ADN et société

L’hérédité a besoin de conditions favorables pour s’exprimer. Voilà ce que disait le neurologue Laurent Cohen à France Culture, il y a quelques temps. 

Il suffit de regarder autour de nous pour comprendre que mesurer deux mètres vingt a plus de chances d’être un atout au basket, que dans un sous-marin, deux inventions humaines. 

Pourtant, on entend exactement le contraire : si j’ai réussi, c’est parce que j’étais un sur-homme…

(Mais Montaigne s’indignerait : la « fortune », la chance, il n’y a rien de plus important dans les affaires humaines !)

Panne électrique

Pourquoi, en termes d’énergie, tout semble aller de mal en pis ? L’opinion d’Elie Cohen. Il est tentant de dire que c’est la faute de l’Europe. Obsession de la libéralisation et fantasme des énergies renouvelables. L’Europe a vécu des décennies d’illusions. Le réveil risque d’être difficile. Surtout pour ceux qui n’ont jamais rêvé. 

« La certitude de devoir décarboner le mix, de faire supporter au consommateur final un coût grandissant et la volonté d’échapper au chantage politique des Poutine et autres détenteurs de la rente fossile devraient nous permettre d’écarter nombre de faux débats et éviter les arbitrages politiques de court terme. Mais ces évidences ont du mal à s’imposer. » 

Leonard Cohen

Leonard Cohen est une de mes déceptions musicales. Je l’entendais au hasard des programmations des rares radios que j’écoute. Sa « golden voice » et certaines de ses formules (« dance me to the end of love ») me restaient dans l’oreille. Mais lorsque j’ai voulu mieux connaître ses chansons, mon admiration s’est éteinte. L’orchestration s’était complexifiée avec le temps, ce que je n’aime pas. Et surtout je ne résistais pas à la répétition : il n’y avait que ce que j’avais remarqué dans son œuvre : une belle voix et quelques formules heureuses.

Et si c’était la rançon du marché ? Il formate des produits de consommation de masse ?

Du Colbertisme au capitalisme financier

En 2004, lors des premières difficultés d’Alstom, Elie Cohen s’interrogeait sur les malheurs du capitalisme français. Pourquoi n’a-t-il pas réussi sa mue du colbertisme au capitalisme financier ?
J’aperçois plusieurs raisons dans cette analyse. Il était (est ?) aux mains d’une toute petite clique de grands patrons intimement liés à l’Etat, dominée par un gourou (Ambroise Roux, initialement). Quelque chose qui ressemble à une forme occulte du Comité central du PC chinois. Ces gens avaient le rêve grandiose de créer des champions internationaux. Cela a bien fonctionné jusqu’aux dénationalisations. Elles les ont privés de la protection de l’Etat et les ont laissés face aux marchés financiers. Plusieurs problèmes se sont alors posés. La clique du moment était médiocre : « successions ratées« , « Les entreprises ne disposaient pas d’un système de repérage interne de sélection et de promotion d’élites : c’est un processus de sélection par réseaux qui le remplaçait, au sein d’un étroit vivier passé du service de l’Etat à celui d’une oligarchie fermée. » Or, elle a tous les pouvoirs, et, faute de garde-fou, elle peut « dilapider les actifs de (ses) entreprises » (ce qu’elle a parfois fait). Elle avait, aussi, la culture des amitiés d’Etat, mais pas des marchés financiers. En outre, la France manque de fonds de pension : « la privatisation à la française (…) va de fait aboutir à un transfert de la propriété du capital, de l’Etat français aux fonds de pension anglo-américains. (…) L’évolution sera masquée par le maintien des mêmes équipes à la tête de l’entreprise. »
Tout ceci semble dire que la « gouvernance » de nos grandes entreprises mériterait d’être repensée. 

