Elisabeth Badinter

Lundi matin, j’ai entendu, brièvement, Elisabeth Badinter présenter son dernier livre, une biographie de Marie-Thérèse d’Autriche. Elle a dirigé sa famille, ses seize enfants, et un des pays les plus puissants de son temps. Femme moderne ! 
La belle fille de Louis XIV avait une autre vision des choses. Elle disait que les rois étaient gouvernés par leurs favorites… En tout cas, pour Mme Badinter, la politique est un affrontement. Y aurait-il des bons et des mauvais, selon elle ? Quel sort doit-on réserver aux mauvais ? Les philosophes de Lumières, pour leur part, parlaient « d’intérêt général ». Douglas McGregor, l’auteur des théories X et Y, quant à lui, estimait que le dirigeant bâtissait une organisation à son image. Hiérarchique, s’il croyait qu’il était différent du reste des hommes (Théorie X), démocratique sinon (Y). Pas surprenant que Mme Badinter étudie la vie d’une reine ?

Condorcet

Condorcet fut un « mouton enragé ». Intellectuel timide et maladroit, orateur inaudible à une époque de tribuns, il n’en fut pas moins une sorte d’extrémiste forcené qui se fit beaucoup d’ennemis. A commencer par ceux de sa caste d’origine.
Petite, mais vieille, noblesse. Pauvre. Jeunesse mal connue, mais apparemment triste. Il découvre les mathématiques. Elles seront son refuge et la passion de sa vie. Elles lui font connaître la gloire. Les philosophes des Lumières l’accueillent comme l’un des leurs. A une époque où la science et le progrès sont une sorte de folie collective, il acquiert une réputation de rock star, une considération universelle. Il accède au pouvoir avec son ami Turgot, devenu ministre. Il brûle d’appliquer la science au gouvernement du pays. Mais soit que les bénéfices soient trop longs à se manifester, soit que la dite science ne soit pas totalement au point, Turgot est remplacé par Necker. Du libre échange on passe au protectionnisme exigé par le peuple. Puis c’est la Révolution. S’il ne parvient jamais à se faire entendre, Condorcet va y jouer un rôle de premier plan par ses écrits et le respect que l’on porte à sa réputation scientifique. Il travaille d’ailleurs jour et nuit. Il sera le précurseur de beaucoup de nos idées modernes. Il est, avant tout le monde, républicain (les révolutionnaires seront longtemps favorables à une monarchie constitutionnelle), contre la peine de mort, pour l’égalité des hommes et des femmes. C’est aussi le père du système éducatif qui fut l’âme de notre pays, jusqu’à récemment. Le mouton enragé accompagne la marche de la révolution vers la gauche. Longtemps proche des Girondins, il les abandonne pour se rapprocher de Danton. Car son dernier combat sera contre la désunion des Révolutionnaires, et, pour cette raison, contre Robespierre. Ce qui lui vaudra la haine de ce dernier. Et de mourir, épuisé, en prison. Les nobles idées du « dernier des philosophes » des Lumières n’ont pas pesé lourd face à la folie des hommes. 
(Elisabeth et Robert Badinter, Condorcet, Le livre de poche, 1988. Par ailleurs, Condorcet aurait été un précurseur de la sociologie et de l’économie moderne.)

Condorcet et l'éducation

Condorcet me semble exprimer le projet que la France d’avant 68 a eu pour l’Education nationale :
Pour lui les seuls obstacles au bonheur de l’homme s’appellent préjugés, intolérance, superstition. Il suffit donc d’instruire le peuple et de développer la raison de chacun pour mettre un terme au malheur public. (Elisabeth et Robert Badinter, Condorcet, Le livre de poche, 1988.)

