Trotskysmes

BENSAÏD, Daniel, Les Trotskysmes, Que-sais-je ?, 2002. L’aventure trotskiste vue par un de ses acteurs.
Il y a eu Trotski, esprit élégant et libre, et ses orphelins, les Trotskistes, une poignée d’intellectuels querelleurs et teigneux. Alors qu’il était tout sauf un messie, ils se sont évertués à construire sa parole en dogme. D’où une série ininterrompue de conflits et d’interprétations à contre sens de l’histoire.
Que pensait-il ? Que la révolution devait être mondiale. Mais aussi qu’il n’y aurait pas de grand soir, mais un changement long, incertain, soumis au coup de théâtre. Il pensait que le prolétariat était fait d’opinions différentes et qu’elles devaient être démocratiquement représentées. Et il s’inquiétait de la bureaucratisation de la société. Et si le peuple se montrait incapable de diriger le monde et laissait sa place à une bureaucratie privilégiée ? Surtout, il était pragmatique, et sa pensée évoluait au gré des événements, la rendant difficile à suivre. 
Le Trotskisme est devenu à sa mort le repère des jeunes intellectuels révoltés. En dehors de cette révolte, tout les séparait. Il s’est réduit à chercher « l’effet de levier » qui modifierait les « rapports de force » et mettrait en mouvement la « masse ». Croyant sans cesse à l’imminence de la révolution, incapables de ne rien construire à long terme, ils se sont aigris ou sont allés chercher ailleurs la reconnaissance due à leur mérite, exceptionnel.
Commentaires
Le trotskysme serait-il simplement un mouvement de revendication pour intellectuels individualistes ? Un moyen de faire reconnaître des talents hors norme lorsqu’ils ne se prêtent pas aux mécanismes traditionnels de promotion sociale ?  (Ce qu’a peut-être compris F.Mitterrand, qui a fait entrer de nombreux Trotskystes au PS.)
Curieusement, la vision de Trotski de la bureaucratisation de la société rejoint celle de Schumpeter. Ce dernier y voyait une réalisation du communisme par des moyens non marxistes. Galbraith pensait que cette bureaucratisation avait créé une société d’opulence.
Compléments :
  • Mon début d’enquête sur le Trotskysme et les Trotskystes.

N.Sarkozy conquérant de l’impossible ?

Une discussion récente sur « l’entrepreneuriat au berceau » me fait remarquer que le Français se prend de plus en plus en main. Et puis il y a l’autoentrepreneur qui se multiplie. Et toutes les mesures en faveur de l’entreprise (crédit d’impôts…). Ces conditions ne vont-elles pas finir par créer une génération spontanée d’entreprises ? N.Sarkozy veut faire de nous des entrepreneurs, et il est peut-être en train de réussir, en suis-je arrivé à me dire.
Jusqu’à ce que j’écoute le colloque de l’ADDES. Si le Français prend son sort en main, ce n’est pas pour faire fortune mais pour échapper à la démence d’une entreprise déréglée.
L’intelligentsia française a accusé N.Sarkozy de tendances napoléoniennes. Ça me semble manquer la cible de quelques années lumières. Pour Napoléon, la France était le moyen (interchangeable) de son destin de nouvel Alexandre. N.Sarkozy est un conquérant infiniment plus extraordinaire : il veut transformer la nature d’un peuple. Y a-t-il eu un autre exemple d’un projet aussi démesuré dans l’histoire de l’humanité ?
Compléments :
  • Sur Napoléon, voir le deuxième tome des Mémoires d’outre tombe de Chateaubriand.
  • Curieusement Trotsky utilisait beaucoup la révolution française et Napoléon comme modèles d’analyse du monde de son époque. Notre intelligentsia serait-elle inspirée par le Trotskysme ? (Bensaïd, Daniel, Les Trotskysmes, Que sais-je ?, 2002.)
  • Sur les aspirations du Français : Crise de la représentation politique.

