Kenneth Arrow

Kenneth Arrow est décédé le 21 février. C’était un économiste fameux. 
Il se trouve que j’ai lu quelques-uns de ses travaux. Voici comment j’interprète sa vie. C’était un homme de gauche, qui a voulu démontrer par les mathématiques que ce qu’il croyait était juste. Ce faisant, il a lancé, ou contribué à, une mode qui a balayé l’économie. Désormais elle a été une question de théorèmes. L’économiste n’était plus un charlatan, mais un vrai scientifique. Scientifique au sens où l’entendait la technocratie. Quelqu’un qui dit la loi. Sa parole était d’autant plus indiscutable que le jargon mathématique était impénétrable, et qu’il masquait des hypothèses indigentes.
Curieusement, Arrow a utilisé les travaux de Condorcet, mais il a aussi retrouvé son esprit. Condorcet croyait, avec les Lumières, qu’il y avait des lois naturelles que la raison pouvait percevoir. Il en résultait un modèle que l’expérience pouvait paramétrer. Condorcet pensait, par exemple, avoir résolu le problème des « trois corps » (calcul exact de la trajectoire de trois corps, Terre, Lune, Soleil, soumis à leur attraction respective). Or, Poincaré a montré que ce problème n’avait pas de solution. De là, la théorie dite « du chaos ». Ce qui est heureux pour nous. Car les Lumières nous voulaient déterminés. Marionnettes.
Avec Arrow, c’est peut-être le dernier homme des Lumières, le dernier des « modernes », qui disparaît.

(NYT sur le même sujet.)

La mathématique sociale du marquis de Condorcet

Et si Condorcet était le père de l’économie moderne ?, me suis-je demandé.

Condorcet fut le « dernier des philosophes ». Il a été adoubé par Voltaire et d’Alembert, il a correspondu avec Frédéric II. Dès sa jeunesse il est reconnu comme un immense mathématicien. Son prestige est énorme, mondial. Et pourtant contrairement à des Euler, Laplace ou Lagrange, qui sont ses contemporains, il n’a pas laissé grande trace dans les livres de cours.
En fait, il n’a rien inventé, il a utilisé les outils de son temps. En particulier les travaux de Bayes, qui permettent d’estimer la probabilité d’un événement à partir d’observations sur sa fréquence de survenue dans le passé.
Il pensait que l’histoire était la marche de la raison se dégageant de l’obscurantisme. Il a voulu accélérer ce phénomène, si je comprends bien, en concevant la « mathématique sociale ». C’est peut-être bien la science de la décision pour l’action ou « pragmatique ». Un procédé qui permet de prendre les décisions les meilleures possibles. Son idée semble avoir été la suivante.
Tout d’abord, les mathématiques seraient une forme de langage, dégagé de ce qui produit la confusion du langage ordinaire. L’homme habile peut ramener la clé de voûte de tout problème à une formulation mathématique. Les économistes modernes parleraient de « modélisation ». Tout phénomène peut être modélisé par la raison. Les probabilités permettent alors d’estimer, à partir de l’observation, les paramètres constitutifs du modèle. Et donc de prendre une décision qui minimise le risque d’erreur.
Tout ceci s’accompagne de techniques qui permettent de clarifier le débat. Symbolique mathématique d’une part (pas au point à l’époque), mais aussi, statistiques et techniques de représentation de données, telles que les tableaux ou les courbes (pas plus au point).
En économie, Condorcet serait qualifié aujourd’hui de libéral. Il était l’ami des physiocrates et d’Adam Smith, dont sa femme a traduit les travaux. C’était un homme de libre échange et de laisser faire. Mais ce qui me frappe surtout c’est sa proximité avec l’économiste moderne. En particulier avec la démarche méthodologique d’Arrow, seul économiste dont j’ai regardé les travaux. (Arrow a traité du paradoxe de Condorcet, mais, apparemment, en l’attribuant initialement à quelqu’un d’autre et sans avoir lu les travaux de Condorcet.)
Son argumentation s’appuie sur une démonstration mathématique incompréhensible supposée la prouver. Cela peut très vite tourner au sophisme mathématique. Car ce raisonnement compliqué masque des hypothèses implicites, qui représentent un a priori idéologique. (Ce que la « raison » nous permet de voir c’est ce que notre culture y a semé. Pas la vérité absolue, pour peu qu’elle existe. Voici ce que mon idéologie propre, appuyée par les travaux d’anthropologie, me fait penser.)
L’erreur se manifeste dès ses premiers travaux en physique. Il a voulu appliquer cette technique au problème des trois corps. Mais toute sa démonstration repose sur une hypothèse fausse : une équation polynomiale est soluble par radicaux.
Sa théorie du vote semble victime du même biais. Pour lui le vote est une méthode de recherche de la vérité. Il fait l’hypothèse que la société est constituée d’individus indépendants les uns des autres. Ce qui l’amène à une contradiction, le fameux paradoxe de Condorcet. Mais il ne semble pas l’avoir ému. En fait, il fait tout pour combattre la dimension systémique de la société. Ainsi, ses travaux l’amènent à envisager que les acteurs s’influencent les uns les autres. Ce que son rôle, quelque peu pitoyable, dans la Révolution lui a permis d’observer. Il en arrive à entrapercevoir ce qui va devenir la théorie des jeux. Mais il cherche surtout à éviter que cette situation puisse se produire.
Curieusement, ce que montre Gilles-Gaston Granger, c’est que, non seulement Condorcet n’a rien découvert, mais que, surtout, il a négligé toutes les idées révolutionnaires sur lesquelles débouchaient ses travaux…
Condorcet, djihadiste de l’individualisme libéral ?
GRANGER, Gilles-Gaston, La mathématique sociale du marquis de Condorcet, Odile Jacob, 1989.