Tribunal correctionnel et jury populaire

Le gouvernement semble vouloir étendre le jugement par jury populaire.
Dans les pays anglo-saxons, le jury est supposé représenter le peuple, et ses décisions peuvent même modifier la loi. Le gouvernement opposerait-il le bon peuple au mauvais juge, représentant d’une « bureaucratie » attentatoire aux libertés individuelles ?
L’affaire ne semble pas aussi simple que cela, si j’en crois l’opinion de Robert Badinter : en fait, 3 juges seraient accompagnés de 2 jurés. Les jurés populaires ne seraient donc pas seuls à juger. Et ils auraient peu de pouvoir : les décisions sont prises à la majorité simple. D’ailleurs, l’expérience montre que l’influence du groupe joue un rôle déterminant dans les décisions de ses membres. D’autant plus que les sujets traités sont extrêmement techniques… Plus curieux :

Paradoxalement, ce projet qui prétend accroître le rôle des simples citoyens dans la justice pénale réduit leur pouvoir dans les cours d’assises. Il crée en effet des cours d’assises « light » qui ne comprendront plus que deux « citoyens assesseurs » au lieu des neuf jurés siégeant avec les trois magistrats.

La réforme pourrait avoir l’effet inverse de celui qui est annoncé : il y aurait eu liquidation du rôle du peuple dans les jugements ?
Serait-ce une tentative de ménager la chèvre et le chou ? On annonce que les permissifs juges seront encadrés par des jurés populaires, alors que l’on retire tout pouvoir à ces jurés, y compris là où ils en avaient ?

Emprunts et lois

Une discussion de la radio : le gouvernement français n’ayant pas de moyens cherche à compenser leur absence par une multiplication anarchique de lois. Ce serait un mal endémique.

Du coup, les propos de M.Rocard, entendus avant-hier, prennent de l’intérêt. On lui a demandé à quoi servait l’emprunt auquel il cherche à trouver un emploi, et si ses recommandations auraient plus de chances d’être appliquées que celles des multiples commissions qui ont été consultées de ci, de là (cf. la commission Attali).

Sa réponse ? L’emprunt serait l’occasion de donner des fonds à ce qui en est privé systématiquement (je crois qu’il citait l’Université, en exemple). Ce qui évitait un peu la question : le coût du financement par emprunt national est inutilement élevé.

Au fond, il est dans le vrai : si, par exemple, l’on améliore les conditions de vie de la population et ses espoirs d’avenir, et que l’on diminue ainsi la délinquance, le besoin de police, de juges, d’avocats, de jugements et de prisons, si les députés peuvent s’intéresser à notre sort au lieu de n’être occupés que de législation répressive… pourquoi faire la fine bouche sur quelques milliards de perdus ? D’ailleurs le psychologue ne dit-il pas que l’on aime ce que l’on paie cher ?

Compléments :

Séparation des pouvoirs

La mort programmée du juge d’instruction, par Robert Badinter présente les événements qui ont conduit à l’élimination du juge d’instruction.

Les faiblesses du dispositif étaient connues depuis longtemps, étrangement des réformes avaient été votées, mais jamais appliquées, leurs crédits ayant été alloués ailleurs. Nouvel exemple de conduite du changement à la française.

Plus curieux : non seulement la justice perd son indépendance (l’instruction sera du ressort du parquet, qui dépend du ministère de la justice), mais il ne paraît pas qu’il y ait eu débat. Le législatif, l’exécutif et le judiciaire semblent dorénavant faire cause commune.

Ne serait-ce pas une attaque contre les principes fondateurs de la République, qui résultaient eux-mêmes de décennies de réflexion de gens fort intelligents ? Ils pensaient que la division des pouvoirs était le seul moyen d’assurer la liberté de l’homme.

Certes cela rend le pays difficile à réformer. Mais c’était voulu : un tel système demande, pour changer, un consensus. Non seulement c’est démocratique mais encore consulter l’intellect collectif évite de faire des erreurs. Imaginez qu’un homme seul se mette à décider de notre avenir !

Je pense qu’un de ces jours il faudra se demander quelles sont les valeurs fondamentales du pays, et s’il ne faut pas mettre un peu d’ordre dans les bricolages gouvernementaux, pour qu’ils les respectent.

Complément :

  • Comment assurer la liberté humaine, pensées fondatrices : MANENT, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.