Générosité

Bergson pensait que le principe de l’expansion universelle était la générosité. Et que celui de la société close, repliée sur elle-même, était la guerre. Mais la haine, aussi, est associée à la vengeance, suscitée par l’injustice. La haine aurait-elle des bénéfices ? 
Un film tourné pendant la seconde guerre. Juste après le premier bombardement de Tokyo. On y voyait ce bombardement. Une opération qui n’avait pas pour but l’efficacité, quelques avions lâchaient au hasard quelques bombes sur la ville, mais de démoraliser l’ennemi. Surtout, ses personnages expliquaient qu’ils faisaient la guerre sans haine. Le héros, un pilote, perd une jambe dans l’aventure. (C’est l’auteur du livre dont est tiré le film.) Mais, ce n’est pas un drame. Il peut encore marcher, et piloter, et sa fiancée est heureuse qu’il soit en vie. 
Il est possible, donc, que le sens du devoir, issu de la générosité, soit aussi efficace que la haine pour gagner les guerres. La haine est un indicateur, peut-être. Elle nous dit qu’il y a quelque chose de plus efficace qu’elle. Et que, si nous y avons sombré, nous avons définitivement perdu au jeu de la vie. 

Bergson

Ce qu’il y a de surprenant chez Bergson, c’est la puissance de son raisonnement. Sur l’insaisissable
il bâtit des démonstrations quasi mathématiques. (S’il n’avait pas choisi la philosophie, il aurait probablement été un des grands mathématiciens de son temps.)

Il voit l’évolution comme une lutte entre la matière et l’esprit. Le « progrès » (au sens progression) se fait lorsque l’esprit parvient à 
s’échapper. Ne pas confondre esprit et intelligence. L’intelligence n’est qu’un outil de manipulation de la matière. Bergson cherche donc à aller là où se trouve le rayonnement « divin » (faute d’un meilleur terme), en plus ou moins affaibli. Donc au delà de la raison. Il y a des gens qui y ont accès. Ce sont, par définition, les mystiques. Et comme c’est ce rayonnement, « l’élan vital », qui est aussi amour, qui est à l’origine du « progrès », ce sont ces mystiques qui sont les agents du changement. Ce sont des gens d’action. (Jeanne d’Arc.) Mais, comme ils ne sont peut-être pas assez mystiques, ou assez nombreux, le progrès ne fait que des sauts de puce, et ne parvient pas à être continu. Cependant, chaque mystique laisse une trace de ce qu’il a fait (textes religieux, etc.). Le commun des mortels ne le comprend pas. Mais un nouveau mystique fera renaître cette pensée à partir de sa trace. La religion chrétienne aurait le potentiel d’être une religion « dynamique », c’est-à-dire adaptée au « progrès ». (La religion classique, « statique », est le contre-poids à une intelligence fabricatrice, qui, sans cela, fabriquerait un désert.)

Vivre comme un dieu

« L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à faire des dieux.« 

La machine a la capacité de nous asservir, comme aujourd’hui le smartphone, mais aussi de nous libérer. L’humanité, dégagée de préoccupations matérielles, pourrait disposer d’une puissance mystique telle, qu’elle saisirait l’élan vital, et se confondrait avec lui ? (Elle serait amour, donc.) En attendant, Bergson s’est intéressé à tout ce qui était en dehors de la raison, en espérant y trouver « la lueur de l’au-delà« . Ce que sa raison avait prouvé à Bergson, c’est qu’être Dieu était possible ? Et il a voulu en faire l’expérience ?

(Il y a un piège dans son oeuvre. Les termes qu’il emploie n’ont pas le sens qu’on leur donne ordinairement. Il les utilise parce qu’il n’a pas mieux pour nommer ce qu’il cherche à modéliser.)

