Distraction

Lors d’un oral, un examinateur m’a dit n’avoir jamais rencontré quelqu’un d’aussi distrait que moi. Aujourd’hui, je trouve cette remarque flatteuse : il y a tellement rare d’être trouvé unique !

Sur le tard, je prends conscience que cette distraction se comporte bizarrement. Ce qui la caractérise est mon incapacité à écrire une phrase correctement. Entre son début et sa fin, mon esprit a changé de cours. Si bien, par exemple, que le masculin devient féminin, et inversement. Et que dire des accords, qui se font au hasard de la dernière idée qui m’est venue.

Ce qui fait aussi que je suis un mauvais joueur : je perds sans arrêt le fil de la partie. Et que j’ai toujours eu du mal à suivre un cours. Mon esprit divague.

Il serait intéressant de trouver les origines du mal.

En tous cas, il a des conséquences imprévues. Connaissant mon manque de fiabilité, je n’arrête pas de relire mes textes. Ce qui me rend, paradoxalement, souvent remarquablement plus fiable que la moyenne. C’était particulièrement patent à l’époque où j’écrivais du logiciel. Dans ma jeunesse, j’avais aussi un art de retomber sur mes pattes qui surprenait mes professeurs. Me voyant distrait, ils me demandaient souvent ce qu’ils venaient de dire. Et, miracle, je parvenais à retrouver quelques éléments de discussion, et à les restituer dans un tout original, dans lequel s’entendait l’esprit à défaut de la forme.

J’anime beaucoup de réunions. Il s’agit toujours de résoudre un problème compliqué, sans avoir plus de deux heures pour cela. Curieusement, c’est au moment où je me dis que je suis échec et mat, que je n’y comprends rien et que l’on n’y arrivera pas, que surgit une solution. La créativité demande-t-elle d’être distrait ?

Théorie de la complexité ?

Génial Shakespeare

C’est fatal. Quand on écoute la BBC, on ne peut qu’entendre parler de Shakespeare.

Etait-il génial ? Ce qui est frappant, c’est qu’il utilise le même procédé que Molière ou Corneille. Il doit produire, produire, produire. Alors, il cherche un thème, une histoire ancienne, et il la met au goût du toujours. Et, comme on le disait au temps où je programmais, il « pisse du code ». Il lui arrive, comme ce fut le cas pour Molière, de demander un coup de main d’un collègue.

Le génie est donc celui du temps. Selon les thèmes à la mode, l’oeuvre a de la profondeur, ou non. Quant à l’auteur, c’est un artisan. Tout son talent est d’exploiter au mieux les vents dominants. Ce qui est déjà beaucoup. Mais, sans ces vents, il n’est rien. Shakespeare n’est pas de notre temps.

Esthétique de la raison

A force de lire et d’écrire, il m’est venu une étrange idée. Et s’il y avait quelque-chose en commun entre la plume du paon et la raison de l’homme ?

Et si leur fonction première était esthétique ? Et si les fonctions qui nous sautent désormais aux yeux n’étaient qu’accessoires ?

Ainsi le « logos », parole et raison selon les Grecs, a peut-être eu pour premier intérêt « d’emballer les meufs » (et réciproquement). La sélection naturelle a donné un avantage concurrentiel au beau parleur sur la montagne de muscles. Peut-être d’ailleurs que le biais pour l’esthétique n’est pas aussi irrationnel que cela : c’est un moyen d’injecter dans l’histoire une forme d’aléa créatif. Sérendipité dit-on maintenant. Sans lui nous creuserions toujours le même sillon. Ce qui serait fatal.

Progressivement, il est possible que l’homme se soit rendu compte qu’il y avait un autre usage possible au logos. Et, depuis, il n’arrête pas de le perfectionner.

Vive la dyslexie ?

La dyslexie aurait du bon. Elle serait l’atout de l’explorateur. Elle résulterait de l’évolution, qui a demandé à l’homme d’être curieux. Et, vu ce qui nous attend, il serait judicieux de la cultiver. Voilà ce que disent des chercheurs

Selon eux, la vie est un juste équilibre entre exploration et exploitation. Le bon explorateur n’est pas un bon exploitant. En particulier, il peut avoir des difficultés à lire et à écrire. 

En ces temps où l’on dénonce l’échec total de notre Education nationale, voici une voie qu’elle pourrait explorer : au lieu de chercher à faire entrer ses élèves dans ses normes, s’adapter à leurs talents, en leur apprenant à faire équipe ? 

Mais, pour mener une telle réforme, ne faudrait-il pas recruter un ministre dyslexique ? 

« les difficulté rencontrées par les personnes dyslexiques résultent d’un compromis cognitif entre l’exploration de nouvelles informations et l’exploitation des connaissances existantes, l’avantage étant un biais en faveur de l’exploration qui pourrait expliquer des capacités exceptionnelles de découverte, d’invention et de créativité. »

(Apparemment 20% de la population serait dyslexique…)

Scrabble et changement

Mes loisirs ressemblent à mon travail, ce qui fait que j’ai du mal à me reposer. Cette fois-ci, j’ai décidé de me vider la tête en jouant au Scrabble. Ce que je n’avais pas fait depuis quelques décennies. Observations :

J’ai constaté que je souffrais, depuis toujours, de bugs. Le premier a sauté dans ma précédente vie de joueur de Scrabble, lorsque j’ai découvert que les verbes conjugués étaient acceptés par le carton d’emballage du jeu. Les scores se sont envolés. 

Cette fois, j’ai constaté un double mal. Inconsciemment, j’étais convaincu de ne pouvoir pas faire de longs mots. D’où jeu s’étouffant. Et j’avais un a priori d’ingénieur : j’étais, toujours inconsciemment, persuadé que trouver le bon mot est une question de combinatoire. Donc, pour la réduire, je cherchais à fixer, par exemple, une terminaison en « ent ». 

Pour trouver des scrabble, il faut les chercher. Premier enseignement. Ensuite, mystère. Comment l’esprit fait-il pour reconnaître un mot dans toutes ces lettres ? Le mien semble repérer quelque chose comme des syllabes, qui stimulent sa créativité. La complication est de parvenir à sortir de son vocabulaire de tous les jours, pour faire preuve de fantaisie. Probablement un exercice de créativité, c’est à dire qui demande une capacité à sortir de la routine, à chercher dans les marges. Jouer au Scrabble rappelle qu’il existe plusieurs langues, que nous ne pratiquons pas. Il y a, par exemple, le vocabulaire familier (bidule, philo), celui du statisticien (décilage), les noms d’animaux (ammocète), d’habitants (sénonais, habitants de Sens). Il y a aussi des « trucs » à connaître, par exemple « re » semble pouvoir s’accoler à beaucoup de verbes (regréer), sans compter les onomatopées. Et puis, il semble qu’il y ait des mots créés exclusivement pour les champions de Scrabble. Une difficulté du jeu est que ces mots rares apparaissent rarement, mais il suffit d’une apparition pour transformer un score. 

La longueur du mot n’est pas tout. Un degré supérieur de talent consiste probablement à compléter des mots existants, en comptant, de ce fait, plusieurs fois les points de leurs lettres, par exemple en plaçant trois ou quatre mots en parallèle. Finalement, je me demande, constatant souvent que je possède des scrabble que je ne parvient pas à placer, si, comme au go, arriver à des scores mirifiques n’exige pas une sorte de sixième sens de l’occupation de l’espace.