Prospective (suite)

Tentative de prospective, suite. Une théorie qu’aime bien ce blog est celle des Chinois anciens[1]. Le monde passe du Yang au Yin, et inversement. Autrement dit après une phase Yang, individualiste et masculine, le Yin, la société et ses valeurs de solidarité devraient revenir.

Autre théorie, celle d’un retour régulier de certaines caractéristiques du capitalisme. « Quant à croire que la concurrence assurera par la voie naturelle la sélection des meilleurs c’est faire (…) comme un jardinier qui dans son jardin laisserait pousser tout, pensant que les bonnes espèces sauront bien prendre le dessus. Qu’arriverait-il ? il aurait son jardin rempli de ronces et de chiendent. » dit Charles Gide, au Collège de France, il y a 80 ans[2]. Mêmes débats, mêmes arguments qu’aujourd’hui ! L’histoire se répète.

Ce que MM. Ray et Séverino expliquent ainsi[3] : Le capitalisme procède toujours de la même façon. La croissance démographique crée une forme de disette. Les plus avantagés en tirent parti pour accumuler capitaux et innovations. C’est le progrès. Mais la misère conduit à la crise. Elle force à installer des systèmes de solidarité sociale. En créant une classe moyenne, ils relancent la croissance.

[1] JAVARY, Cyrille, Le discours de la Tortue, Albin Michel, 2003.
[2] AUDIER, Serge, La pensée solidariste, PUF, 2010.
[3] SEVERINO, Jean-Michel, RAY, Olivier, Le Grand Basculement, Odile Jacob, 2011.

Néoconservateur Cameron ?

J’entends dire que M.Cameron a déclaré que le multiculuralisme avait échoué et qu’il fallait en revenir à une identité nationale vigoureuse.
Serge Audier aurait-il raison ? L’Europe serait-elle en proie à un néo-conservatisme (une forme de fondamentalisme occidental) galopant ?
Compléments :
  • AUDIER, Serge, La pensée anti 68, La Découverte, 2009. 

La pensée anti 68

Pourquoi autant de gens en veulent-ils à la « pensée » de mai 68 ? AUDIER, Serge, La pensée anti 68, La Découverte, 2009. 
Parce qu’ils estiment qu’elle a torpillé un paradis auquel il convient de revenir.
En fait, 68 fut une révolte contre un carcan technocratique étouffant. Si cette révolte a eu des conséquences déplorables (individualisme et libéralisme débridés, bien pensance…), ses aspirations sont fondamentales et doivent être prises en compte dans une réflexion sur l’avenir de notre modèle social.
Le livre montre que la France est parcourue d’un puissant courant néoconservateur. Il ne dit pas son nom mais il est authentique. Il n’est pas copié sur l’américain, mais a les mêmes racines, et partage les mêmes penseurs. C’est un mouvement venu de gauche. Sa vision du monde est celle d’une bataille idéologique pour l’esprit du peuple. Il s’agit de remplacer dans sa tête des valeurs perverses par une juste morale. L’arme, qu’il revendique, est la propagande, le lavage de cerveau.
En conséquence le procès qui est fait à 68 est (délibérément ?) truqué. L’ouvrage s’applique à le démontrer en analysant ses arguments et en montrant qu’ils ne sont pas fondés. D’où 400 pages d’une enquête minutieuse. Cet homme a tout lu ! Tour de force : la lecture n’est pas un calvaire. C’est une exploration des travaux des philosophes qui ont fait la pensée française du dernier demi-siècle, et de ceux qui les ont influencés. Cette pensée évolue par des sortes de modes, en bloc. Ainsi, par exemple, l’ère technocratique a eu sa philosophie d’un homme marionnette des forces sociales.

