Miracle de la philosophie

1959. Commémoration de Bergson. Les illustres philosophes se succèdent. Curieusement, ceux-ci sont des gens que d’ordinaire je trouve estimables, mais, cette fois, j’en viens à penser, sombrement, que le professeur de philosophie parle à l’initié, et que si l’on n’a pas lu toute l’oeuvre en question, on ne peut l’entendre.

Quand, soudainement, son et lumière !

Alors que les autres conférenciers avaient fait l’objet d’introductions alambiquées, lui n’est présenté que par son nom : Vladimir Jankélévitch. Et tout change. Et il semble avoir lu mes pensées ! Bergson, c’était l’anti leçon professorale. C’était faites que ce que je fais, non ce que je dis. Et pied de nez aux intellectuels de l’époque, devenus enragés de l’engagement après la guerre, Bergson était tout engagement : quand vous êtes tout entier dans une cause, vous ne pouvez pas vous tromper. Tonnerre d’applaudissements. N’aurais-je même pas entendu des sifflets ?

Le miracle de saint Vladimir ? Transformer un cours de philosophie en concert des Rolling stones ! Leçon de philosophie ?

Hommage à Bergson à la Sorbonne.

Le rire

Ce blog s’appelle « antichiant », parce que l’on vit à une époque où l’on se marre peu.

Bergson fait du rire un signal d’avertissement. Il prévient l’homme qu’il n’est plus humain. Qu’il est « mécanique ». Le rire rappelle, paradoxalement, à la raison.

Une société qui ne rit plus doit s’attendre au pire ? La dictature de tristes sires ?

L’idée de néant de Bergson

Dans ce recueil de chapitres d’autres ouvrages, Bergson attaque la notion de néant et de désordre comme n’ayant pas d’existence. Le néant n’est pas imaginable. C’est un concept imaginaire comme cercle carré. Le désordre est une forme d’ordre.

Certes peut être que cela peut être opposé à l’existentialisme (en particulier nazi) qui n’a que le néant à la bouche, mais il aurait peut être fallu aussi tenir compte de la physique, qui parle de vide et de chaos.

Mais peut-être n’ai-je pas compris.

Du bonheur

Beaucoup de philosophes fixent à une société la mission d’apporter le bonheur à ses citoyens. L’homme ne cherche-t-il pas le bonheur ?

puisque toute connaissance et toute décision librement prise vise quelque bien, quel est le but que nous assignons à la politique et quel est le souverain bien de notre activité ? Sur son nom du moins il y a assentiment presque général : c’est le bonheur

Aristote, Ethique à Nicomaque

Mais que veut dire bonheur ? Personne ne le sait. En tous cas, pour eux, ce qu’il signifie est évident. Et ils se ramènent, comme en mathématique, à une optimisation. Il en résulte une société idéale. C’est le début du totalitarisme.

Même si le mot « bonheur » n’est pas clair, il semble tout de même sous-entendre une forme de passivité. Après-tout le paradis terrestre est un pays de cocagne. Et l’espoir de beaucoup de gens est de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir prendre une retraite prématurée, et ne plus rien faire.

Mais ce bonheur est-il souhaitable ? Bergson parle « d’élan vital ». C’est l’élan de la création. Or, sans création, pas de vie ? Et elle procure une autre forme de récompense que le bonheur : la « joie« . (Pas mieux définie que le bonheur.)

Quant à moi, je me demande si le bonheur n’est pas « chiant ». Et si ce blog ne vote pas Bergson.

La joie de Bergson

partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie.

Bergson, L’Énergie spirituelle, La conscience et la vie.

La philosophie tend à être mathématique. Le philosophe aimerait avoir une fonction à optimiser. Cette fonction, il l’appelle « bonheur ». Dans de nombreux cas, il le définit, et hop s’ensuit la recette du meilleur des mondes. Celui qui en doute ne peut qu’être un obscurantiste bon pour un autodafé.

Seulement, qu’est-ce que le bonheur ? La joie de Bergson montre que c’est une question hautement complexe.

La conscience de Bergson

Diantre ! J’ai déjà lu ce livre. Aubaine : un petit Bergson ! m’étais-je dit, en l’achetant. Je n’avais pas vu que ses trois chapitres étaient tirés d’autres ouvrages. J’en avais lu deux, déjà. Rationalisation : je me suis consolé en pensant qu’un philosophe devait se lire et se relire.

