Qu'est-ce que le changement ?

Cela fait plus de vingt ans que j’écris sur le changement. Mais cela fait aussi vingt ans que je ne parviens pas à me faire comprendre. 

Petit à petit, j’en arrive à penser que c’est une question d’idées préconçues. Tout d’abord, nous estimons que le changement est une question d’individu, alors que c’est une question de société. 

Par exemple, le gouvernement pense que si l’entrepreneur français est moins performant que l’Allemand, du fait de sa mauvaise volonté. En fait, toute l’Allemagne n’est qu’une équipe. Et c’est l’équipe qui fait le champion, et surtout les champions. 

Une autre idée préconçue semble être que le changement est une question d’idée. J’installe un logiciel, et la société est transformée. Eh bien non, comme dans la théorie du chaos et son battement d’aile de papillon, la réussite du changement tient à des effets microscopiques. Chaque membre d’une entreprise, par exemple, peut faire échouer un changement. Qui étaient Mao ou de Gaulle avant d’être ce qu’ils sont devenus ? Des riens du tout. Mais ils avaient des volontés de fer. Et ils ont fait plier les empires les plus puissants du monde. Plus forts que la Guerre des étoiles ! 

C’est là que se trouve le principe même de la conduite du changement. Il s’agit de maîtriser la complexité. Il faut s’assurer que tous les Mao ou de Gaulle en puissance vont s’enthousiasmer pour votre changement. D’où le problème du changement : on ne peut pas mettre un policier (un consultant) derrière chaque membre de la société ! Nouvelle erreur due au préjugé individualiste. Une société n’est pas faite d’individus, mais de systèmes (code de la route, politesse sont mes exemples favoris). Ce sont ces systèmes qui règlent nos comportements collectifs. Quand on les a compris, et qu’on les utilise correctement, la société bouge comme un seul homme.  

Visiteur mystère

Nouvelle année coronavirus. Quel enseignement ? Le moins que l’on puisse dire est : virus au comportement mystérieux. 

Depuis le début, il me semble qu’un des facteurs de contamination majeurs est l’exposition au virus. La jet set, en particulier, est très exposée. D’où nécessité d’éviter les regroupements en espaces confinés. Les fêtes de fin d’année devraient, si cette analyse est correcte, produire un bond des infections. 

Surtout, il existe un grand mystère : dans de mêmes conditions, des personnes a priori semblables (même famille), sont atteintes totalement différemment. Et ce avec ou sans vaccin. 

Cela signifie peut être qu’il y a une énorme variabilité dans la création d’un être humain. Même deux frères, peut-être même des jumeaux, sont extrêmement différents. Ce qui fait que la population, dans son ensemble, parvient à ne pas être éliminée par, même, la plus imprévisible des attaques virales. 

Le coronavirus n’a probablement rien inventé. Cela a dû fonctionner selon le même principe au temps de la peste. Mécanisme de « sélection naturelle » ? Un mécanisme hautement aléatoire, certainement, puisqu’il dépend de virus aléatoires. 

Qui sait ? ce qui compte, peut-être, n’est pas la solution trouvée, mais le changement. La vie a progressé vers un état de plus grande complexité. Et cela se fait par crises. 

Quotient d'intelligence collective

Un jour, un curé m’a posé une question inattendue : comment je voyais l’après mort. Comme parfois, lorsque l’on n’est pas préparé, j’ai émis quelques idées surprenantes. 

J’ai répondu que ce qui me faisait vivre, c’est un phénomène curieux, que je rencontre de temps à autres. Par exemple dans les entreprises en difficulté. Ce qu’il faut faire est évident, et, pourtant, non seulement personne ne le fait, mais chacun se comporte stupidement et criminellement. C’est probablement ce que la théorie des jeux appelle « dilemme du prisonnier » et Hannah Arendt, « banalité du mal » : la rationalité individuelle produit un désastre collectif. Il peut alors arriver que tout change. Un grand mouvement d’ensemble. Chacun se révèle étonnant. Il participe à une transformation extraordinaire, en lui apportant, humblement !, une contribution inattendue, dont il était seul capable. L’attitude des uns vis-à-vis des autres change : d’hostilité, elle passe à admiration. Et même à une forme de crainte : serais-je à la hauteur ? En particulier, l’aristocrate du diplôme découvre que la supériorité qu’il croyait détenir n’est rien. Il devient sympathique. 

Pascal n’avait rien compris. L’infini du bonheur est aujourd’hui. Il ne faut pas lui sacrifier l’illusion du paradis. 

