Qu'est-ce que le temps

Bergson dit que le temps de la physique n’est pas du temps, mais de l’espace. Il ne se passe rien en mécanique, tout est prévu. Le vrai temps est celui de la vie, de la création imprévisible. Là, il n’y a qu’incertitude, coup de théâtre et suite de big bangs. 
Et si c’est ce qu’avait compris Achille et son choix d’une vie courte mais glorieuse ? Une vie glorieuse passe en un éclair, mais elle est pleine d’intensité. Elle est création permanente. (Peut-être ne la regrette-t-on pas, quand elle approche de sa fin, tant les souvenirs heureux assaillent l’esprit ?) La vie longue, « comme un jour sans pain », est interminable parce que vide.
Et si l’on n’avait pas saisi la réelle dimension du temps ?

Elan vital

Bergson parle d’élan vital. Mystérieux. Sorte d’inspiration quasi divine. Une volonté de réalisation. Elle se heurte à la matière, qui la freine et peut la stopper. 
Voici comment je vois les choses. Je n’ai jamais pratiqué le jeu d’échecs. En outre étant extraordinairement distrait, je suis un très mauvais joueur de quoi que ce soit. Le hasard fait qu’un jour je me trouve dans le club de mon collège de Cambridge. Un membre me propose une partie. Peu après le début, je fais un mouvement qui me semble évident. La réponse de mon adversaire me montre mon erreur. Mais j’ai une autre idée. Nouvelle erreur. En quelques répétitions de ce manège, il est échec et mat. Le plus étonné des deux n’était pas celui que l’on croit. On m’a ensuite proposé de participer aux tournois intercollèges. Honneur que j’ai décliné…
Ma vie ressemble à cela. J’ai sans cesse des idées évidentes. Mais elles me conduisent d’erreur en erreur. Pourtant cela finit par marcher. (D’ailleurs c’est rarement moi qui achève le travail et qui en tire les bénéfices !)
Je crois que c’est cela l’élan vital. C’est repérer un filon. Il est évident qu’il y a quelque chose à faire, mais il y a beaucoup d’obstacles pour y parvenir. En fait, ces obstacles en sont ils ? Et si c’était les épreuves qui permettent de se transformer pour être capable d’exploiter le dit filon ? Cela ressemble au travail du changement.
(En même temps, l’élan vital, que je vois comme un « big bang », va créer de la matière, ou plutôt de l’inerte, par exemple des règles de comportement ou des produits manufacturés. Ils seront à la fois obstacle et moyen d’un nouvel élan vital. C’est eux qui seront le matériau de son inspiration.)

Le mystère est toujours ailleurs

« Le mystère est toujours autre chose et toujours ailleurs » « Le charme n’est-il pas tout autre chose que la phrase grammaticale, autre chose que les sons, et le visage où il faut bien pourtant qu’il s’incarne ? » (V.Jankélévitch sur Bergson.)
Et si l’on cherchait un emplacement pour tout ce qui nous semble exister, alors qu’il n’est nulle part ? Un phénomène est une manifestation locale de l’univers, manifestation qui a besoin d’un organe pour s’incarner ?

Et si le cerveau ne pensait pas, mais était simplement le lieu nécessaire à la manifestation de la pensée, phénomène global ?

Idée surprenante.

(Et montrer que le phénomène disparaît lorsque l’on élimine le site où il se manifestait ne prouve rien, puisque ce site était nécessaire, mais pas suffisant.)

