L’injonction paradoxale est un best seller de ce blog. Inattendu ! Ce qui m’a fait réfléchir. Et si l’injonction paradoxale était devenue un principe de notre société ? Et si, au lieu de nous contenter d’utiliser les lois sociales existantes à des fins de manipulation, nous les créions pour cela ? Et si, par exemple, nous faisions aimer les desserts à nos enfants pour pouvoir les en priver, et donc les manipuler ? (Manipuler = obtenir un comportement désiré, sans passer par le libre arbitre.)
Étiquette : Barnard
Choisir un président (4) : leadership
La théorie du leadership joue un rôle central dans la culture anglo-saxonne et dans les cours de MBA. Peut-on l’appliquer à nos élections ?
Le leadership dans les organisations
March, James G., Weill, Thierry, Le leadership dans les organisations, Les presses de l’École des Mines de Paris, 2003.
- Il ne voit du dirigeant que son intellect (qu’il juge fort moyen), alors que, à mon avis, le dirigeant est surtout formé par la société pour tenir un rôle, comme nous tous.
- Curieusement, il ignore la littérature sur le leadership. Celle-ci dit que le « leader » est celui qui sait mener le changement. Ce leader voit, et met, de l’ordre dans un chaos apparent. Ces personnes sont rares, mais j’en ai rencontré, y compris chez mes étudiants, ce qui me fait penser que cette théorie est juste. Ce que décrit March, ce sont l’opposé des « leaders », ce que Kotter appelle des « managers », c’est-à-dire des professionnels du rite et non de la raison (ce qui n’est pas une condamnation : notre vie est avant tout faite de rites). D’ailleurs, sa vision du plombier et du poète rejoint l’analyse de Chester Barnard, qu’il ne cite pas.
- Il confond innovation avec leadership. Il croit pouvoir dire que le dirigeant utile est celui qui explore des idées imprévues, folles. Mon expérience me laisse penser plutôt que le leader voit ce que nous ne voyons pas, mais qui est évident. (Comme en physique, c’est une question de modélisation.) D’ailleurs, les travaux de Robert Merton sur l’innovation montrent qu’elle est plutôt sociale qu’individuelle (on crédite une personne de la trouvaille, mais un grand nombre était sur la bonne piste). Et d’ailleurs, cela est aussi vrai dans l’art, où les écoles succèdent aux écoles.
- BARNARD, Chester, The Functions of the Executive, Harvard University Press, 2005.
- MERTON, Robert K., On Social Structure and Science, The university of Chicago press, 1996.
- KOTTER, John P., Leading change, Harvard Business School Press, 1996.
Qu’est-ce qu’un leader ?
Le vrai leader est à la fois un plombier et un poète. Un plombier parce que l’entreprise est faite d’une infinité de petits processus qui doivent être parfaitement huilés pour donner la meilleure efficacité. Un poète pour enchanter le monde et inspirer la créativité de ses collaborateurs. Ici, il n’y a que le résultat qui compte. Qu’ils donnent au poème le sens que lui attribuait l’auteur est secondaire.
Compléments :
- March, James G., Weill, Thierry, Le leadership dans les organisations, Les presses de l’Ecole des Mines de Paris, 2003.
- Ce qui me semble retrouver les idées de BARNARD, Chester, The Functions of the Executive, Harvard University Press, 2005.
Identité nationale
Pourquoi n’ai-je rien écrit sur « l’identité nationale » ? Pourtant l’identité et la nation sont des thèmes qui reviennent régulièrement dans ce blog ?
Une émission de RFI me fait m’interroger. Si j’ai bien compris, les préfets organisent des débats qui visent à définir ce qu’est être français. D’ordinaire j’aime les débats : entendre des idées diverses permet de former les siennes sans effort. Mais là il ne se passait rien. Des monologues sans intérêt et des gens qui parlaient de manipulation.
Pour les psychologues, l’identité est la façon dont nous nous voyons. Ce n’est pas ce que nous sommes. Que disons-nous de nous ? Petit pays, en déclin et vieillissement accélérés, pauvre, mal géré, endetté, intolérant, haineux, ridicule, arrogant, sans aucun poids international et encore moins un quelconque prestige. Même notre histoire et notre culture, dont nous fûmes fiers, sont maintenant tournés en dérision par nous-mêmes, dénoncés comme totalitaires, colonialistes et honteux.
On dit que ce débat est voulu de manière négative, afin de définir ce qui n’est pas français… Mais si les minorités cherchent de plus en plus à affirmer leur identité de minorité, n’est-ce pas justement parce que ce qui est perçu comme notre « identité » n’a plus rien d’attirant ?
L’identité joue un rôle déterminant dans la conduite du changement. En fait, un changement c’est une transformation de l’identité d’une organisation. Or l’identité humaine est en grande partie un construit social, et la « réalisation » de son identité et le moteur le plus fort que puisse connaître l’homme (cf. Maslow). En transformant l’identité du groupe, le changement fait que ses membres se voient « mieux » que ce qu’ils croyaient être. Chester Barnard, d’ailleurs, définit le « leader » comme celui qui est capable de transformer l’identité d’une organisation.