La pensée solidariste

AUDIER, Serge, La pensée solidariste, PUF, 2010. Le solidarisme a été un courant majeur de la pensée française du tournant 19ème / 20ème. Il est à la fois scientifique (sociologie), philosophique et politique. Il est associé au radical-socialisme et au protestantisme. Il légitimera les premières lois d’assistance sociale de notre pays.
Le débat qu’il induit apparaît étonnamment moderne. Il attaque frontalement le libéralisme, et celui-ci déploie exactement les mêmes arguments qu’aujourd’hui. Or ils étaient bien plus clairement exprimés alors que maintenant :
Les libéraux expliquent qu’il existe des lois naturelles auxquelles il ne faut pas toucher, puisqu’elles garantissent que l’homme ne peut asservir l’homme (c’est la définition originale de libéralisme). Parmi ces lois, il y a le contrat. L’État doit en assurer le respect, c’est tout son travail.
Léon Bourgeois, homme politique majeur et champion du solidarisme, prend l’argument à contre. Il montre que l’homme doit tout à la société, à la fois ses maux (épidémies) et ce qui lui est essentiel. Par conséquent, en naissant l’homme hérite d’une dette envers elle. Qui dit dette dit contrat. On est ramené au cas, libéral, précédent.
Conséquence ? Il faut socialiser les risques sociaux par mutualisation. La richesse étant vue comme un effet heureux (injuste) de l’héritage collectif, plutôt que comme le résultat unique de son effort personnel, chaque associé contribue à cette assurance en fonction de sa (bonne) fortune.
Mise en œuvre ? Bourgeois paraît hostile à l’État et favorable à une forme d’autoassurance (mutuelle). Une solution qui semble difficile à réaliser. Finalement c’est l’Etat qui a joué le rôle d’assureur, l’impôt (progressif) étant la contribution de chacun.
Il existe d’autres nuances de cette doctrine. Notamment celle, plus humaine, morale, moins calculatrice et mécanique, de Charles Gide, protestant promoteur de la coopérative et de l’économie sociale. Mais, elles semblent toutes vouloir faire une synthèse entre libéralisme et socialisme. Elles affirment que la société est la condition de la réelle liberté individuelle. Car, un homme qui doit se prostituer pour vivre, ne peut pas être libre. Surtout, l’individu ne naît pas fini. Il a besoin de la société pour se développer et donner son plein potentiel.
Il n’est donc pas uniquement question d’assurance sociale. Il faut aussi s’assurer que la société fournit à l’homme ce dont il a besoin pour se développer harmonieusement (l’école), et apprendre à jouer son rôle d’associé (altruisme), et qu’elle transmet plus aux générations suivantes qu’elle n’a reçu.
Par ailleurs ce débat fait surgir les raisons de ce dont on ne perçoit plus aujourd’hui que les conséquences. Par exemple, le libéral prône la charité (ONG, Téléthon…), le solidariste lui répond justice. Car la charité est le fait de l’individu, et la justice est de la responsabilité de la société, elle sous-entend l’État.
On y parle aussi de « mondialisation » : le progrès de la mondialisation est celui de l’interdépendance de la race humaine, donc du solidarisme ! Et de ce que l’on appelle maintenant « dumping social » : ce n’est pas une fatalité, il faut construire une entente internationale pour faire respecter les mêmes lois partout. Puisque le contrat qui lie les hommes est désormais mondial !  

Commentaire :
Curieusement, à l’époque le libéral n’était pas anglais, mais français. Les Solidaristes voyaient l’Angleterre comme un modèle pour la France. Raison ? Le solidarisme a été (aussi ou surtout ?) une réaction aux méfaits du libéralisme (les promoteurs du solidarisme arguent de son échec manifeste). Peut-être était-ce les avancées du libéralisme anglais qui avaient suscité ceux de son solidarisme ?
Dans un sens ce livre est un massacre du libéralisme. Tous les arguments de ce dernier y sont balayés de manière magistrale. Comment le libéralisme a-t-il pu renaître, sans que cette contre-argumentation ne soit, au moins, agitée ?
Certes, il n’a pas présenté ses fondations aussi clairement. Il les a noyées dans les théories des économistes et des universitaires du management. Il a aussi utilisé une forme de propagande en associant ce que la société considère comme le bien, avec ce qui lui est avantageux. Mais ces fondations demeuraient visibles.
Défaut majeur dans la cuirasse du solidarisme ? Nous n’héritons pas autant qu’il serait souhaitable de nos parents ? Nous avons besoin de commettre leurs erreurs pour apprendre ce qu’ils savaient ? Et leçon pour le libéralisme : s’il veut prospérer il doit liquider l’éducation ? Le libéralisme n’est pas compatible avec la raison ?…
Compléments :
  • Le solidarisme me semble proche de la thèse de John Stuart Mill. (Et de Maslow !)

Logique du libéralisme

Ce que dit Georges Kurnatowski en 1907 :

Le principe moral du libéralisme, c’est la liberté. L’homme ne dépend pas d’un autre homme, mais il dépend des lois sociales qui sont aussi inéluctables que les lois physiques. Si nous réservons le mot esclavage à la seule dépendance d’un homme par rapport à un autre, alors l’homme délivré de cette dépendance est libre.

Donc, toute l’argumentation du libéral est de dire que rien ne peut aller contre ces lois (le contrat et la concurrence). Or, bien loin d’être naturelles, elles sont sociales, et l’avantagent.
Compléments :
  • Texte trouvé dans : AUDIER, Serge, La pensée solidariste, PUF, 2010.
  • Voir aussi, pour une version plus large du libéralisme : MANENT, Pierre : Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.

Que produit le libéralisme ?

Une surprenante métaphore de Charles Gide (lors d’un cours au Collège de France en 1927-28) :

Quant à croire que la concurrence assurera par la voie naturelle la sélection des meilleurs c’est faire (…) comme un jardinier qui dans son jardin laisserait pousser tout, pensant que les bonnes espèces sauront bien prendre le dessus. Qu’arriverait-il ? il aurait son jardin rempli de ronces et de chiendent.

Compléments :
  • AUDIER, Serge, La pensée solidariste, PUF, 2010.