Culpabilité

La délinquance se développe, le gouvernement veut la punir.

Durkheim aurait probablement dit que le crime est un fait social. Il est créé par l’organisation de la société, un peu comme un concours crée un nombre fixe d’élus et un reliquat de laissés pour compte. Robert Merton a construit une modélisation simple du phénomène : la société nous donne à la fois des objectifs et des moyens de les atteindre, si ces derniers sont difficiles à utiliser, nous tendons à « tricher ».

Explication de la délinquance de la jeunesse des banlieues ? Si l’on applique le modèle de Merton, on la voit prise entre les valeurs de réussite matérielle (quasi inaccessible par qui que ce soit) que lui transmet la télévision (Médiamorphose) d’une part, et l’incapacité de faire au moins un pas dans un sens qui lui permettrait de l’obtenir, du fait d’un système scolaire qui ne semble pas lui réussir (c’est du moins ce que dit Laurent Mucchielli, un sociologue).

Une solution à long terme à la délinquance n’est donc pas une politique répressive, mais une évolution appropriée de l’organisation de la société, un « changement » (Définition de changement).

Compléments :

  • DURKHEIM Émile, Les Règles de la méthode sociologique, Flammarion, 1999.
  • La modélisation de Merton sur un exemple : Braquage à l’anglaise.
  • J’ai retrouvé un ancien article de The Economist (In the can) qui explique ce que l’on peut attendre d’une politique répressive :

Les conservateurs ont essayé de changer l’Amérique de bien des façons. Il est possible qu’aucune n’ait eu un plus important effet que de flanquer autant de personnes en tôle. En 2001, dit une nouvelle étude du département de la justice, un Américain sur 20 a eu « une expérience de la prison ». Ce chiffre pour les noirs est proche de un sur six. Une législation augmentant l’agressivité des peines, en particulier pour les crimes liés à la drogue, signifie que la proportion de détenus et d’ex détenus a doublé depuis 1974, de 1,3% de la population à 2,7%.

Le chiffre le plus étonnant concerne l’avenir. Grâce à la plus dure politique d’incarcération au monde, 11,3% des garçons nés en 2001 iront en prison, au cours de leur vie. Pour les noirs, il y en aura un sur trois. À moins que quelque chose ne change dans des résultats de réhabilitation pourris (deux tiers des prisonniers sont de nouveau arrêtés dans les 3 ans suivant leur sortie), les conservateurs auront créé une classe criminelle d’une proportion inimaginable.

  • Sur l’école : BRIGHELLI Jean-Paul, La fabrique du crétin : La mort programmée de l’école, Jean-Claude Gawsewitch, 2005.
  • Remarque : l’entreprise donne un autre exemple de ce phénomène : si les résultats de ses employés sont décevants, c’est qu’elle est mal organisée. Elle a besoin d’un « changement ».

Les paradoxes de l’individualisme

Jean-Paul Brighelli (La France de Dickens?) pense que la raison des réformes de la France est de donner à son capitalisme la main d’œuvre, illettrée et sans défense, dont il a besoin.

Le parallèle (toutes proportions, provisoirement, gardées) entre les résultats des réformes post 68, et l’Angleterre de la Révolution industrielle est frappante. Dans les deux cas les individus ont été ramenés à leurs seules défenses. Mais, il n’est pas sûr qu’il y ait eu volonté de nuire. Il suffisait qu’il y ait juste un vent de liberté individuelle.

Une fois l’homme sans carapace sociale, il devient un loup pour l’homme, les minorités exploitent les majorités, le moindre avantage est massivement amplifié, les malchances passagères conduisent à l’exclusion (J’irai dormir à Hollywood). Monde de Bill Gates et de SDF.

Alors qu’il a voulu ce monde à la gloire de son génie, l’homme y est impossible à distinguer de son prochain. C’est un moyen de production manipulé par l’offre et la demande.

Paradoxalement, c’est la structure sociale qui permet à l’individualité de se révéler. Comme dans l’exemple des formes initiales de syndicalisme, la société fonctionne comme un corps : elle réagit immédiatement aux signaux qui viennent des ses membres. Ses structures dirigeantes ne sont pas là pour imposer leurs caprices, mais pour coordonner une action de tous au profit que ceux qui en ont besoin.