Tout cela me fait conclure que ce qui ne va pas dans le projet du gouvernement c’est de nous interroger sur notre « identité », que nous jugeons coupable. Il devrait plutôt nous aider à construire l’identité que nous méritons. Au lieu de remuer les eaux salles, il ferait mieux de jouer les éclaireurs. Nous avons besoin de « lumières », comme l’on disait au 18ème siècle.
Compléments
- J’en étais là dans mes pensées quand j’ai trouvé un article de The Economist, qui semblait m’approuver. Selon lui, le progrès (une autre idée des Lumières) c’est se fixer des idéaux et chercher à les atteindre. Si nous doutons du bien fondé de ce que nous appelons progrès, c’est qu’il correspond à des idéaux usés. Il faut les réinventer et le progrès redeviendra séduisant. Onwards and upwards.
Culture de l’argent
Alors que notre président promet aux fonctionnaires une meilleure paie (Histoire géo), et qu’il cherche à nous inculquer la culture de l’argent, la majorité des Français semble honnir ses projets.
Une grande partie de la population est prête à gagner moins pour travailler dans une entreprise « éthique ». Encore plus nombreux sont ceux qui « veulent exercer un emploi intégrant une dimension morale, un souci de l’environnement et une politique socialement responsable ».
Le paradoxe de l’affaire, que je notais déjà dans un précédent livre, est qu’une société qui n’aime pas l’argent est économiquement efficace puisque ses entreprises coûtent peu. En outre elles sont tirées par le moteur le plus fort qui soit, la volonté de « se réaliser ».
Compléments :
- L’article du Monde dont viennent les citations : L’économie sociale et solidaire : « Une quête de sens », et le billet auquel je le dois : C’est pas rentable!
- Chester Barnard (The Functions of the Executive) pensait que l’amour de l’argent était une « rationalisation », il était contre nature, inculqué à l’Américain. Peut-être qu’il y a dans cet amour un germe qui transforme les sociétés en un monde favorable aux personnes qui souhaitent nous le communiquer ? En tout cas, il est probable qu’il fait exploser les solidarités et transforme la société en un Far West que dominent ceux à qui elle a donné une position stratégique (les oligarques).
Donneur d’aide = animateur du changement
- Grand écart culture – nature. La culture tende à nous faire faire ce qui n’a rien à voir avec notre nature (nos parents veulent un ingénieur alors que nous sommes artistes). Celui qui fait ce qu’il pense devoir est généralement inefficace et haï de ses collègues. Il joue un rôle. Si le donneur d’aide arrive à l’amener à modifier la vision qu’il a de sa fonction pour qu’elle colle à sa nature, le problème est résolu.
- Dysfonctionnement interne : nous sommes inefficaces du fait de la désorganisation de l’entreprise. Exemple, les embouteillages : un problème d’organisation collective, non une question d’automobilistes. Le donneur d’aide joue les gendarmes : il est en dehors des organisations, et sait les faire évoluer, en demandant un coup de main aux uns et aux autres.
- il sait repérer les « hommes clés » ;
- il sait trouver le moyen facile à mettre en œuvre pour éliminer des nuées de dysfonctionnements désespérants.
- il veut quelque chose de nouveau, qu’il ne sait pas obtenir, ou
- il veut quelque chose d’ancien, mais qu’il ne peut plus obtenir du fait d’un changement de son environnement.
Le donneur d’aide l’aide à tisser les lois qu’il pourra suivre en pilote automatique (raisonnement vrai pour l’homme comme pour l’organisation).
- il tient fermement aux règles du groupe, il ne leur fait pas d’entorses (cf. le modèle de Robert Merton),
- et il est capable de trouver, ou d’aider l’organisation à trouver, des solutions conformes aux règles du groupe aux questions qui traversent son chemin. En un sens il comprend mieux les intérêts et la stratégie de l’entreprise que le dirigeant lui-même. C’est un champion de l’analyse de la valeur, qui sait ce qui est important et ce qui ne l’est pas.
L’utilisation du mot « profit » est un signal qui met en cause la notion même de confiance. (Kenneth Arrow, dans un autre billet)
- Le besoin perçu par les cabinets de conseil en termes de conduite du changement n’est pas celui du donneur d’aide, mais plutôt du donneur de leçons.
- Les organisations et leurs dirigeants savent qui leur est utile.
Salaire des banquiers
Thomas Philippon étudie les banquiers et leur salaire.
- Parallèle frappant entre les années 20 et maintenant. La déréglementation attire vers les banques l’élite universitaire, qui y donne libre cours à son génie inventif : « la régulation inhibe la possibilité d’utiliser la créativité et l’innovation de travailleurs éduqués et qualifiés ».
- Toutes choses égales par ailleurs, on a gagné, en moyenne, 40% de plus dans la banque qu’ailleurs.
- Pourquoi les organismes de contrôle n’ont-ils pas été à la hauteur de leur mission ? Ils ne pouvaient pas payer autant que les banques et donc recruter des gens compétents.