Gallois et Tocqueville

Même un polytechnicien n’arrive pas à bien comprendre le rapport Gallois.
En fait, si l’on en croit Elie Cohen, ce rapport est un exemple de notre génie national. Il dit de manière effroyablement compliquée une chose très simple. A savoir que le mal de la France est que ses entreprises produisent trop cher du milieu de gamme. Elles doivent s’orienter vers le haut de gamme. Cette idée fait consensus parmi nos élites.
Pourquoi ne pas envisager d’autres directions, direz-vous ? (Par exemple, une ouverture sur les marchés étrangers, qui, par effet d’échelle, réduirait les coûts ?) Nos élites seraient-elles victimes d’une nouvelle lubie, comme au temps des 35h ? Ceci est une autre histoire.
D’autres auraient demandé aux entreprises ce dont elles avaient besoin. Peut-être auraient-elles eu des idées intelligentes, et bon marché ? Pas question. Comme le disait Tocqueville, notre gouvernement doit faire notre bonheur, y compris contre notre volonté.
Dans cette logique, le rapport conclut que « des actions de longue haleine doivent être menées en matière de formation, de recherche, de gouvernance, d’exportation, de solidarité entre grandes et petites entreprises et de refondation du contrat social ». Mais c’est du long terme et l’entreprise est en perdition ! On rajoute donc « un transfert immédiat et inconditionnel des charges sociales non contributives (…) vers un impôt universel à assiette large ». Mais ces prélèvements vont accentuer la crise ! Certes, mais, la France est sous la menace d’une intervention extérieure (UE, FMI, marchés), pas question de transiger ! Alors, on prend les dites mesures, tout en en différant l’action ! « le gouvernement change de direction et reconnaît que la priorité est à la baisse de la dépense publique et à la restauration des marges des entreprises. Ce message devrait être entendu par le FMI, les marchés et l’UE. »
Curieusement, alors que d’une question simple, le gouvernement a tiré des mesures d’une rare complexité, il a totalement omis de se pencher sur le détail de leur mise en œuvre : « les 10 milliards de baisse de dépenses publiques ne sont guère détaillés alors qu’il faudra sans doute s’engager dans la réforme du mille-feuille territorial, des dépenses de santé et des multiples organismes publics qui ont proliféré » et plus loin « Le dispositif de transferts de charges est illisible et comporte des incertitudes majeures. »
Amateurs pris de panique ?
L’Ancien Régime et la Révolution.
Ou les conséquences imprévues de  la réforme à la française.

L'étrange changement de M.Sarkozy

Hier j’entends une discussion entre Daniel Cohen et Jean-Claude Casanova. Il y était question des réformes de N.Sarkozy. Elle semblait tellement bien confirmer mes thèses que j’ai cru qu’ils avaient lu ce blog. Effrayant.

N.Sarkozy n’a pas eu le courage de ses convictions. Au lieu de les annoncer clairement et de susciter un débat national. Il louvoie. Les mises en œuvre des réformes sont tortueuses, pas franches. Elles se font donc par miettes. Ce qui les rend inefficaces. Et ce notamment parce que ceux de qui en dépend le succès ont compris qu’ils pouvaient monnayer leur participation très cher. Ainsi, non seulement la réforme des taxis a été un flop, mais ils y ont gagné de nouveaux avantages.

Curieusement, ces réformes réalisent l’envers de ce qu’elles voulaient atteindre. Autre exemple, l’autonomie des universités :

  • Elle a fait de leurs présidents des despotes sans contre-pouvoirs. Ils sont supposés être l’arme d’une méritocratie dont ils sont un contre-exemple.
  • En termes de recherche et développement, la faiblesse de la France est son université, privée de moyens, pas ses entreprises dont l’investissement est comparable à celui de leurs concurrentes. Les réformes gouvernementales devaient redresser ce dysfonctionnement. Or, le gros des subventions (4,5md€) est parti en crédit impôt-recherche, chez les grandes entreprises, qui n’en avaient pas besoin ! L’Université est toujours aussi pauvre, et les grandes sociétés reçoivent une rente de situation…
  • De même on désirait redresser le déséquilibre université, grande école, en ouvrant aux premières l’accès aux fonds de l’entreprise privée. Or ce sont les grandes écoles qui sont les mieux placées pour lever ces fonds, alors qu’elles n’ont que des équipes de recherche médiocres, au mieux.

Étrangement, M.Sarkozy croirait être un efficace réformateur. Peut-être pense-t-il même qu’il fait notre bien à notre insu, et qu’il va nous mettre devant le fait accompli d’une France entreprenante et compétitive, qui aime l’argent et ses entreprises, dont la fainéantise et l’administration ont disparu ?

Ce serait drôle, si cela ne menaçait pas de plomber définitivement le pays, alors que sa part des exportations mondiales ou européennes ne fait déjà que régresser.

Car les cadeaux (sans aucune contrepartie donc) que fait le gouvernement aux gens qu’il juge méritants (TVA des restaurateurs, « grand emprunt »… à quoi on peut ajouter probablement la taxe professionnelle et le crédit impôt recherche), ont une conséquence à long terme concrète, le déficit structurel. Aujourd’hui, le déficit de la France s’expliquerait pour 50md par la crise (manque à gagner), 15md pour le plan de relance, 100md de déficit structurel (récurrent).