Welcome

J’ai vu ce film parce que je n’avais rien d’autre à voir. Je craignais un discours bien pensant. Et j’avais tort. Non seulement le film est simple et bien fait. Pas prétentieux pour deux sous. Mais il n’y a pas de bons et de méchants. Chacun à une logique compréhensible et respectable.

Le plus intéressant, je crois, est le contraste entre le héros et son ex femme. Elle, c’est l’intellectuelle qui sympathise immédiatement avec la cause des immigrants. Lui est une sorte de Français moyen qui n’a pas d’idée sur la question, probablement du côté hostile. Peut-être est-ce là la raison de leur divorce : sa médiocrité ? Pour l’impressionner, elle, il héberge deux clandestins, une nuit. Il se prend de sympathie pour l’un d’eux, à tel point qu’il se met à vouloir l’aider. Cela devient une obsession, qui ne peut le lâcher, et qui fait peur à sa femme et à l’ami de celle-ci, qui le jugent déraisonnable.

Eux calculent (même si c’est pour le bien de l’humanité), lui pas. Est-ce là la différence entre l’intellectuel et celui qui ne l’est pas ? Ce que j’ai entraperçu dans les propos de R.Debay et de D.Bensaïd ? L’intellectuel compte, évalue, il n’a pas de conviction chevillée au corps, il rationalise autant qu’il raisonne, c’est un médiocre facilement manipulable ? Il fait la révolution parce qu’on lui a dit que c’est bien de la faire ? Quant au Français moyen, c’est son inconscient qui parle, il réagit plus lentement que l’intellectuel, mais quand il est en marche, rien ne peut l’arrêter, pas même la mort ? Il est poussé par des raisons bien plus puissantes et fondamentales que toutes les raisons que la raison peut inventer ?

S’il y a quelque chose de mal, c’est l’évolution de la loi, qui semble dire qu’il est un crime d’avoir le moindre contact avec les immigrants. Les descentes de police qui s’ensuivent, les délations que cela provoque et qui rappellent les plus belles heures de la collaboration. Un état qui fait de la solidarité, vertu sans laquelle il n’y a pas de société, un crime est sur une pente inquiétante. Il est bien plus inquiétant encore qu’il puisse ainsi modifier les lois sans que les mécanismes de la démocratie ne provoquent un débat préalable.

Compléments :

  • Je suis probablement proche de Rousseau dans mes points de vue sur l’intello et le primitif (Inégalités). Ils vont aussi dans le sens de la scène finale des Sentiers de la gloire, le film de Kubrick.
  • Cette discussion relève aussi de la distinction entre éthiques de valeurs et de responsabilité de Weber.

Debray, Bensaïd et la révolution

Hier j’intercepte une discussion entre Régis Debray et Daniel Bensaïd (sur France Culture). Ils évoquent leurs souvenirs d’anciens combattants. Ils se demandent pourquoi la jeunesse moderne n’est plus aussi révolutionnaire que la leur. Voici ce que mon imparfaite mémoire en retient.

  • La révolution, ça s’apprend dans les livres. Visiblement c’est une affaire d’intellectuels.
  • La jeunesse intellectuelle lit autant qu’avant, mais il n’y a plus de courants philosophiques des années 60 pour structurer l’information qu’elle absorbe, lui dire quoi penser et quoi faire.
  • Dans les années 60, l’intellectuel croyait à la vertu rédemptrice de la violence. Cela a passé de mode. Heureusement peut être, mais être révolutionnaire a de ce fait perdu beaucoup de sa séduction.
  • Et il y a le chômage, le mal de notre temps. Pour faire la révolution, il faut être libre d’esprit, ne pas être inquiet pour son emploi.

Paradoxaux révolutionnaires, moutons de panurge, pantouflards et matérialistes, vivant dans un monde abstrait. Pour la bourgeoisie intellectuelle, la révolution est une mode, une distraction ?