Complément :

  • Sur la théorie de l’homme rationnel hors société : The logic of collective action.
  • Hier, RFI parlait  de Madagascar et d’une population qui ne comprend pas pourquoi elle demeure pauvre alors que les réformes de son gouvernement produisent une croissance de 7% l’an. Un lien avec ce qui précède ?

Éducation nationale : les bons sentiments m’ont tuée

Jean-Paul Brighelli croit qu’il y a une conspiration contre l’école de la République. Pour qu’elle produise les crétins nécessaires à la production de masse. Pas d’accord : ce qui a détruit l’Éducation nationale ce sont des intentions louables :

  • Je me souviens de la rentrée scolaire de 1971, mon maître de CM2 nous annonce que dorénavant nous n’allons plus apprendre bêtement, nous allons comprendre. Finie la stupidité de l’enseignement. J’ai eu tort de dire du mal des « gauchistes » de mon enfance (À la découverte de la philosophie allemande). Ils n’étaient que bons sentiments : ils voulaient détruire tout ce que l’enseignement avait de manifestement idiot. (Ce qui les avait fait souffrir ?) Le rendre digne de l’être humain.
  • En attaquant le diktat des mathématiques, le Ministre Darcos poursuit leur ouvrage.
    Il y a quelques semaines j’ai rencontré un consultant qui était encore bouleversé, trente ans après, d’avoir échoué à HEC à cause des mathématiques. Quelle injustice ! Je suis sûr que les dizaines de milliers de personnes qui partagent son sort lui donneraient raison.
  • Et puis n’oublions pas la grande réforme de notre système scolaire. Il y eut le primaire, enseignement technique court, et le secondaire, intellectuel, réservé à l’élite. Les deux ont été fusionnés. Le secondaire a gagné. Deux vitesses, c’était insupportable.

Résultat ? Un enseignement inadapté aux besoins de la société, une sélection culturelle (au sens ethnologique = les valeurs des classes dominantes, cf. la « bien pensance »), une élite qui, en conséquence, se reproduit et s’appauvrit intellectuellement, des banlieues misérables.
Que s’est-il passé ? Notre ascenseur social, avec tous ses défauts, avait des raisons que la raison de nos réformateurs ne comprend pas. Une fois de plus l’individu a cru que ce qu’il avait dans la tête était supérieur à la sagesse de la société. On a rejoué le scénario de la Révolution de 89. En moins sanglant.

Qu’aurait-il fallu faire ? Partir de l’existant et chercher à l’améliorer, en essayant de comprendre ses forces, et sans le détruire.

Compléments :

  • Sur Jean-Paul Brighelli : La France de Dickens?
  • Réforme de l’école : l’hallali
  • Paradoxalement, je me demande si ce que produit le système scolaire français n’est pas l’exact envers de ce que veut notre gouvernement : Dangereux enseignement.
  • Sur le secondaire et le primaire : PROST, Antoine, Éducation, société et politiques: Une histoire de l’enseignement de 1945 à nos jours, Seuil, 1997.
  • La solution proposée est non seulement le B A BA des techniques de changement, mais aussi ce que suggérait Hegel (Hegel pour les nuls). Malheureusement pour lui, ses disciples se sont appelés Marx, Lénine, Staline et Hitler… Comme les réformateurs de l’Education nationale ils pensaient avoir trouvé la formule gagnante : L’intellectuel, fondamentaliste de la raison.

La fabrique du crétin : la France de Dickens?

BRIGHELLI Jean-Paul, La fabrique du crétin : La mort programmée de l’école, Jean-Claude Gawsewitch, 2005.

Le dynamitage de l’ascenseur social français. Il suffisait de rattacher les élèves aux écoles les plus proches de leur domicile. Il se trouvait que les post soixanthuitards rêvaient d’appliquer leurs théories révolutionnaires à l’enseignement. Ils ont donc ravagé les quartiers les plus pauvres, qui pouvaient le moins se défendre. Les autres ont conservé un enseignement classique, et donc l’accès aux formations qui ouvrent les portes du pouvoir et de la richesse. D’où une France de classes, qui ne se renouvelle plus, terrain propice à un capitalisme que l’on croyait relégué à l’Angleterre du 19ème siècle ?