Exercice d'éthique en Angleterre

Une jeune cousine me parlait des exercices d’éthique qu’on lui faisait faire. Il s’agissait de choix entre des décisions qui ont pour conséquences de tuer plus ou moins de personnes. 

A en croire la BBC, le gouvernement anglais est en face d’un tel choix. Une partie importante du personnel médical refuse de se faire vacciner (77.000 personnes, je crois). Le gouvernement a décidé de le licencier. Seulement, le NHS est fragile, et perdre autant de monde pourrait causer plus de dégâts que ceux évités par la vaccination. Que faire ? 

Peut-être ce que l’on n’enseigne pas à ma petite cousine. Le gouvernement anglais dit maintenant que la variante Omicron, bien que le vaccin soit efficace contre elle, cause moins de dommages que prévu…

(Au passage, on notera que, contrairement à ce que l’on dit, l’Anglais est bien plus coriace que le Français. Le Français : une grande gueule, mais pas méchant ?)

Allons-nous connaître la crise ?

J’ai connu la crise, dans ma jeunesse. Elle fut interminable. J’en ai gardé un souvenir sinistre. Et puis, on l’a oubliée. On n’avait plus d’inflation, mais on s’est habitué à avoir trois millions de chômeurs.

Or, l’inflation, qui ne devait pas exister selon les économistes, accélère aux USA, en particulier. (Et même chez moi : mon crémier a fait passer ses oeufs de 1,90 à 2,20€ !) Surtout, il y a la question de l’énergie. Car une augmentation du prix de l’énergie serait un drame pour une grosse partie de la population, qui a déjà du mal à boucler ses fins de mois. (Voilà pourquoi le candidat E.Macron a imposé à EdF, pourtant dans une situation inquiétante, de vendre une partie de son énergie à bas prix ?)

Quelles sont les causes de cette crise ? Nous sommes extrêmement dépendants les uns des autres. Par exemple du gaz de schiste américain, qui a souffert des aléas des cours pétroliers. Mais aussi de la Chine, qui est en concurrence avec l’Europe pour son approvisionnement en énergie. Chine qui semble avoir voulu réduire sa dépendance au charbon, un échec, et qui ne parviendrait pas, maintenant, à relancer sa production. Or, l’Allemagne arrête ses centrales nucléaires. Quant à l’énergie renouvelable, on ne sait pas si un jour elle remplacera quoi que ce soit. A cela s’ajoute le jeu politique. Le cartel de l’OPEP défend ses intérêts ; l’Allemagne est dépendante du gaz de la Russie, faute de nucléaire, Russie qui cherche à s’affirmer comme pouvoir de nuisance ; et la Chine, du charbon de l’Australie, avec laquelle elle est en froid. Peut-être, aussi, que la capacité mondiale de production d’énergie est moins flexible qu’on ne le pensait, et qu’un hiver froid suivi par une croissance forte sont suffisants pour la désorganiser. 

Il n’est partout question que de « transition climatique ». Comment fait-on ? Personne ne semble se poser cette question. Peut-être qu’il faudrait commencer par lui trouver une réponse rigoureuse ?

Exemple de notre amateurisme mondial en termes de conduite du changement ? 

Qu'est-ce que le changement ?

Cela fait plus de vingt ans que j’écris sur le changement. Mais cela fait aussi vingt ans que je ne parviens pas à me faire comprendre. 

Petit à petit, j’en arrive à penser que c’est une question d’idées préconçues. Tout d’abord, nous estimons que le changement est une question d’individu, alors que c’est une question de société. 

Par exemple, le gouvernement pense que si l’entrepreneur français est moins performant que l’Allemand, du fait de sa mauvaise volonté. En fait, toute l’Allemagne n’est qu’une équipe. Et c’est l’équipe qui fait le champion, et surtout les champions. 

Une autre idée préconçue semble être que le changement est une question d’idée. J’installe un logiciel, et la société est transformée. Eh bien non, comme dans la théorie du chaos et son battement d’aile de papillon, la réussite du changement tient à des effets microscopiques. Chaque membre d’une entreprise, par exemple, peut faire échouer un changement. Qui étaient Mao ou de Gaulle avant d’être ce qu’ils sont devenus ? Des riens du tout. Mais ils avaient des volontés de fer. Et ils ont fait plier les empires les plus puissants du monde. Plus forts que la Guerre des étoiles ! 

C’est là que se trouve le principe même de la conduite du changement. Il s’agit de maîtriser la complexité. Il faut s’assurer que tous les Mao ou de Gaulle en puissance vont s’enthousiasmer pour votre changement. D’où le problème du changement : on ne peut pas mettre un policier (un consultant) derrière chaque membre de la société ! Nouvelle erreur due au préjugé individualiste. Une société n’est pas faite d’individus, mais de systèmes (code de la route, politesse sont mes exemples favoris). Ce sont ces systèmes qui règlent nos comportements collectifs. Quand on les a compris, et qu’on les utilise correctement, la société bouge comme un seul homme.  