Les deux sources de la morale et de la religion

Voici ce que j’ai compris. Ce qui explique le « progrès », l’histoire de l’univers, ce sont deux forces. Nécessaires, et en conflit. Il y a celle qui pousse le monde à se transformer, à « s’ouvrir », l’élan vital. Et il y a celle qui « ferme », qui maintient la cohérence du monde. Elle s’oppose donc au changement. Si bien que le progrès avance par « big bangs ». Soudainement apparaît un tout cohérent. Un écosystème, dirait-on. Il semblerait que l’élan vital se divise, à chaque fois, en des soeurs ennemies. Ce faisant, il s’arrête. Il y a par exemple l’instinct de l’animal d’un côté, et l’intelligence de l’homme de l’autre (Pour Bergson, l’intelligence est un outil, pratique relativement vil). Mais, aussi, pour l’homme, « l’intelligence fabricatrice », et « la religion statique » ou « fabulatrice ». La religion est là pour éviter que l’intelligence fabricatrice ne se prenne comme une fin en soi et ne détruise le monde. Mais cet équilibre n’est-il pas dynamique ? Chaque force semble avoir une volonté de connaissance. Si elle rencontre un obstacle, et est mise en déroute, la seconde voie sera empruntée. Elles peuvent, aussi, se rejoindre. Actuellement, il n’y en a que pour le corps. Par le prolongement des machines, il est devenu gigantesque. L’esprit est son parent pauvre, de plus en plus négligé. 
Bergson aimerait éviter cette séparation. Il veut garder l’élan vital en une pièce. Mais, au préalable, il faut en retrouver la trace. Heureusement, comme pour le Big Bang, il en demeure une sorte de « rayonnement fossile ». C’est ce qui est au delà de l’intelligence. Il est capté, en partie, par quelques mystiques. Ils sont, au moins parfois, inspirés par lui. En fait, cet élan vital, c’est Dieu (quelle que soit la définition du mot), et l’amour. Il ne produit pas la contemplation mais l’action. Une action qui fait triompher, donc, l’amour. Et, en particulier, abolit les conflits entre hommes. Si nous parvenions un instant à coïncider avec l’élan vital, nous saurions ce que signifie être dieu. Peut-être les machines vont-elles nous le permettre ? Si elles étaient correctement utilisées, elles nous dégageraient des contingences matérielles, et rendraient possible une nouvelle avancée du progrès. 

Le changement selon Bergson

Bergson explique ainsi le changement. L’artiste ne produit pas quelque chose que nous aimons, il redéfinit nos critères de jugement. Nous ne voyons plus l’art de la même façon avant et après lui. Idem pour tout changement. Il existe des êtres exceptionnels qui ont la capacité de créer la réalité. On y croit. Et elle naît.

Le changement naît tout armé, et fini. 

(Serge Moscovici a fait une expérience qui montre qu’effectivement, dans certaines conditions, notre vision du monde (des couleurs dans son cas) peut être reprogrammée.)

L'humanité gémit

« L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à faire des dieux. » (Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, dernières phrases.)
Un temps où les philosophes savaient écrire, nous parler du présent et nous donner un espoir ?

Proust et Bergson

Michel Onfray semblait dire, il y a quelques temps, que Proust illustrait Bergson. Son oeuvre parle du temps au sens de Bergson. Chaque épisode du livre est la description de moments « où il s’est passé quelque-chose », où les souvenirs, peut-être l’homme, se sont fabriqués. (Mais tout le monde n’est pas d’accord avec cette interprétation.)
 En fait, Proust aurait lu Guyau qu’aurait aussi lu Bergson.  Comme quoi, il semble que la conception d’idées soit un travail social plus qu’individuel.

Spinoza et Bergson

Dans une note reproduite dans le livre de V. Jankélévitch sur Bergson, Bergson note les similitudes entre sa pensée et celle de Spinoza. Surprenant : Spinoza c’est la gloire de la raison, alors que Bergson, c’est celle de l’intuition. 
Certes les deux nient l’existence du temps tel que nous le voyons. Mais, pour Spinoza, le temps n’existe pas, alors que pour Bergson, il y a un temps réel, qui est celui du changement, de la vie. 
C’est peut-être là la grande différence entre les deux œuvres. Dans l’une Dieu est stabilité, dans l’autre il est changement. Et cela résout peut-être la question du la nature divine de l’homme : l’homme prête main forte au changement universel. L’homme est bien une partie de Dieu, comme le dit Spinoza. Mais les choses ne sont pas figées, contrairement à ce qu’il pense. Car ce changement n’est pas écrit. L’effort individuel lui apporte une touche personnelle qu’il n’aurait pas eu sans lui.

