Dangereuse abstraction

Souvenir, atterrant, de MBA. Des professeurs qui prétendaient dominer leurs élèves de leur savoir, comme le font les enseignants de mathématique ou de physique, mais dont les « théories » étaient ridicules, et inopérantes. Ils n’avaient aucune expérience de la pratique.

J’avais déjà eu cette impression auparavant en école d’ingénieur. Et je l’ai, bien plus forte, lorsque je lis un article de sciences humaines. On y singe les « sciences dures ». Or, la vie est bien plus « dure » que les sciences dures, elle est « complexe ». Les outils du physicien et du mathématicien s’y cassent. Et que dire de ceux des apprentis sorciers de l’économie ?

Seulement, ces derniers temps, c’est l’intellectuel, au sens littéraire du terme, à qui l’on a donné le pouvoir. Volonté de puissance ? Soif de domination ? Il a cru que la théorie pouvait remplacer la pratique. Que le rat de bibliothèque pouvait en imposer à l’homme d’action.

Cette idée m’est revenue récemment en discutant avec des élus. Toutes les structures, les « corps intermédiaires », qui étaient là pour soutenir l’économie ont été tuées. Je me suis rappelé des économistes rencontrés à l’époque de la Commission Attali. Ils avaient vu dans leurs équations la recette de la prospérité éternelle. Ils ignoraient ce que je constate tous les jours : que la véritable nature de l’innovation est « organique ». Après des décennies de cette politique, le pays n’a plus que ses yeux pour pleurer.

Comme le disait Kurt Lewin, la science doit être au service de l’action, non le contraire.

Espérons qu’il n’est pas un peu tard pour en prendre conscience ?

Pensée magique

Je discutais France 2030, l’autre jour. « Pensée magique » me suis-je dis, lorsque j’ai entendu la liste, à la Prévert, de projets que le gouvernement avait fixé à la France.

Lui et ses conseillers sont fascinés par la « technologie ». Comme auraient dit mes copains de cours élémentaire : ils se racontent des histoires, et ils les croient.

Comment pourrait-il en être autrement ? Notre élite dominante n’a connu que l’école, et les cabinets ministériels. Elite d’extra terrestres.

L’extra terrestre ignore le miracle de la complexité. Vivre avec des hommes c’est découvrir leur capacité, miraculeuse, à créer. Le propre de la complexité, c’est « l’émergence », autrement dit le miracle. Seulement, faire des miracles demande d’avoir la foi du « simple d’esprit ».

Pour les autres esprits, il y a la magie ?

Ingénierie sociale

Et si l’on s’intéressait à l’ingénierie sociale ? C’est-à-dire au changement des modèles structurels de nos nations.

La France, par exemple, est bâtie sur le modèle de l’Ancien régime. On parachute un grand seigneur à la tête de la SNCF. Faute de savoir faire quoi que ce soit, il laisse le pouvoir de mener les masses à la CGT. Résultat : un chaos.

Le modèle anglais n’est pas mieux. Un tissu social lâche, qui laisse beaucoup de liberté à l’individu. Et, au dessus, un gouvernement qui ne peut faire qu’une politique macroéconomique, extraordinairement inefficace.

Les USA, construits sur le modèle anglais, échappent curieusement à cette malédiction. Ils semblent prouver que Montesquieu, qui disait que le principe de la démocratie était la vertu, s’était fourré le doigt dans l’oeil. Chez eux, le crime paie. C’est le principe de leur démocratie.

Ils semblent avoir réussi à faire de la spéculation un mode de vie. Ils nous ont convaincus qu’ils valent beaucoup plus que nous, si bien qu’ils aspirent les capitaux mondiaux, ce qui leur permet de vivre au dessus de leurs moyens, et de payer une armée avec laquelle ils dominent le monde, mais aussi de « relancer » leur économie, à chaque fois qu’ils ont embarqué le monde dans une voie sans issue.

(A suivre)

En travaux

Quand j’ai vu apparaître les termes de « RSE » et « d’impact », j’ai pensé que c’était des modes.

