Albert Camus, soleil et ombre

Original. La biographie de Camus au travers de son oeuvre. De ce fait, il n’est pas question de sa vie privée, qui fut turbulente.

A tort ou à raison, Camus me fait penser à Gatsby le magnifique. Comme lui, venu de rien, il a eu un rêve immense, il a été à un rien de le saisir, il s’est évanoui. Une mort prématurée a mis un terme à une vie qui avait perdu son sens.

En ces temps, l’effet de l’ascenseur scolaire était étonnant. Le simple fait de faire des études propulse Camus, tout jeune, parmi les gloires littéraires de son temps. Habiter à Alger est un avantage, il y a peu de grands intellectuels, mais de grande qualité. Quasiment immédiatement, Camus devient une célébrité, et un homme riche : ses livres se vendent énormément.

Je ne savais pas à quel point le théâtre avait compté pour lui. Non seulement, il a écrit et monté des pièces, mais il a aussi été acteur et tenu même des premiers rôles. C’était un temps où le théâtre était militant. Et où il avait un public d’élite.

Je ne savais pas non plus que l’idée de « révolte » était déjà dans ses premiers livres. Pour lui, la révolte est l’antidote à la fatalité, que ce soit la peste ou le nazisme, plus généralement le totalitarisme. Et la publication de « L »homme révolté », fut aussi le grand moment de sa vie. Alors il s’est mis à dos tous les courants intellectuels, champions du nihilisme, à commencer par les Surréalistes et la mouvance de Sartre. En même temps, son espoir de faire de l’Algérie une nation « arc en ciel », comme aurait dit Nelson Mandela, échouait.

L’idéal du révolté ? La vie d’Achille, courte mais glorieuse ?

Le temps de la révolte

Albert Camus distingue révolte de révolution.

  • La révolution est le propre de l’intellectuel. Rêve d’absolu, c’est une utopie qui tourne, nécessairement, au cauchemar.
  • La révolte part du constat d’une réalité inacceptable, et cherche à la corriger, de manière pragmatique et, nécessairement, pacifique.

Nous avons vécu plusieurs décennies de révolution. On a voulu réaliser la vision du « consensus de Washington », bâtir le monde post soviétique, sur le modèle d’un capitalisme utopique. Puis nos « bourgeois bohèmes » ont désiré une planète à leur image, où une jet set de brasseurs d’idées ferait le bien de l’humanité.

Aujourd’hui, c’est la révolte. Quelle-que soit sa manifestation. L’humanité n’est pas satisfaite de sa situation. Poutine, Gillet jaune ou autre, elle se sent volée.

Espérons que nous serons dignes d’Albert Camus, et que la révolte ne tournera pas à la révolution ?

La chute

J’ai entendu dire que La chute était le meilleur livre de Camus. Je l’ai ressorti d’un placard. Je l’avais lu il y a probablement plus de quarante ans, sans en avoir rien retenu, sauf un souvenir agréable. 

Ce qui est une erreur. Car c’est un livre terriblement amère. Un soliloque avec coup de théâtre final. Une histoire de « juge pénitent », ou plutôt de pénitent juge. Un homme expose les bassesses de son existence pour mieux mettre la société en face des siennes. Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère. 

Sartre et Camus, deux visages du néant ?

Sartre et Camus furent, en leur temps, des rock stars. Ils ont vendu un nombre colossal de livres, on se bousculait à leurs conférences, et, comme Bob Dylan, ils ont reçu le prix Nobel. Dans les années 50, le monde avait les yeux braqués sur la philosophie française. Puis la pop anglaise est devenue le phare de l’humanité.

Leur genre ? L’existentialisme. Et l’existentialisme, c’est « l’absurde ». On est pris du sentiment de l’absurde lorsque l’on découvre que ce sur quoi repose notre vie est faux. Par exemple, la femme que j’aime n’est pas une femme mais un nuage d’atomes. Conséquence : angoisse existentielle.

Comment se fait-il que les frères philosophes soient devenus ennemis ? Une hypothèse est qu’il y ait deux façons de réagir à l’absurde. Plus exactement, il y en a trois. La première, la plus logique pour vous et moi, consiste à se faire sauter la cervelle. Mais, Sartre et Camus ne croyaient pas à l’absurde, à l’atome derrière la femme. Pour Sartre, il révélait qu’il y avait quelque-chose au delà de l’être, pour Camus, cette chose était à l’intérieur de nous. Nous n’avions pas vu ce qui comptait réellement pour nous. La vie est belle, le physicien, avec ses atomes, passe à côté de l’essentiel !

Alors que, pour l’homme ordinaire, l’absurde rend fou (du danger de la philosophie pour l’esprit faible), pour eux, il était, au contraire, une bonne nouvelle. Là où, à nouveau, ils se séparaient, c’était dans la conséquence de leurs croyances. Essayer de faire avec ce que l’on a (Camus) n’est pas la même chose qu’imposer le bien idéal à l’humanité (Sartre). L’un s’appelle humanisme, l’autre le totalitarisme.

Le surprenant retour en grâce d'Albert Camus

C’est la troisième fois que j’entends une émission de France Culture à la gloire d’Albert Camus, en quelques semaines.

Surprenant. Le crédo de la gauche intellectuelle, dont France Culture est l’organe, est le postmodernisme, autrement dit des absolus imposés par des virtuoses de la raison. Or, Camus assimile les absolus au « nihilisme » (à la destruction de la vie par l’idéologie), et, comme le disait l’émission, combattait pour la « vérité », moyen qui ne peut être tordu à la justification d’aucune fin. Ce n’est pas étonnant qu’il ait fait, en son temps, l’objet d’une retentissante excommunication de la part des intellectuels français : il niait tout ce qu’ils étaient. Et, aussi, que le président Hollande ait choisi d’oublier le centenaire de sa mort (ce que rappelait une autre émission) ?