Visiteur mystère

Nouvelle année coronavirus. Quel enseignement ? Le moins que l’on puisse dire est : virus au comportement mystérieux. 

Depuis le début, il me semble qu’un des facteurs de contamination majeurs est l’exposition au virus. La jet set, en particulier, est très exposée. D’où nécessité d’éviter les regroupements en espaces confinés. Les fêtes de fin d’année devraient, si cette analyse est correcte, produire un bond des infections. 

Surtout, il existe un grand mystère : dans de mêmes conditions, des personnes a priori semblables (même famille), sont atteintes totalement différemment. Et ce avec ou sans vaccin. 

Cela signifie peut être qu’il y a une énorme variabilité dans la création d’un être humain. Même deux frères, peut-être même des jumeaux, sont extrêmement différents. Ce qui fait que la population, dans son ensemble, parvient à ne pas être éliminée par, même, la plus imprévisible des attaques virales. 

Le coronavirus n’a probablement rien inventé. Cela a dû fonctionner selon le même principe au temps de la peste. Mécanisme de « sélection naturelle » ? Un mécanisme hautement aléatoire, certainement, puisqu’il dépend de virus aléatoires. 

Qui sait ? ce qui compte, peut-être, n’est pas la solution trouvée, mais le changement. La vie a progressé vers un état de plus grande complexité. Et cela se fait par crises. 

Quotient d'intelligence collective

Un jour, un curé m’a posé une question inattendue : comment je voyais l’après mort. Comme parfois, lorsque l’on n’est pas préparé, j’ai émis quelques idées surprenantes. 

J’ai répondu que ce qui me faisait vivre, c’est un phénomène curieux, que je rencontre de temps à autres. Par exemple dans les entreprises en difficulté. Ce qu’il faut faire est évident, et, pourtant, non seulement personne ne le fait, mais chacun se comporte stupidement et criminellement. C’est probablement ce que la théorie des jeux appelle « dilemme du prisonnier » et Hannah Arendt, « banalité du mal » : la rationalité individuelle produit un désastre collectif. Il peut alors arriver que tout change. Un grand mouvement d’ensemble. Chacun se révèle étonnant. Il participe à une transformation extraordinaire, en lui apportant, humblement !, une contribution inattendue, dont il était seul capable. L’attitude des uns vis-à-vis des autres change : d’hostilité, elle passe à admiration. Et même à une forme de crainte : serais-je à la hauteur ? En particulier, l’aristocrate du diplôme découvre que la supériorité qu’il croyait détenir n’est rien. Il devient sympathique. 

Pascal n’avait rien compris. L’infini du bonheur est aujourd’hui. Il ne faut pas lui sacrifier l’illusion du paradis. 

Il n’y a pas que dans les entreprises que frappe la grâce. Je me souviens aussi de la transformation de mon équipe d’aviron. Il y eût bien plus que la découverte des « autres », l’émergence de quelque chose qui « transcendait » l’équipe, peut être « le bateau ». Quelque-chose qui avait une existence indépendante des rameurs, que l’on sentait, et qui guidait notre comportement. Quelque-chose qui nous a permis de régler un problème qui déroute la rationalité des ingénieurs : la vitesse d’un bateau est fonction de son équilibre, à son tour fonction de la hauteur des mains des rameurs. Mais si vous voulez ajuster vos mains, il faut tenir compte des réactions des autres ! Eh bien quand on est dans une équipe, on ne pense plus aux autres, on découvre que « l’ensemble » a, justement, un comportement d’ensemble. 

Après guerre, les scientifiques ont rêvé de créer une science des sociétés qui rendrait les folies humaines impossibles. Et si l’on pouvait mettre la société en équation et trouver un indicateur qui mesure son intelligence ? L’ingénieur pourra-t-il prendre sa revanche ? A suivre.

Marx avait-il raison ?

Marx aurait dit que le capitaliste vendrait la corde pour le pendre. Il y a du vrai là dedans. L’appât du lucre fait faire n’importe quoi. Y compris vendre des armes à des personnages douteux. Pour autant le capitalisme n’a pas disparu. 

Michael Porter a une théorie qui va dans ce sens mais qui paraît mieux étayée. Pour lui la culture d’un pays peut être le facteur limitant de son économie. La société américaine semble produire pauvreté, et inégalité alors que l’économie a besoin de richesse et d’égalité (d’un marché de plus en plus sophistiqué et exigeant). Tout cela, d’ailleurs, peut venir de principes simples : l’honneur de l’Américain est de « s’en sortir seul ». Il n’a pas de projet pour la société. 

