une personne de faute est un moyen de l’asservir. Et la spécialisation de notre République d’experts ? (Remarque personnelle : non seulement la société nous spécialise, mais une mode a voulu, un peu partout en Occident, que se multiplient ONG et agences gouvernementales.) Elle fait perdre à l’individu la compréhension du « tout » et le prédispose à sombrer dans le délire. Boris Cyrulnik attaque, finalement, la grande croyance contemporaine : celle qui fait que l’homme est l’enfant de ses oeuvres. Pour lui, et il avance moult preuves scientifiques, il est modelé par son environnement.
Mais pourquoi n’y a-t-il que quelques personnes, les laboureurs, qui parviennent à penser par elles-mêmes ? Pourquoi tant de monde se laisse-t-il emporter par des illusions ?
Une question de « sécurité ». Une enfance qui apporte la sécurité permet à l’individu d’acquérir une « liberté intérieure », qui, à son tour, lui donne la force de douter, et d’explorer la réalité, sans peur. Celui qui n’a pas eu cette chance a besoin de « délires logiques » pour se rassurer.
Ce qui ne me semble pas cohérent : la plupart des gens ont eu une saine enfance, dit-il, alors que, c’est un des thèmes du livre, l’Allemagne nazie a sombré dans un délire collectif.
En fait, la société impose, de manière quasi irrésistible, la conformité. Penser juste, c’est s’isoler. Seulement, tout peut changer, instantanément. Les redoutables soldats allemands sont devenus, instantanément, doux comme des brebis, lorsque la guerre s’est arrêtée !
Le livre se termine bien, heureusement : « Par bonheur, nous pouvons agir sur le milieu qui agit sur nous. Il suffit d’organiser autour des enfants un milieu sécurisant qui leur donnera le plaisir d’explorer. Nous leur proposerons plusieurs figures d’attachement pour leur apprendre à aimer de diverses manières. Nous ouvrirons leur esprit en leur apprenant plusieurs langues, plusieurs manières de penser et d’explorer diverses cultures. »
Boris Cyrulnik raconte une histoire effrayante. On ne l’a pas cru.
A 7 ans, il a été arrêté par l’armée allemande. Il a échappé à la déportation par une suite de circonstances rocambolesques. Or, quand il parlait de cette expérience, on tournait son récit en dérision. C’est le hasard de témoignages corroborant le sien qui a soudainement donné du poids à sa parole. (Il a retrouvé les personnes qui ont contribué à son évasion.)
C’est terrible de penser que toute une société peut se retourner contre une victime.
Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette situation, terrifiante ? Il y a la théorie de « l’anxiété d’apprentissage » d’Edgar Schein. Lorsque l’on ne sait pas par quel bout prendre un problème, on l’ignore. C’est une situation à laquelle je suis confronté dans mon métier. Sans moyen de l’éviter, on ne veut pas voir le danger.
Mais il y a peut être autre chose dans le cas de Boris Cyrulnik. C’est ce que je nomme « l’effet Tartuffe » : une vérité peut être inacceptable, parce qu’elle met en cause ce que nous sommes, notre identité, tout l’édifice qui fait que nous « tenons debout ».
Mal définitif ? J’ai tendance à penser que, sauf cas pathologique, il y a toujours un moyen de contourner un problème. A condition de ne pas entrer en collision avec lui. Aime et fais ce que tu veux.
A posteriori, l’enfance et même la jeunesse de Boris Cyrulnik ont été un cauchemar. Il n’a quasiment pas connu ses parents. Il est pris par la rafle de Bordeaux. A 6 ans, il a l’idée de se cacher dans des toilettes. Ce qui en fait peut être un des seuls survivants de la dite rafle. Il est caché et passe de famille en famille, sans pouvoir aller à l’école. Après guerre, il fait la navette entre deux personnes qui veulent l’adopter. Il ne comprend rien à ce que lui enseigne l’école (puisqu’il n’y a jamais été), mais, miracle, une institutrice détecte son talent. Quand il commence ses études de médecine, il n’est pas éligible aux bourses d’étude et doit travailler chaque matin trois heures avant ses cours…
C’est fou ce qu’il en faut peu pour qu’une vie bascule d’un côté ou de l’autre. C’est d’ailleurs ce qu’il dit des Allemands, qu’il a connus surhommes avant leur défaite, et gentils immédiatement ensuite. Qu’elle est grande l’influence de la société sur l’homme !
Il a côtoyé la folie humaine, et c’est ce qui a fait sa vocation : en comprendre la cause.
M.Macron a créé une commission qui va proposer des mesures pour améliorer les conditions des mille premiers jours de la vie (démarrant à la conception). Ils sont critiques pour l’avenir de l’homme. C’est un enjeu de santé publique. (La Croix.)
Elle est dirigée par B.Cyrulnik, et semble s’inspirer de ses travaux.
Voilà qui aurait dû susciter bien des débats.
Est-ce très « libéral », pour un gouvernement libéral, de dire aux gens ce qu’ils doivent faire ? Comment se fait-il que les humains aient besoin de conseils pour élever leurs enfants, ce qui semble aussi naturel que se nourrir ? Un acte anti-féministe : ce sont les femmes qui sont en première ligne, lorsqu’il s’agit des mille premiers jours de l’enfant ? Les travaux de B.Cyrulnik montrent que la résilience est un phénomène mystérieux, éminemment lié au hasard (par exemple des jumeaux peuvent être traités différemment l’un de l’autre) : l’enfer ne risque-t-il pas d’être pavé de bonnes intentions par une commission d’apprentis sorciers déterministes ? (Par exemple : et si c’était plus les riches que les pauvres qui souffraient dans leur enfance, alors qu’il est plus facile de changer la vie des pauvres que des riches ?)…
A moins que la commission soit là pour se poser ces questions, et d’autres. Et qu’elle soit suffisamment diverse pour ne pas leur trouver une même réponse.