Pouvoir changer d’opinion est tout à l’honneur de l’intellectuel. (A condition qu’il en ait changé autrement que par l’influence de son milieu ?)

(Curieusement, les experts de Camus ne semblent pas avoir bien compris ce qu’il appelle « révolution » et « révolte »…)

Maria Casarès, le Camus acceptable ?

On entend beaucoup parler des lettres de Maria Casarès et d’Albert Camus. Il n’y a pas eu de grande célébration du centenaire de Camus. Ses amours semblent plus populaires que lui.

Albert Camus était un homme de la classe moyenne. Et ses valeurs sont suspectes ? Il a quelque-chose de sulfureux ? Mais peut-être pas ses sentiments. Surtout parce qu’ils ne devaient pas être révélés ?

L’exil et le Royaume

Dernière œuvre de Camus. Un recueil de nouvelles indigestes.

C’est certainement chargé de sens. Mais je n’aime pas les histoires pleines d’une morale bien lourde. Camus se disait artiste. Je ne partage pas son opinion. A mon avis, il aurait bien fait de se contenter d’être l’auteur de L’homme révolté ou de Noces
(Mais, s’il l’avait été, il serait probablement demeuré inconnu)

Le premier homme, de Camus

Afficher l'image d'originePremier jet du dernier ouvrage de Camus. Travail qu’il aurait certainement considérablement remanié, s’il n’était pas mort prématurément. Et qui, selon moi, aurait mérité de l’être. 
Le père de Camus, un homme malmené par le sort, probablement intelligent, révolté, et digne, meurt dans les premiers jours de 14. Albert Camus a un an. Il va connaître une grande pauvreté au milieu d’une famille d’handicapés – on dirait peut-être de monstres, aujourd’hui. Une mère quasi sourde et qui sait à peine parler. Un oncle encore en plus mauvais état. Et pourtant, en dépit de leur infirmité, ils travaillent dur. Et ils sont estimés et aimés par leur communauté. Ici, il n’y a pas de bons et de méchants, comme chez les intellectuels. Mais des êtres humains. Des êtres qui luttent. Et qui connaissent des moments de bonheur, comme cette partie de chasse entre hommes. Camus, que l’on découvre enfant turbulent, sera tiré de son milieu par l’école laïque, où il trouvera un père, chez un instituteur remarquable. 
Que l’on est loin de Sartre, et de l’univers confiné et abstrait qu’il décrit dans les Mots ! Et comment s’explique l’opposition entre les œuvres de l’un et de l’autre ! D’un côté, l’homme du peuple et de l’amour, de l’autre celui de la grande bourgeoisie et du néant. Mais c’est ce dernier qui a gagné et qui, avec ses successeurs virtuoses de l’intellect, privés de cœur, a modelé notre société à l’image de ses théories inhumaines.

Camus incompris

Pourquoi Camus ne s’est-il pas exprimé clairement ? Ce qu’il dit est que l’Occident est victime d’un mal : la croyance que l’absolu est réalisable. Or, cela conduit aux pires atrocités. L’antidote, c’est la nature et le peuple, l’amour de la vie et la mesure en toutes choses. (Billet précédent.)
Voilà qui aurait pu être une plate-forme de revendication formidable. En effet, on peut multiplier les preuves des conséquences de notre comportement. Quant à la seconde partie de sa thèse, elle nous brosse dans le sens du poil. C’est un extraordinaire message d’espoir.
Ce qui est surprenant est que l’on a pris Camus pour un spécialiste de l’absurde, alors qu’il est tout le contraire. L’absurde, au fond, n’est qu’une excuse pour mépriser l’autre et ce qui compte pour lui. C’est une philosophie de gosse de riche, qui casse les jouets du pauvre. Tout le contraire de l’esprit d’un Camus fier de ses origines populaires.
Surtout, pourquoi les philosophes ne s’expriment-ils pas plus clairement ? Parce qu’ils sont victimes de leur formation, qui les a conditionnés pour produire des raisonnements pseudo-scientifiques ? En tout cas, il est possible que, si l’élite intellectuelle française ne s’était pas méprise sur Camus, il ne serait pas devenu un auteur de best sellers, et personne n’en parlerait plus. Pour dynamiter la société, il faut en respecter scrupuleusement les règles ?

Camus, profession de foi

Ce que dit Camus dans « Les Amandiers » :

Il suffit (…) de connaître ce que nous voulons. Et ce que nous voulons justement c’est ne plus jamais nous incliner devant le sabre, ne plus jamais donner raison à la force qui ne se met pas au service de l’esprit. 
C’est une tâche, il est vrai, qui n’a pas de fin. Mais nous sommes la pour la continuer. Je ne crois pas assez à la raison pour souscrire au progrès, ni à aucune philosophie de l’Histoire. (…) Nous savons que nous sommes dans la contradiction, mais que nous devons refuser la contradiction et faire ce qu’il faut pour la réduire. Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout. 
Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l’esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d’une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer. N’écoutons pas trop ceux qui crient à la fin du monde. Les civilisations ne meurent pas si aisément et même si ce monde devait couler, ce serait après d’autres. Il est bien vrai que nous sommes dans une époque tragique. Mais trop de gens confondent le tragique et le désespoir. “Le tragique, disait Lawrence, devrait être comme un grand coup de pied donné au malheur.”