Effectivement. Dès les premières pages, je me suis demandé : mais que veut-il donc dire avec son histoire de temps qui est de l’espace ?

Il me semble, finalement, comme à la première lecture, que Bergson est l’antithèse de Kant. Pour lui la raison pure est la seule qui vaille. Ou, plutôt, l’intuition. Notre sensibilité, si elle n’avait pas été brouillée par la société, percevrait la réalité. Les artistes sont les seuls à avoir échappé à la malédiction commune. Et encore partiellement. Parce que nous devons agir, et vivre en société, nous avons inventé une modélisation de ce qui nous entoure. Elle est pratique, mais fausse. Ce ne serait peut-être pas si grave que cela, seulement nous l’utilisons, à l’envers, pour expliquer le fonctionnement de notre esprit. Il ne peut qu’en résulter des dommages.

Il semble aller fort loin. Ainsi, il dit que ce serait la conscience humaine qui transformerait les atomes en molécules. Il s’en prend donc à ce que la théorie de la complexité appelle « l’émergence ». Or, les atomes ont-ils le dernier mot ? Ils sont eux-aussi modélisation. L’esprit, effectivement, selon Bergson, percevrait la réalité ultime, bien au delà des rêves les plus fous des physiciens ?

Partant de ces idées, on peut se demander quelles applications pratiques Bergson va faire d’une telle théorie. Eh bien, il semble que son ambition soit relativement limitée. Le second texte traite du rire. Le rire est un rappel à l’ordre émis par la nature. C’est le signal d’avertissement qu’envoie le groupe humain à l’individu qui va un peu trop loin dans la confusion entre réalité et modélisation, dans aliénation. (Ce qui m’a fait me demander si Jankelevitch, et son traité des vertus, n’était pas le digne continuateur de Bergson. Si le projet de Bergson n’était pas, simplement de mettre un peu d’humanité dans notre vie quotidienne.)

Dans la dernière partie, il donne des leçons à Darwin. Il est invité à une conférence à la mémoire de Huxley, « bouledogue » du dit Darwin. Il explique le sens de l’évolution. Cela ressemble à de l’Héraclite. La vie est une lutte entre la matière inerte et quelque-chose d’autre, « élan vital », conscience ou autre. Ce combat produit de multiples embranchements, de multiples espèces, de plus en plus libres, mais finissant par être rattrapées par l’inertie, et devenant des robots. Seul l’homme est libre. Cette liberté lui est conférée par la société, qu’il fait évoluer, et qui lui donne les moyens de ses désirs. A la fin de la vie, l’âme, ou quelque-chose d’approchant, prend son envol dans l’état que lui a fait atteindre sa lutte contre la matière.

Quoique l’on puisse en penser tout cela est élégant et très bien écrit. De mieux en mieux au fur et à mesure que Bergson vieillit.

Spinoza

Mystérieux Spinoza. Une émission le présentait, quasiment, comme le plus grand des philosophes.

Pourtant, ce qui était dit de ses théories n’était pas au dessus de toute critique. En particulier, il aurait été déterministe.

Pour lui, l’univers était un : âme, matière, Dieu, c’est la même chose. De ce fait, si l’on veut lui éviter une contradiction, et dire avec lui que sa pensée est déterminée, ses travaux participent à un mouvement qui amène irrésistiblement l’homme à voir le monde avec les yeux de Dieu.

Ce qui est une belle théorie, lorsque l’on y réfléchit bien.

Ce qui explique peut-être aussi une note de Bergson à Jankelvitch, faisant état des similitudes entre ses travaux et ceux de Spinoza. Bergson pense aussi qu’il existe une forme de changement sans heurt, parce qu’il comprend « l’essence des choses ». Et que les champions de ce changement sont les mystiques, qui communiquent par l’intuition avec la nature. Pourtant, contrairement à Spinoza, Bergson est anti-raison, et il me semble non déterministe.

Mais je ne les connais pas suffisamment, pour pouvoir être certain de les comprendre.