La mort comme malentendu

« Si la mort n’était qu’un malentendu ?« , dit Vladimir Jankélévitch, parlant de Bergson. Et si nous mourrions du fait d’une erreur de raisonnement ? Parce que la raison prétend guider notre vie, et qu’elle ne voit pas que son raisonnement, qui pense qu’il est logique de mourir, sont absurdes ? 
Cela peut probablement s’interpréter de différentes façons. La raison nous fait croire que nous sommes déterminés. Mais, si ce n’est pas le cas, rien n’est certain, pas même la mort. Certes, me direz-vous, mais la raison ne provoque pas la mort, puisque ce qui n’en a pas meurt. Alors, plus subtilement, et si la mort n’avait pas de signification ? La raison nous dit que la mort c’est le néant, alors que ce que nous appelons la mort peut être un nouveau départ, ou contribuer à un nouveau départ. « plutôt que le passage de tout à rien, pourquoi la mort ne serait-elle le passage du tout au tout ? » 
Vous répondrez que cela demeure un raisonnement. Il y a donc la raison qui voit les choses en noir, et celle qui les voit en rose. Laquelle est la bonne ? Peut-être la raison qui se méfie de la raison.

Henri Bergson de Vladimir Jankélévitch

Afficher l'image d'origineSi un Américain avait écrit ce livre, on aurait eu « Bergson pour les nuls ». Il vous aurait expliqué simplement la pensée de Bergson. Ici on a un traité typique de l’école philosophique française. Quand un philosophe français parle d’un philosophe, il considère que lui et vous avez fait les mêmes études. Il n’explique pas, il commente ! Et il le fait avec une infinie subtilité. Si bien que, si vous n’êtes qu’un simple mortel, incapable de sortir en tête de l’agrégation de philosophie, vous êtes perdu. En France, l’apprentissage est une souffrance ?… Ou une séduction ?…

Vladimir Jankélévitch fait donc l’exégèse de l’œuvre de Bergson. Il y distingue des thèmes sur lesquels il se livre à des variations subtiles, avec modestie et brio. C’est remarquablement bien écrit. Et cela a bercé quelques-uns de mes trajets en métro et en train de banlieue, à une époque de ma vie qui n’était pas très heureuse. Merci Vladimir !

Le philosophe de la joie
J’ai donc renoncé à comprendre, pour me laisser bercer, mais j’ai tout de même retenu quelque-chose. Bergson serait représentatif d’un courant de pensée typiquement français. Ce courant a été défait par son équivalent allemand, y compris et surtout chez nous. C’est le sens de l’affrontement Sartre / Camus. C’est peut-être ce combat que Michel Onfray tente de reprendre. On pourrait le résumer ainsi : la joie de vivre, d’un côté, la pulsion de mort, de l’autre.
La pensée allemande, pensée moderne, est une pensée du bon sens. Le monde est comme il paraît à notre raison. Il ne va nulle part. Il est absurde. On ne peut voir comme bout de notre trajet que la mort, que le néant. Toute notre pensée moderne est un essai plus ou moins maladroit pour s’accommoder de cette vérité, apparemment, indiscutable. Au contraire, la pensée de Bergson est celle du bonheur. Comme chez Camus, Sisyphe est heureux. Car l’absolu n’est pas à chercher dans un avenir un jour définitivement radieux, mais dans l’instant présent. Cependant, alors que Camus est le philosophe de la révolte, révolte sociale, Bergson est celui de la joie, joie individuelle. Pour lui, le principe d’une existence digne de ce nom est la générosité. (C’est peut-être ce qu’a illustré sa mort.)
Cette pensée se fonde sur un raisonnement extraordinairement élégant. Il a quelque-chose de mathématique. Une autre caractéristique française. Il fait une très simple hypothèse : et si l’avenir n’était pas déterminé, qu’est-ce que cela signifierait ? Et il aboutit à une conclusion évidente : qu’il y a changement permanent. Le temps n’est donc pas celui dont nous parle la physique. Le temps c’est cette succession de changements imprévisibles, de « little big bangs ». Mais s’ils sont imprévisibles, ces changements ne sont pas aléatoires. Nous participons à leur survenue. Elle est le résultat d’une sorte de « coup de génie ». Et ce sont ces petits et grands moments de création qui donnent un sens à notre vie, qui nous remplissent d’émerveillement, qui en font une œuvre d’art. 
(Hannah Arendt parle de « renaissance », pour ces moments d’inspiration où l’homme change le monde. Mais si sa pensée est du côté français, elle est plutôt du parti de Camus que de celui de Bergson : la nature de l’homme est « politique ». Son moteur est plus la gloire que la joie.)

(Vladimir Jankélévitch, Henri Bergson, Quadrige, 2015.)

Décision

Comment se prend une décision ? Comme en maths : on part de la solution, puis on démontre qu’elle est juste. Je le constate beaucoup en ce moment. C’est aussi ce que dit Bergson. Problème : que se passe-t-il lorsque l’on manque d’intuition ? (J’ai recours à celle des autres !) D’ailleurs, d’où vient le manque d’intuition ?