Cela montre aussi probablement la difficulté du changement : comment faire évoluer des idées si puissamment ancrées dans une culture ? 

Pour autant, la société américaine d’après guerre, dite « d’abondance », fut le triomphe de la technocratie. Et aujourd’hui, j’ai l’impression que la solidarité revient. Peut-être, d’ailleurs, que c’est un effet de l’individualisme ? L’individualiste qui souffre élit Trump, puis Biden, et c’est le retour de Roosevelt ? Rien n’est simple Mr Marx ?

Décroissons ?

Débat sur la conquête de l’espace (un précédent billet), France Culture. Une participante répète, « il faudra décroître ». 

La décroissance est une croyance, ai-je pensé. Un dogme. Car « croissance » recouvre tout et son contraire. Personne n’est mécontent de voir son enfant « croître ». Quelqu’un qui ne croît pas est un nain. L’histoire de l’univers est une question de croissance : les atomes se combinent en molécules, qui deviennent elles-mêmes des êtres complexes. 

Et c’est peut être ce que cherche à mesurer notre « croissance », le PIB. Ces combinaisons de plus en plus complexes et sophistiquées ? Et c’est peut-être, au contraire de ce que disait la dogmatique interviewée, ce qu’on reproche à notre mesure de la croissance : prendre pour de la croissance ce qui ne l’est pas ?

La raison comme bug

En vieillissant, j’ai la désagréable impression que le mode de pensée que l’on m’a inculqué est totalement faux. 

C’est un mode de pensée mathématique. Il y a des situations dans lesquelles « il est évident que ». Par exemple, il est évident que M.X fait très bien son travail, il devrait le faire savoir, cela lui apporterait des affaires, dont M.X a terriblement besoin. Mais M.X ne veut pas sortir de son lit. La seule chose qui puisse l’en tirer, c’est que les affaires viennent à lui ! Alors il déborde de vie. Il est méconnaissable. 

Si je persévérais dans la théorie, erreur dangereuse, je dirais que ce que je découvre, c’est la complexité. L’homme obéit à des mécanismes qui sont propres à chacun, et qu’est incapable de comprendre l’universalisme des mathématiques. L’homme est unique et parvenir à le comprendre est un travail à plein temps qui exècre les a priori

Mais, dans un monde complexe, tout est paradoxal. Car mon esprit « d’ingénieur français » n’est pas inutile. En simplifiant la situation, il me donne l’illusion d’apercevoir une lumière au bout du tunnel. Ce qui me donne la force de taper dans les murs et de recommencer. Et finalement, comme dans ces expériences de chiens soumis à des décharges électriques, je finis, par hasard, par toucher le bouton qui coupe l’électricité. 

Statut et dépendance

Je pense qu’Edgar Schein se trompe (article sur humilité et complexité). Il aimerait que les forts deviennent humbles, d’eux-mêmes. Erreur classique. Les sciences du management n’ont pas arrêté de nous seriner qu’il y avait des modèles d’entreprises bien plus performants que les nôtres. Qu’avons-nous fait ? Rien. Nous nous laissons couler dans le sens de la facilité. 

Que faire, alors ? Développer les moyens de faire comprendre à l’individu de statut élevé qu’il dépend de la société. 

Des exemples ? Dans Stupeur et tremblements, le groupe de Japonais utilise la faille de l’individu pour lui rappeler qu’il n’est rien, seul. Chez nous, il y a la grève, ou la grève du zèle. 

Et l’individu ? Il a des moyens de dire non, de se faire respecter, même par plus fort que lui. Pour cela, il faut qu’il en appelle à son éthique. C’est ce que montre Maupassant, dans La petite Roque. Un propriétaire terrien, maire de surcroît, veut reprendre une lettre à un facteur, être fruste. Ce dernier refuse, au nom des principes qui lui sont consubstantiels. Il dit non à la menace, mais aussi à la corruption. 

Comment dire non : la clé de la vie dans une société complexe ?

Humilité et complexité

Dans Humble Inquiry, Edgar Schein dit la chose suivante :

Nous vivons dans un monde complexe. Cela signifie que nous sommes tous dépendants les uns des autres. Personne ne doit se censurer, sous peine de faire perdre au groupe une information essentielle. Reconnaître cette dépendance conduit à l’humilité. Et le langage de l’humilité, c’est le questionnement. 

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Probablement dans le monde de la simplicité. En tout cas, si l’on en croit Edgar Schein, dans un monde où l’on affirme, sans écouter. Et cela tient à la notion de « statut », qui est caractéristique de notre organisation sociale simpliste. La personne qui a un statut élevé n’est dépendante de personne. Elle dit la loi. C’est le principe de l’armée. Mais pas du commando.

Devons-nous nous préparer au changement ?