La pensée et le mouvant de Bergson

Bergson, La pensée et le mouvant (GF-Flammarion)C’est l’histoire du marteau et des clous. Si vous avez un marteau, vous voyez des clous partout. De même, le langage et la raison sont des outils. Et pourtant ils ont transformé notre vision de la réalité, pour qu’elle leur ressemble. Du coup nous sommes esclaves de ce qui devrait nous servir. Et nous sommes amputés de la meilleure partie de nous-mêmes. 
Le rôle du philosophe, c’est de nous rendre cette partie, essentielle, de notre identité. Le tableau suivant tente de donner une idée de ce dont il s’agit :
Science
Métaphysique
Celui qui l’étudie
Scientifique
Philosophe
Objet
Pratique / manipuler la matière
Se développer soi
Méthode
Analyse (par l’Intelligence), porte sur l’extérieur
Intuition (de l’Esprit), porte sur l’intérieur
Principe
Immobilité / stabilité
Changement / mobilité
Nature du temps
Temps = espace (pour la science, le monde est un film cinématographique)
Durée réelle
Recherche
« L’idée générale », le concept, ce qui est commun (exemple : l’Homme, alors qu’il n’existe pas deux hommes qui se ressemblent)
Le particulier (le phénomène) – mais qui amène à l’universel
Science et métaphysique ne s’opposent pas, mais sont complémentaires, toutes deux procèdent par expérience. Elles se retrouvent à leur frontière commune.
Cependant, ce que dit Bergson peut avoir des conséquences colossales pour la science. Et, pour le peu que j’en sais, sa théorie paraît tout à fait conforme avec ce qui est observé. Mais ceci est une autre histoire.
Quelques thèmes qui me paraissent importants :
Le changement
Le monde est changement continu et permanent. « Elan de vie. » La meilleure image que j’ai trouvée pour exprimer cette idée est la dualité onde, matière en physique. En quelque sorte, tout homme apparaîtrait comme matière, mais serait une onde. Changement permanent, insaisissable, et surtout insécable. Chaque homme serait une fréquence de la lumière blanche, l’univers en changement. Nous serions tous les composants d’un changement général.
Image incorrecte, cependant. Car il y aurait création permanente. Le présent n’est donc pas déterminé par les informations contenues dans le passé. L’onde de ma métaphore se transformerait de manière imprévisible. Alors que Kant a inventé le passé pour justifier son a priori selon lequel seule la science permet de connaître. D’où des concepts inutiles, et ne correspondant à rien dans la réalité, tels que le néant ou le chaos. Le passé serait contenu dans le présent. Ce que nous masquerait le fonctionnement de notre cerveau : son rôle est de sélectionner les souvenirs utiles à l’action.
Cette création permanente aurait pour résidu la matière et les habitudes. Ce sur quoi agit l’intelligence.
La durée
La vraie durée est intérieure. La vie est une invention permanente. Par contraste, la science n’a pas de notion de durée. Elle procède à un découpage en instants immobiles. Ce qui est rendu nécessaire par sa fonction : l’action sur la matière.
Le langage
Le langage  n’est fait que d’idées générales, de concepts, de conventions. On a cru que cet univers était la réalité. On en a tiré métaphysique et (fausse) religion. Mais, comme chez Gödel, un tel système ne peut produire que des paradoxes. Les querelles sur le sexe et des anges et tous les drames qui en ont résulté viennent de là.
L’intuition
L’intelligence agit sur la « vérité » (ce qui est efficace). L’intuition comprend la réalité. L’intuition, c’est aller en soi, se comprendre. Mais c’est aussi comprendre l’univers car nous sommes faits de la même pâte que l’univers. 
Contrairement à l’intelligence qui juge, mais ne comprend pas, l’intuition permet, elle, la réelle compréhension. L’intuition doit décrire ce qu’elle perçoit par d’autres procédés que ceux de la science. Elle procède par image, métaphores, et par descriptions multiples et changeantes. L’intuition parle à l’intuition. L’intuition naît de l’absorption de tout ce que l’on sait d’un sujet, notamment de la science.
La science dessèche, elle transforme l’animé en inanimé, en concept. Au contraire, l’intuition revivifie la vie. Elle apporte la joie. 
Le philosophe
Le philosophe, comme tout homme ?, serait porteur d’une intuition fondamentale, qui lui serait propre. Sa vie consisterait à la préciser sans jamais parvenir à l’atteindre, en utilisant le vocabulaire de son époque.
L’éducation
Notre éducation nous déforme. Elle nous fait voir un monde artificiel. Elle détruit notre intuition. Il faut éviter le contact précoce avec le concept. Il faut faire, fabriquer. Il faut s’approprier les œuvres humaines par l’expérience et l’intuition.
(BERGSON, Henri, La pensée et le mouvant, GF Flammarion, 2014.)