Il n’y a pas que dans les entreprises que frappe la grâce. Je me souviens aussi de la transformation de mon équipe d’aviron. Il y eût bien plus que la découverte des « autres », l’émergence de quelque chose qui « transcendait » l’équipe, peut être « le bateau ». Quelque-chose qui avait une existence indépendante des rameurs, que l’on sentait, et qui guidait notre comportement. Quelque-chose qui nous a permis de régler un problème qui déroute la rationalité des ingénieurs : la vitesse d’un bateau est fonction de son équilibre, à son tour fonction de la hauteur des mains des rameurs. Mais si vous voulez ajuster vos mains, il faut tenir compte des réactions des autres ! Eh bien quand on est dans une équipe, on ne pense plus aux autres, on découvre que « l’ensemble » a, justement, un comportement d’ensemble. 

Après guerre, les scientifiques ont rêvé de créer une science des sociétés qui rendrait les folies humaines impossibles. Et si l’on pouvait mettre la société en équation et trouver un indicateur qui mesure son intelligence ? L’ingénieur pourra-t-il prendre sa revanche ? A suivre.

Marx avait-il raison ?

Marx aurait dit que le capitaliste vendrait la corde pour le pendre. Il y a du vrai là dedans. L’appât du lucre fait faire n’importe quoi. Y compris vendre des armes à des personnages douteux. Pour autant le capitalisme n’a pas disparu. 

Michael Porter a une théorie qui va dans ce sens mais qui paraît mieux étayée. Pour lui la culture d’un pays peut être le facteur limitant de son économie. La société américaine semble produire pauvreté, et inégalité alors que l’économie a besoin de richesse et d’égalité (d’un marché de plus en plus sophistiqué et exigeant). Tout cela, d’ailleurs, peut venir de principes simples : l’honneur de l’Américain est de « s’en sortir seul ». Il n’a pas de projet pour la société. 

Cela montre aussi probablement la difficulté du changement : comment faire évoluer des idées si puissamment ancrées dans une culture ? 

Pour autant, la société américaine d’après guerre, dite « d’abondance », fut le triomphe de la technocratie. Et aujourd’hui, j’ai l’impression que la solidarité revient. Peut-être, d’ailleurs, que c’est un effet de l’individualisme ? L’individualiste qui souffre élit Trump, puis Biden, et c’est le retour de Roosevelt ? Rien n’est simple Mr Marx ?

Décroissons ?

Débat sur la conquête de l’espace (un précédent billet), France Culture. Une participante répète, « il faudra décroître ». 

La décroissance est une croyance, ai-je pensé. Un dogme. Car « croissance » recouvre tout et son contraire. Personne n’est mécontent de voir son enfant « croître ». Quelqu’un qui ne croît pas est un nain. L’histoire de l’univers est une question de croissance : les atomes se combinent en molécules, qui deviennent elles-mêmes des êtres complexes. 

Et c’est peut être ce que cherche à mesurer notre « croissance », le PIB. Ces combinaisons de plus en plus complexes et sophistiquées ? Et c’est peut-être, au contraire de ce que disait la dogmatique interviewée, ce qu’on reproche à notre mesure de la croissance : prendre pour de la croissance ce qui ne l’est pas ?

La raison comme bug

En vieillissant, j’ai la désagréable impression que le mode de pensée que l’on m’a inculqué est totalement faux. 

C’est un mode de pensée mathématique. Il y a des situations dans lesquelles « il est évident que ». Par exemple, il est évident que M.X fait très bien son travail, il devrait le faire savoir, cela lui apporterait des affaires, dont M.X a terriblement besoin. Mais M.X ne veut pas sortir de son lit. La seule chose qui puisse l’en tirer, c’est que les affaires viennent à lui ! Alors il déborde de vie. Il est méconnaissable. 

Si je persévérais dans la théorie, erreur dangereuse, je dirais que ce que je découvre, c’est la complexité. L’homme obéit à des mécanismes qui sont propres à chacun, et qu’est incapable de comprendre l’universalisme des mathématiques. L’homme est unique et parvenir à le comprendre est un travail à plein temps qui exècre les a priori

Mais, dans un monde complexe, tout est paradoxal. Car mon esprit « d’ingénieur français » n’est pas inutile. En simplifiant la situation, il me donne l’illusion d’apercevoir une lumière au bout du tunnel. Ce qui me donne la force de taper dans les murs et de recommencer. Et finalement, comme dans ces expériences de chiens soumis à des décharges électriques, je finis, par hasard, par toucher le bouton qui coupe l’électricité. 