En fait, la crise a servi d’excuse à l’augmentation de ce déficit structurel. Ce sera lui l’héritage du gouvernement. Un héritage qui, seul, signifie que nous sommes, de manière incompressible, au double du niveau requis pour rester dans la zone euro.

Compléments :

  • Ce billet est une illustration parfaite, et surprenante, de ce que mes livres disent sur la capacité au maintien du statu quo des organisations. C’est un exemple bien meilleur que tout ce que j’avais pu trouver en près de dix ans de recherche.
  • Les réformes de notre pays vues de l’intérieur, et quelques explications techniques sur ce qui s’y passe : Changement à la française.
  • J’ai quand même un désaccord avec MM. Cohen et Casanova. Et si N.Sarkozy obtenait ce qu’il voulait ? Et s’il ne désirait, qu’apparemment, par exemple, réformer l’Université, mais, en fait, voulait sa mort ? Une fois que l’état sera perclus de dettes, nous n’aurons plus de choix, sinon de le détruire. C’est peut-être le calcul de N.Sarkozy. Sur la crise utilisée pour nous mettre devant le fait accompli de la réforme ultralibérale, et d’un état uniquement bon à être achevé d’une balle dans la tête : M.Sarkozy et l’état, Attali m’a tué.
  • Sur la technique sournoise de la mise en œuvre du changement en miettes : Taxe professionnelle.
  • La logique du déficit heureux : Sarkozy imite Bush ? Après nous le déluge. Et celle de l’évolution du monde (et accessoirement la mienne) Ce blog veut changer le monde.
  • Sur la réforme des universités : Présidence des universités, Dauphine à l’heure romaine, Changement et université.
  • Une fois de plus ce qui me frappe est que le libéralisme est sournois, il ne s’adresse jamais à notre raison, mais cherche à nous manipuler (Conservateur et bolchévisme, Irving Kristol) : ne serait-il pas sûr de lui ? Saurait-il qu’il défend des intérêts catégoriels qui ne sont pas universels ? Croit-il qu’il y a des bons et de la canaille, nuisible ?

Sécurité 2.0 ?

Daniel Cohen fait une synthèse des causes de la crise actuelle. Et nous donne rendez-vous à la prochaine. C’est inquiétant. Que faire pour que ce soit la der des der ?

La crise est une question d’aléa moral. D’hommes isolés, qui ne savent pas comment traiter les questions auxquelles ils sont confrontés. Le meilleur choix qu’ils aient alors est de « jouer perso ». C’est mauvais pour la société. Et finalement pour eux.

Bel et bon. Mais comment retaper le tissu social, dans la situation actuelle ? Des idées (question du contrôle des financiers) :

  1. Contraindre par la loi ne marche pas. C’est ce qu’Henri Bouquin, patron du CREFIGE de Dauphine, appelle le « paradoxe du contrôle de gestion » : vous imposez des règles, votre organisation va exactement à l’envers de leur esprit. Tout en les appliquant à la lettre.
  2. Le contrôle informel est le seul efficace. Ce n’est pas du flicage. C’est trouver un moyen qui permette à chacun de s’assurer, sans rien faire de particulier, par les hasards du cours naturel de sa vie, que le financier n’est pas pris de folie. Je pense qu’il y a quelque chose à creuser dans l’idée « d’Institut Pasteur du risque financier ». Il faut que des personnes décodent ce que font les organismes financiers, et expliquent simplement leurs découvertes. (Ce qui n’est pas impossible: certains experts ont vu apparaître les deux bulles à temps.) Puis, il faut que l’information frappe suffisamment de monde pour qu’il y ait contre-poids. Ma découverte récente des blogs me donne une idée : les experts sont devenus facilement accessibles, ils sont en réseau ; ils veulent atteindre un public étendu : ils ne parlent plus en équations (ou moins), mais en en Anglais. Un nouveau pouvoir ?
  3. Ce qui crée le risque, c’est l’homme isolé. S’il se trouve seul face à un problème complexe, il a la tentation de tricher. Non parce qu’il est malhonnête, mais parce que la question dépasse ses capacités. Rien ne peut le contrôler, sinon la collectivité. Il doit travailler en groupe. Les organismes financiers doivent combattre l’isolement.

