Paul Bénichou

Découverte de Paul Bénichou. Ce Juif algérien est le produit classique de l’ascenseur scolaire français du début du siècle. Repéré pour ses talents, il est propulsé à Normale sup. Il y devient surréaliste (une aristocratie, qui considérait la société avec condescendance).

Spécialiste de littérature française et ibérique. Il semble avoir étudié Baudelaire pour une raison qui m’intéresse : qu’est-ce qui peu expliquer la naissance de l’intellectuel déprimé ? (Autrement dit le Bobo, invention qui nous est due.)

Son idée serait que la religion a perdu toute crédibilité au temps des Lumières. Une élite intellectuelle a surgi, à sa place. Mais les illusions se sont dissipées. Le romantisme est apparu, en réaction. L’intellectuel a conservé ses prétentions à l’autorité morale, mais il a perdu son optimisme triomphant. Le philosophe des Lumières a cédé la place au poète, qui se complaît dans les ténèbres ?

Le bon plaisir, de France culture.

(Paradoxalement, la fiche wikipedia anglaise de Paul Bénichou est infiniment plus sérieuse que son équivalent français.)

Misérables

Je découvre que Flaubert et Baudelaire exécraient Les misérables, de Victor Hugo. Pour Flaubert, c’était, même, une trahison.

Curieusement, c’est l’oeuvre de Hugo qui a eu le plus de succès. Un succès qui ne se dément pas. C’est une oeuvre qui parle au peuple. Cela tient-il à notre mauvais goût ?

En fait, Les misérables ont les caractéristiques de toutes les grandes oeuvres : une histoire invraisemblable et des personnages caricaturaux. Mais si personne ne leur ressemble, chacun a un peu de leur caractère.

Est-ce comme cela que l’art amène l’homme à réfléchir sur lui même ? A lui transmettre un peu de sagesse ? Une ruse de la philosophie ?

Baudelaire

La correspondance de Baudelaire noue les tripes. Il passe son temps à demander de l’argent à sa mère, tout en se lamentant d’être incapable, physiologiquement, de quoi que ce soit. De temps à autres, il fait des promesses d’alcoolique : cette fois-ci, c’est la bonne.

Drame de gosse de riche ?

En dépit de son dénuement, il fréquente les gloires de la création littéraire de son temps. Mais, en fait, elles étaient toutes dans le même état que lui. C’est le mystère de la célébrité qui a changé notre regard sur elles.

Le mouvement décadent

Mon intérêt pour Oscar Wilde m’a fait découvrir le « mouvement décadent ». (BBC 4, In our time.)

En ces temps, la France faisait la pluie et le beau temps. Le mouvement décadent, dont Wilde fut le champion, est influencé par Baudelaire et ses comparses. Ce à quoi Oscar Wilde doit probablement en partie le bagne : il n’y a rien de pire, pour la société anglaise, de penser qu’elle est menacée du mal français.

D’ailleurs, la condamnation d’Oscar Wilde a été fatale au mouvement : ses autres protagonistes semblent, brutalement, s’être mis à vanter les vertus mâles. Et le « symbolisme » a eu le vent en poupe. Une autre mode française, mais, apparemment, moins subversive.

(Le décadent vivait l’instant, contrairement au symboliste, qui semble avoir été un spiritualiste. Surtout, ce décadent était férocement élitiste et anti-démocratique. Il se croyait être supérieur, et, probablement, seul digne de vivre. Tentation de tout intellectuel ?)

Morale et liberté

On dit qu’il faut couler les exécrables choses 

Dans le puits de l’oubli et au sépulchre encloses, 

Et que par les escrits le mal ressuscité 

Infectera les mœurs de la postérité ; 

Mais le vice n’a point pour mère la science, 

Et la vertu n’est pas fille de l’ignorance. 

(Théodore Agrippa d’Aubigné.) 

Voilà par quoi commence Les fleurs du mal, de Baudelaire. 

Agrippa d’Aubigné, protestant, au temps des guerres de religion. Baudelaire (et Flaubert), au XIXème siècle. Notre société, maintenant ? 

Les paradoxes du poète

Baudelaire est l’archétype de l’intellectuel moderne, du « bohème ». Il incarne toutes ses contradictions. 

Baudelaire voulait vivre comme un dandy. Il prétendait que la société devait à son talent le droit de jeter l’argent par les fenêtres. Après avoir dilapidé un gros héritage, il a été réduit à une maigre rente. Cela lui a permis de vivre sans travailler, sans quasiment rien écrire, en révolté. 

Le plus surprenant est que ce qu’il dénonçait lui était essentiel. Les biens matériels, d’abord, mais aussi la culture de son temps. Il n’y a rien de plus classique que sa poésie. D’ailleurs, c’était un virtuose du vers latin ! 

Il en est de même des apôtres de la « contre-culture » moderne. Les chanteurs anglo saxons, par exemple, sont souvent des fondamentalistes religieux. Ils s’identifient généralement à Jésus Christ. 

Peut-être Durkheim verrait-il dans la contre-culture une pathologie sociale ? Cela ressemble à un des cas de suicide dont il parle, d’ailleurs. Ceux qui sont trop liés à une culture, ses meilleurs élèves en quelque sorte, tendent à se suicider plus facilement que le reste de la population. La contre-culture, manifestation de ce phénomène ? Lorsque l’on croit trop à la culture, paradis artificiel, l’on devient inadapté à la vie ?

(Inspiré de la lecture des Fleurs du mal.)

Les fleurs du mal

« Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, 
Le Poëte apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :« 

Exercice qui ne doit plus se pratiquer souvent : j’ai lu Les fleurs du mal dans l’ordre de ses poèmes.

Eh bien, ce n’est pas Les nourritures terrestres. C’est extrêmement déprimant. C’est une apologie de l’auto destruction maussade.

Manifeste de la contre-culture, avant que la contre-culture ne soit inventée par les Américains ? Baudelaire est un fils de famille. Il fait des études à Louis Le grand. S’en fait chasser, mais pas avant d’avoir eu le second prix de poésie latine au Concours général. Hérite une forte somme à la mort de son père. Vit une existence de dandy. Dépense la moitié de son héritage en dix-huit mois. Est placé sous tutelle. Et passera le reste de son temps dans une bohème morne.

La bohème était peuplée de fils de famille. La plupart des grands artistes avaient fait d’excellentes études, étaient bacheliers, à une époque où c’était rare. Certains avaient suffisamment d’argent pour ne pas travailler, voire ne pas devoir vendre leurs oeuvres.

La contre culture est, au fond, un manque total d’imagination. Elle dénonce quelque-chose, la culture, sans laquelle elle ne serait rien. Les poèmes de Baudelaire sont extrêmement classiques, d’une part, et, de l’autre, ils ne cherchent qu’à contrarier le bourgeois : tu aimes Dieu, alors je vais louer le diable. C’est l’invention par la contrainte, et pas la destruction créatrice.

Mais, là aussi, il y a changement. La contre-culture moderne a perdu le talent, mais a gagné l’argent. Contre est une autre façon d’être pour. « Tu m’as donné ta boue, j’en ai fait de l’or. »

(« Ce fantôme de squelette
N’a pour toute toilette, 
Qu’un diadème de vers 
Posé tout de travers.« 
Dommage que Baudelaire n’ait pas plus exploité sa veine ironique ?)