Statut et dépendance

Je pense qu’Edgar Schein se trompe (article sur humilité et complexité). Il aimerait que les forts deviennent humbles, d’eux-mêmes. Erreur classique. Les sciences du management n’ont pas arrêté de nous seriner qu’il y avait des modèles d’entreprises bien plus performants que les nôtres. Qu’avons-nous fait ? Rien. Nous nous laissons couler dans le sens de la facilité. 

Que faire, alors ? Développer les moyens de faire comprendre à l’individu de statut élevé qu’il dépend de la société. 

Des exemples ? Dans Stupeur et tremblements, le groupe de Japonais utilise la faille de l’individu pour lui rappeler qu’il n’est rien, seul. Chez nous, il y a la grève, ou la grève du zèle. 

Et l’individu ? Il a des moyens de dire non, de se faire respecter, même par plus fort que lui. Pour cela, il faut qu’il en appelle à son éthique. C’est ce que montre Maupassant, dans La petite Roque. Un propriétaire terrien, maire de surcroît, veut reprendre une lettre à un facteur, être fruste. Ce dernier refuse, au nom des principes qui lui sont consubstantiels. Il dit non à la menace, mais aussi à la corruption. 

Comment dire non : la clé de la vie dans une société complexe ?

Humilité et complexité

Dans Humble Inquiry, Edgar Schein dit la chose suivante :

Nous vivons dans un monde complexe. Cela signifie que nous sommes tous dépendants les uns des autres. Personne ne doit se censurer, sous peine de faire perdre au groupe une information essentielle. Reconnaître cette dépendance conduit à l’humilité. Et le langage de l’humilité, c’est le questionnement. 

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Probablement dans le monde de la simplicité. En tout cas, si l’on en croit Edgar Schein, dans un monde où l’on affirme, sans écouter. Et cela tient à la notion de « statut », qui est caractéristique de notre organisation sociale simpliste. La personne qui a un statut élevé n’est dépendante de personne. Elle dit la loi. C’est le principe de l’armée. Mais pas du commando.

Devons-nous nous préparer au changement ? 

Nous sommes tous des voleurs chinois ?

Vous ne savez pas tenir vos résolutions ? Pensez à la méthode du voleur chinois. Le voleur déplace tous les jours imperceptiblement ce qu’il veut voler, jusqu’à ce que ce soit hors de vue. Voilà ce que je lisais. 

Curieusement, c’est une technique qu’utilisent des gens que je connais. Ils assistent à des conférences que donne une sommité qu’ils veulent rencontrer. A force de les voir, la dite sommité se convainc qu’elle les connaît. Seulement, la technique est bien moins évidente qu’il n’y paraît. Ils sont peut-être bien plus chinois que le voleur. 

Car, nous sommes tous des voleurs chinois : comme je n’ai pas beaucoup de volonté, je ne vais faire que des petits pas. Et, finalement, je ne fais rien. 

Il est possible que, s’il y a une bonne technique, c’est celle que l’on appelle, dans les travaux sur le changement, le « projet périphérique », c’est aussi la « méthode du vaccin ». On attaque de manière détournée la question critique. On travaille sur un échantillon, par exemple. Mais, si l’on réussit, on sera imité. Le changement se fera, sans effort. 

Dans le changement ce qu’il y a de chinois, ce n’est pas le vol, mais la complexité du monde, qui produit des effets « non linéaires ». Les grands changements sont faits par des petits mécanismes. 

L'intelligence est-elle systémique ?

Petit à petit, étude après étude, on nous explique que nous avons subi des réformes qui ont donné le contraire de ce que l’on en attendait. La dernière en date est la réforme des régions de M.Hollande, qui a augmenté la centralisation, la rigidité bureaucratique, les coûts de fonctionnement de l’Etat… 

L’explication du phénomène s’appelle « pensée simplifiante », selon Edgar Morin. Paradoxalement, les grands esprits qui nous gouvernent ne comprennent pas que nous vivons dans un monde « complexe ». Et que la complexité met en déroute leur « bon sens ». 

Voilà pourquoi notre élite est l’objet de la risée populaire : elle est bête. L’intelligence serait-elle systémique ? Après tout, c’est ce que disent bien des cultures. Par exemple le Tao, qui est comprendre le « mouvement des choses ». Le Wuwei, le non agir, c’est obtenir ce que l’on désire sans effort. 

Le paradoxe de la situation est que tout ceci est la faute de notre Education nationale, qui, comme le dit Edgar Morin, enseigne et sélectionne la pensée simplifiante.

(D’ailleurs le QI est une mesure de pensée simplifiante.)