La RSE, en particulier, a surgi dans la littérature de management anglo-saxonne. Sa raison d’être semblait provenir de ce que, dans un monde libéral, la société était entre les mains de l’entreprise. En conséquence de quoi, cette dernière devait avoir un code de conduite impeccable. (Ou, à l’envers : sans code de conduite, pas de libéralisme.)

J’avais peut-être tort. Tout ceci semble correspondre à une aspiration de la société. Et pas exclusivement des jeunes. La plupart d’entre-nous sont des Messieurs Jourdain de la RSE ou de l’impact !

Paradoxalement, si la croisade libérale a réussi quelque-chose, c’est de rendre l’entreprise omniprésente. L’entreprise, c’est la liberté, me dit-on.

Du coup, l’entreprise est l’agent du changement. Mais elle mène un changement peut-être fort peu libéral. Elle semble vouloir réaliser les « circuits courts » au sens véritable du terme : réinsérer l’homme dans la nature. Ce qui a une signification surprenante : remplacer le fossile par la production du vivant. Or, ce n’est pas qu’une question d’énergie renouvelable, mais aussi de chimie…

Le changement pourrait prendre un tour imprévu.

Symbole et intelligence

L’intelligence est manipulation de symboles, dit Herbert Simon. C’est ce que le cerveau et l’ordinateur savent faire.

D’où la tentation de penser que l’un égale l’autre, comme le croit les papes du « numérique » ?

Je tends à croire que c’est faux.

Les démonstrations sont faites a posteriori. On commence par l’intuition, le « coup de génie », et on la prouve ensuite. D’ailleurs, très souvent, on « rationalise » : on invente une justification à ses actes. On serait bien incapable de trouver leur cause.

Et observer un entrepreneur montre qu’il agit selon des envies, irrationnelles. Ce n’est qu’a posteriori, une fois de plus, que son action prend un sens.

D’autre part, l’homme invente les symboles, mais pas l’ordinateur. Et il y a la poésie, et la « figure de style ». Le sens jaillit d’un détournement de sens, de la contravention avec la règle !

Le concept central de la théorie de la complexité est « l’émergence ». Il semble bien que ce soit aussi ce qui caractérise l’intelligence humaine. Comme le dit James March, un temps associé à Herbert Simon, « decisions happen » ?

(Et les théories concernant l’intelligence comment s’expliquent-elles ? Ceux qui les conçoivent sont des virtuoses du symbole, et ils se trouvent extrêmement intelligents ?)

Un et multiple

Une préoccupation de la philosophie grecque fut « l’un et le multiple ».

La théorie de la complexité a quelque-chose à dire sur le sujet : l’émergence. Paradoxalement, le multiple tend à devenir un. Les loups chassent en meute, et les automobilistes obéissent au code de la route.

Et c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la vie est vivable : grâce à cela, le monde est compréhensible.

Mais c’est aussi pour cela que nous tendons tous à penser la même chose. Ce qui est dangereux.

Donc, il est erroné de croire aux lois de la nature, comme à des absolus. A côté d’elles, il y a nécessairement des exceptions. Et ces exceptions sont les forces du changement.

Une théorie qui résulte de quelques observations.

(PS. En écoutant une émission sur Roman Jakobson, j’ai appris que des enfants élevés sans langage en inventent un… L’émergence commence à deux ?)

Complexité et politique

La morale aurait perdu M.Trump. (Article.) « Les Républicains, depuis plusieurs décennies déjà, ont cherché à déplacer le débat politique vers des enjeux sociétaux ou culturels dont le plus emblématique était le droit à l’avortement. Pendant longtemps ce calcul a joué à leur avantage. (…) Mais pour avoir poussé cet avantage trop loin, avec des nominations controversées de juges très conservateurs à la Cour Suprême, ils se retrouvent aujourd’hui pris en porte-à-faux. »

Un des analystes que citait ce blog avait probablement vu juste : en mettant un terme au droit à l’avortement, ils ont perdu leur meilleur atout. Démobilisation de leurs troupes, mobilisation de l’adversaire ? Victoire à la Pyrrhus eut-on dit dans un autre temps.