Bergson : essai sur les données immédiates de la conscience

Einstein ridiculisé ?, me suis-je demandé. Curieux, aussi, que le monde actuel ait oublié Bergson. Car, de son temps, il a connu tous les honneurs, y compris le Nobel et une popularité de rock star, ou presque. Et c’était un atypique : premier prix du concours général en mathématiques (on lui avait même demandé de publier ses résultats !), il était l’élite des scientifiques de l’époque. Pourtant, il avait choisi la philosophie. 
Bergson c’est l’anti-Kant. Kant a bâti son système philosophique sur l’idée que la mécanique classique a raison. Il en a déduit que les phénomènes naturels peuvent être parfaitement connus, mais pas ce qui les sous-tend. Bergson dit l’inverse. On peut se connaître soi. Mais pas les phénomènes, car ils sont transformés par notre subjectivité. Ne serait-ce que parce que l’inconscient appelle à l’aide le conscient uniquement quand il est en difficulté. Le reste du temps, nous sommes en pilotage automatique. Ce qui nous amène au sujet du livre : le libre arbitre. Pour Bergson, les décisions de l’homme résultent de ce que j’appelle des « little bangs » (au sens de « big bang »). Ce sont des conjonctions uniques, sans précédent et sans lendemain. Et le temps, le vrai, c’est cette succession de little bangs. Le temps, le vrai, est relatif à chacun d’entre-nous. Et le temps de la physique n’est pas le temps, le vrai, mais une modélisation. En fait, c’est de l’espace. La physique est statique et non dynamique : elle explique les évolutions de la nature a posteriori, après le changement, elle est incapable de dire ce qui se passe durant le changement. Du coup, il n’y a ni cause ni effet. L’impression de cause et d’effet vient de notre esprit modélisateur. Un tel esprit est bien pratique comme aide à l’action. Il simplifie le monde. Mais il est dangereux quand il est utilisé pour expliquer notre comportement. Ce faisant il menace de nous transformer en machine. 
Paradoxe ? Le modèle des little bangs laisse entendre que « volonté » n’a pas de sens. Et pourtant Bergson semble penser qu’il faut vouloir échapper à la modélisation aliénante. Et qu’on le fait par l’introspection, en apprenant à se connaître soi-même. Peut-être l’homme a-t-il une sorte d’interrupteur ?, me suis-je dit. D’un côté, il peut se laisser séduire par Kant. Il devient un rouage social. De l’autre, il cherche à se connaître, et se place dans des conditions favorables aux little bangs. La recommandation de Bergson crée les conditions de la liberté. Liberté qui est un phénomène mystérieux, d’ailleurs : une série d’éclairs de génie ?
Une pensée à approfondir…
(BERGSON, Henri, Essai sur les données immédiates de la conscience, Garnier-Flammarion, 2013.)

Elégant Bergson

« J’ai voulu rester parmi ceux qui demain seront des persécutés. Mais j’espère qu’un prêtre catholique voudra bien venir dire des prières à mes obsèques. » écrit Bergson, dans son testament en 1936. 
Il était juif, et aurait aimé se convertir au catholicisme, mais il a jugé que ce n’était pas un moment approprié pour cela. 

La devise du changement

​ »L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons en faire. » Une phrase de Bergson, citée par Jean-Jacques Auffret.Je me demande si ce n’est pas la devise du « changement » au sens du type de changement qu’étudie ce blog. 
Mais cette phrase ne va pas de soi :
  • Le « nous » signifierait-il que l’avenir est un travail collectif ? Si c’est le cas, la tâche n’est pas évidente, puisque faire quelque-chose ensemble suppose probablement une forme d’accord, de « volonté générale ». (Il me semble effectivement exister : après guerre, ça a été le progrès social et matériel, selon un modèle technocratique et planificateur ; actuellement ce serait plutôt la recherche de la satisfaction immédiate de l’impulsion individuelle, selon le modèle de l’économie classique.)
  • « nous allons en faire » : si l’on est tous d’accord, l’avenir nous appartient ? J’en doute. Il n’y a pas que nous sur terre. En outre, on apprend en avançant. On change ! Ce qui me semble le plus important, donc, est une volonté commune appuyée sur des éléments de preuve du succès probable. Une image, pour clarifier les choses : celle du navigateur solitaire. Il prend une « option de course » déterminée par ses compétences, la météo et ses « envies ». Il veut gagner. Mais il ne gagne pas toujours. Et ce n’est pas grave. Ce qui comptait était la course. 
Alors, « l’important dans la vie n’est pas le triomphe mais le combat ; l’essentiel n’est pas d’avoir vaincu mais de s’être bien battu » (Coubertin, qui n’aurait pas dit « l’important, c’est de participer ») ? Pas encore sûr. Le combat, lorsqu’il est question de vie et pas de sport, fait évoluer son objectif, il n’a pas de terme. 

Nos socialistes sont-ils révolutionnaires ?

J’entendais ce matin Henri-Gérard Slama dire que, probablement seuls au monde ?, nos socialistes rêvent de renverser le capitalisme. Seraient-ce les derniers des Marxistes ? En tout cas, ce dogmatisme antédiluvien est un obstacle à de bonnes relations avec Mme Merkel.

Curieusement, je n’avais pas compris que Jean Jaurès avait cette vision des choses. D’une part, lui qui était un éminent philosophe (entré mieux classé que Bergson à Normale sup), ne semblait pas juger l’œuvre de Marx avec une grande admiration. Ensuite, il paraissait surtout chercher « l’épanouissement » de l’homme. Un moyen, pas une fin. Mais je ne suis pas un spécialiste.