L’individu est-il mécaniquement attiré par l’argent ? Pourquoi M.Philippon reste-t-il dans son université ? Ne pourrait-il pas gagner plus ailleurs ? Ou pense-t-il qu’il n’y trouverait pas un travail aussi intéressant ? Pourquoi y a-t-il de pauvres gendarmes qui attrapent de riches trafiquants de drogue ?
Nos objectifs nous sont en grande partie enseignés par la société. Chester Barnard pensait que l’Amérique avait inculqué l’amour de l’argent à ses ressortissants pour les rendre malléables. Ça n’a pas eu que des avantages.
Compléments :
- BARNARD, Chester, The Functions of the Executive, Harvard University Press, 2005.
- Sur la modélisation par Merton de la décision humaine : Braquage à l’anglaise.
Leader d’opinion et lanceur d’alertes
Discussion avec Yanne Boloh. Utilité sociale des leaders d’opinion et des lanceurs d’alerte. Et quelques théories.
Leader d’opinion
Il me semble que « leader d’opinion » sous entend incorrectement une supériorité innée (cf. Führer), ou une aptitude particulière à la manipulation des esprits.
En fait, la société spécialise ses membres de façon à ce qu’elle puisse se tourner vers eux quand elle a besoin d’un avis autorisé. Avant d’aller voir un film, je regarde ce qu’en disent les critiques.
Lanceur d’alertes
Lanceur d’alertes ? Personnes qui annoncent très tôt (signaux faibles) des risques ou des crises et qui sont difficiles à identifier (les fous hurleurs, les prophètes mais aussi les associations de défense de l’environnement selon le cas et les époques).
Association d’idées :
- Un cas particulier du leader d’opinion : c’est la vigie ? C’est le rôle de l’Institut Pasteur.
- La société tend à nous contraindre par des règles fortes, et ceux qui ont des idées originales sont souvent des semi-marginaux, des « hybrides » (Edgar Schein). Ils tiennent à la société, mais ils voient que ses jours sont comptés.
- Emile Durkheim : la société génère naturellement de l’innovation. Celle-ci va dans les deux sens. Une société très innovante (au sens positif du terme) aura beaucoup de délinquance. L’innovation veut dire jouer avec les règles communes.
- Chester Barnard. L’entreprise est faite d’égoïstes tenus ensemble par des executives qui, eux, n’ont pour intérêt que l’intérêt du groupe. Il leur est insupportable que son code de loi (ce que les ethnologues appellent sa culture) soit brutalisé : ils forcent l’entreprise à respecter ce code de loi, à trouver ce que Robert Merton appelait des « solutions conformes ». Est-ce les hurleurs ? En tout cas, je crois que ce sont les principaux résistants au changement. En fait, le vrai executive ne fait pas que hurler, il sait aussi résoudre le problème qu’il a soulevé. Cas particulier : le leader. Un executive qui renouvelle le code de loi. Ce faisant il crée une nouvelle motivation en transformant l’identité de l’organisation (il transforme la Gazette de Tulle en Défenseur des libertés universelles).
DURKHEIM Émile, Les Règles de la méthode sociologique, Flammarion, 1999
SCHEIN, Edgar H., Organizational Culture and Leadership, Jossey-Bass, 2004.
BARNARD, Chester, The Functions of the Executive, Harvard University Press, 2005.
MERTON, Robert K., On Social Structure and Science, The university of Chicago press, 1996.
Aidons les partis politiques
La note précédente interpelle ma conscience. Mon métier n’est pas ce type de changement : celui qui m’intéresse a une direction bien définie (augmenter la rentabilité d’une société, fusionner des entreprises…). Que peut-on faire pour une organisation qui souffre ? Supposons qu’on y trouve une personne qui soit plus intéressée par le groupe que par sa situation personnelle. (Ce que Chester Barnard appelait un « executive ».) Kurt Lewin lui dirait qu’elle doit :
- Entretenir l’inquiétude du groupe. Elle facilite le dégel (anxiété de survie).
- Favoriser l’émergence de nouvelles idées, en les protégeant de l’orthodoxie. Et en leur permettant l’expérimentation : seul moyen de tester leur efficacité.
- Obtenir la confidence : en période de changement, les gens ont besoin de se décharger de leur stress.
- Les aider à trouver des solutions aux problèmes auxquels conduisent les confidences. C’est surtout une question d’encouragement : quand on persévère, on trouve. Les psychologues parlent de « deuil » : on doit évacuer ses anciennes idées pour pouvoir en avoir de nouvelles. On retrouve, pour l’homme, les étapes du dégel de Kurt Lewin.
Compléments :
- Sur le changement comme deuil : JICK, Todd, The Recipient of Change, note, Harvard Business School, 1990.
- BARNARD, Chester, The Functions of the Executive, Harvard University Press, 2005. Chester Barnard faisait de l’executive la colonne vertébrale de l’entreprise (le reste étant égoïste).
- Sur la question des anxiétés dans le changement : Serge Delwasse et résistance au changement.