Complexité ! La politique n’est que rebondissements et conséquences imprévues. D’abord l’extrême gauche démocrate commet de tels excès qu’ils conduisent à la remise en cause du droit à l’avortement, ce qui paraissait, au moins d’ici, inconcevable. Puis les Républicains sont entraînés dans l’excès inverse. Tous ont, cependant, un point commun : la morale… Une leçon ?

Raison et parking

Un grave incident a défrayé la chronique de mon village.

Il y a quelques années, le magasin de centre (vieille) ville, a équipé son parking d’un péage. Tout le monde s’en plaint. Puis une histoire, que j’ai jugée invraisemblable, a surgi. Les habitants utilisaient le parking pour garer leur voiture lorsqu’ils partaient à Paris : la gare est à deux pas. 

Petit à petit, j’ai découvert que l’histoire était vraie. Seulement, me disait-on, pour se faire pardonner, on allait acheter quelque-chose au magasin. Maintenant, plus question d’y mettre les pieds ! 

Et le parking, aujourd’hui ? Il est vide. C’est curieux, compte-tenu du prix du mètre carré et de la furie constructrice de la mairie que l’on laisse un aussi grand espace vide aussi bien placé. 

Et le magasin ? Il ne donne pas l’aspect de la prospérité. Avec ses fréquentes ruptures de stock concernant les denrées de première nécessité, il a même un aspect soviétique. 

Enseignement ? Il était probablement plus malin de jouer habilement de la mauvaise conscience de ceux qui occupaient le parking illégalement que de faire donner la loi ? Le monde n’est pas blanc ou noir, il est complexe ?

Peut-on faire croire n'importe quoi au peuple ?

Dans son chapitre « sur le coutume », Montaigne constate que non seulement ce qui paraît naturel et juste varie du tout au tout d’une nation à une autre, mais, surtout, que c’est bien souvent idiot. Il cite Platon qui croit que « pour chasser les amours contre nature », il faut « raconter des fables (qui infusent) cette utile croyance dans la tendre cervelle des enfants. » 

Platon est le saint patron de l’intellectuel. C’est Gramsci avant Gramsci ? Pour mener le peuple, il faut lui raconter des sornettes, dit-il. Hannah Arendt en fait l’inventeur de l’enfer. 

Jamais cela n’a été aussi vrai qu’aujourd’hui. Tout ce que l’on nous raconte est « politiquement correct ». Question : pourquoi cela ne marche-t-il pas ? Comment se fait-il que Platon ait-eu tort ? 

Edgar Morin dirait que Platon a une « pensée simplifiante ». Il ignore la complexité du monde, qui fait que tout change d’une façon imprévisible pour la « raison ». Effectivement, la tendre cervelle des enfants croit ce qu’on lui raconte. Mais la cervelle qui murit constate aussi qu’il existe des paradoxes que la théorie dominante n’explique pas. Alors, le doute s’installe. C’est le début du changement. 

Principe d'incertitude

Einstein disait que « Dieu ne jouait pas aux dés ». Il soupçonnait que la mécanique quantique était contre nature. Je me demande si ce n’est pas tout le contraire. 

Le fondement de la mécanique quantique, c’est le « principe d’incertitude d’Heisenberg ». En gros cela signifie que l’on ne peut rien connaître exactement. 

Or, il semble que cela soit aussi un principe de la vie : « qui veut faire l’ange fait la bête ». Un désir d’absolu produit son contraire : le chaos. C’est l’histoire de tous les totalitarismes, et le drame de la politique gouvernementale. 

Etre incapable de comprendre cela pourrait être le propre de l’homme, en particulier de l’élite intellectuelle : la raison est naturellement déterministe. 

Pour autant, le déterminisme n’est pas inutile. L’homme modélise, et la modélisation lui donne des idées. Et l’envie d’entreprendre. Alors il se jette à l’eau. 

Rien ne se passe comme prévu. Peut-être, alors, que, comme le pilote de chasse poursuivi par un missile, sa raison se débranche-t-elle ? Et il est sauvé par ses esprits animaux ? En tous cas, il atteint souvent une fin inattendue. Mais une fin tout de même. Une autre façon de comprendre « incertitude » ?