En tous cas, il me semble que ma théorie personnelle est différente de la leur. Pour moi, le monde est un changement permanent, au sens création. L’avenir n’est pas prévisible, parce qu’il n’est pas inscrit dans le passé. Le temps est une suite de « (big) bangs ». Ce qui fait qu’il n’y a ni déterminisme, ni nécessité de libre arbitre. Une succession de « miracles », faute de meilleurs termes. C’est-à-dire des événements inaccessibles à la raison.

(Inspiré par In our time, de la BBC.)

La justice est-elle une invention ?

Bergson dit que l’homme invente la justice. Pour sa part la plus noble, les droits de l’homme, par exemple, elle n’a pas de fondement dans la réalité. C’est un prolongement de sa théorie sur l’art. Pour lui le peintre ne représente pas la nature telle qu’elle est, il change notre façon de la voir. Il en est de même pour la justice. Certains « créateurs » ont la capacité de modifier notre vision du bien et du mal. 

Exemples ?

  • M.Poutine ? Il explique que la Russie et l’Ukraine ne sont qu’un seul peuple. Tentative de prédiction auto réalisatrice ?
  • Dans ma jeunesse, j’ai été surpris de la critique de l’Etat. Jusque-là les Français étaient très contents de leur administration d’élite, avec ses trains qui arrivaient à l’heure (toute ma scolarité dépendait de la ponctualité de la SNCF !), et son réseau télécom le plus moderne au monde. Or, paradoxalement, l’Etat s’est mis à se dégrader et ce de plus en plus vite. Et plus le dispositif était important pour le pays, plus il était sévèrement atteint. L’exemple type est l’Education nationale, qui faisait la fierté de la République. 
  • Idem pour le « gauchiste » en 68. Ses théories semblaient un délire d’adolescents. Et, pourtant, elles sont devenues réalités.

Conclusion ? 

  • Notre idée de la justice est, effectivement, fort artificielle. 
  • Mais elle n’a pas toujours, comme Bergson le pense, l’altruisme pour inspiration. De même que le peintre veut se faire une place au soleil, en tuant ses pères et leurs écoles picturales, il est bien plus probable que la « rationalisation » d’un intérêt particulier soit son moteur. Et que la justice soit vue comme l’opium du peuple. Au fond, c’est l’histoire du serpent de la Bible. 
  • Mais la réalité se rappelle bien vite aux souvenirs de l’humanité. Pour que l’illusion soit durable, elle doit passer le baptême du feu. 

Le rire

Qu’est-ce que le rire ? Castigat ridendo mores, disait-on de Molière. Cela semble être cela. Un avertissement. La vie nous demande en permanence d’être à l’écoute de ce qui se passe autour de nous afin de nous y fondre. Le rire nous rappelle à l’ordre quand nous l’oublions. 
Bergson oppose naturel à artificiel, vie à matière, souplesse à rigidité, individu et instantané à généralité, émotion et passion à mécanique, drame et art à comédie. On rit lorsque le second terme a l’avantage. 
Pour Bergson un monde d’individus laissés à eux-même serait un chaos de passions. Alors, la nature nous fait filer droit, suivre des règles. Nous sommes presque totalement apprivoisés, mais il demeure un besoin d’adaptation. Le rire apparaît lorsque l’on se prend trop au jeu de l’automate. Par contraste, l’art est une fenêtre sur la réalité du monde, sur notre naturel non civilisé.

Ici le rire est moquerie. Il n’est pas une science exacte. Il peut être injuste. Il est toujours un peu désagréable. « Le rire est avant tout une correction (…) La société se venge, par lui, des libertés que l’on a prises avec elle. »

Dieu

Bergson semble avoir voulu participer de la nature divine. Peut-on trouver dans ses travaux, un moyen pratique d’être Dieu, au moins un instant ? 
Bergson dit que c’est une question pour mystique, pas hommes de raison. C’est aussi une question « d’élan vital ». Cela semble inaccessible. Mais il dit aussi que c’est une question de générosité et d’action. Celui qui est pénétré de l’élan vital agit naturellement bien. (En particulier, ce n’est pas un ascète qui vit de méditation.) Et si c’était tout simplement cela avoir un moment de félicité divine ? Confronté à l’entêtement stupide d’un morveux, avoir la générosité de ne pas lui donner de tournioles, mais percevoir la beauté que cache son irrationalité, et avoir l’inspiration de l’acte qui va faire de l’insupportable diablotin un ange ? Surhumain, effectivement.