Compléments :

  • Sur les crises et l’aléa moral : Crises et risque
  • Institut Pasteur : Institut Pasteur du risque financier
  • Quelqu’un qui a vu apparaître les bulles : SHILLER, Robert J., Irrational Exuberance, Princeton University Press, 2005.
  • Sur Henri Bouquin et le contrôle de gestion : Références en contrôle de gestion
  • Sur les techniques de contournement des règles : Perfide Albion
  • Sur les techniques d’auto-contrôle des communautés : Governing the commons
  • Sur l’importance que le financier ne soit pas isolé : Société Générale et contrôle culturel
  • L’homme seul souffre de biais systématiques dans son jugement. C’est ce qu’ont montré une série d’expériences de Tversky et Kahneman. Une introduction très bien faite : MYERS, David G., Intuition: Its Powers and Perils, Yale University Press, 2004. Le cas particulier du dirigeant : LOVALLO, Dan, KAHNEMAN, Daniel, Delusions of Success, Harvard Business Review, Juillet 2003.

Théorie de la complexité

La note précédente parle de Robert Axelrod. Robert Axelrod s’intéresse à la « théorie de la complexité ». De quoi s’agit-il ?

Au 18 et au 19ème siècle, la science a cru qu’elle était sur le point de découvrir les secrets de l’univers. Et qu’ils étaient faciles à formuler. Son modèle était la mécanique newtonienne. Mais plus elle avançait plus le mystère s’épaississait. Et, surtout, le danger ne venait pas d’où on l’attendait.
La science recherchait des lois ultimes. Une fois celles-ci trouvées, tout serait connu se disait-on. Or la recherche semble sans fond : on voit surgir la mécanique quantique, la relativité, puis des masses d’entités et de théories de plus en plus bizarres (les quarks, les cordes…). Mais, et c’est ce qui était imprévu, on réalise que connaître les lois ultimes n’est pas suffisant, l’assemblage d’entités élémentaires semble créer de nouvelles entités, ayant, en quelque sorte, leur propre libre arbitre (par exemple, les molécules forment les cellules, les cellules les êtres vivants).
C’est ce que disaient les sciences humaines depuis longtemps. Mais étaient-ce vraiment des sciences ? Cette fois-ci c’est l’establishment scientifique le plus respecté qui l’affirme. C’est d’abord, après guerre, la Systémique. Une avalanche de résultats convergents provenant de tous les horizons scientifiques. Puis l’avancée de la génétique, les possibilités de simulation ouvertes par les ordinateurs produisent la Théorie de la complexité. Trois livres pour la découvrir :
  1. WALDROP, Mitchell M., Complexity: The Emerging Science at the Edge of Order and Chaos, Simon and Schuster, 1992. Qu’est-ce que la « complexité » ? Mettez ensemble une importante population d’acteurs (programmes, êtres vivants…) qui suivent quelques règles simples. Vous voyez émerger des comportements de groupe extrêmement complexes, ceux d’un ban de poissons où d’investisseurs financiers. En fait, le groupe adopte un comportement qui lui est propre.
    C’est la redécouverte de la sociologie par les ordinateurs, et par les plus grands scientifiques mondiaux, qui se réunissent à l’Institut de Santa Fé.
    Ce livre reconstruit la genèse des travaux de l’Institut de Santa Fé, comme si il s’agissait d’une épopée. Passionnant !
  2. AXELROD, Robert, The Evolution of Cooperation, Basic Books, 1985. Analyse du fameux « dilemme du prisonnier » de la théorie des jeux. L’intérêt à court terme des protagonistes est l’égoïsme, alors que leur intérêt à long terme est la coopération. Comment passer de l’un à l’autre? L’ouvrage montre par une simulation que la stratégie qui semble la plus robuste dans ce contexte est le « tit for tat » (dent pour dent), il en déduit une forte présomption que la coopération tend à gagner, même en environnement hostile.
  3. AXELROD, Robert, COHEN, Michael D., Harnessing Complexity: Organizational Implications of a Scientific Frontier, Basic books, 2001. Une attaque de la sociologie par les ordinateurs. Si une population importante d’acteurs est pilotée par quelques règles élémentaires (sélection du plus adapté, copier les stratégies qui réussissent, etc.), on verra apparaître les comportements globaux de notre société. De là, il est possible d’agir sur ce « système adaptatif complexe ».

Les travaux de Duncan Watts appartiennent à cette famille scientifique. On en trouvera un exemple dans Toyota ou l’anti-risque.