Les vices de wikipedia

Je suis amené, coup sur coup, à comparer les versions françaises et anglaises de wikipedia. D’abord pour « Henriette d’Angleterre », puis pour « coût de transaction ». J’obtiens des résultats différents en ce qui concerne ce que cherchais. (Les amants possibles de la première, et le rôle de Kenneth Arrow dans l’usage du second.)

Limites de wikipedia ? Seul un expert peut parvenir à une maîtrise suffisante d’un sujet pour en faire une synthèse convaincante ? Accumuler des citations donne du « ni fait ni à faire » ?

Compléments :
  • Un reproche, cette fois-ci systématique : des références généralement inutilisables pour lancer sa propre recherche.

Crise et asymétrie d’information

La finance et l’industrie de la santé ont pris une place disproportionnée dans notre société. D’où crise. Manœuvre ? Une complexification de leur discours qui a rendu inopérant le marché. Du coup, l’appétit du lucre a pu s’exprimer sans qu’il soit contrebalancé par la concurrence.

Il faut faire revenir la lumière par la loi.

Choisir un coach

Discussion avec une directrice de formation, qui s’interroge sur la sélection de coach pour les managers de son organisation.
Elle rejoint un argument d’Arrow concernant la médecine : le coach vénal est un mauvais coach, ses intérêts s’opposent à ceux de la personne qu’il accompagne.
Quelques indices favorables : 
  • propose un petit nombre de sessions (4 plutôt que 10), 
  • fait du coaching comme un hobby plutôt que comme un métier,
  • payé par le coaché, 
  • a une formation initiale de psychologue, plutôt qu’une formation complémentaire de coaching. 

Compléments :

  • J’ai du mal à comprendre qu’à une époque de grands licenciements on offre des coachs aux managers, comme si l’augmentation de leurs salaires allait avec celle de leur incompétence. 

Les pays émergents produisent nos médicaments

On découvre que « Aujourd’hui, 80 % des principes actifs de médicaments sont fabriqués en Chine et en Inde, contre à peine 20 % il y a trente ans ». Délocalisations massives. (Article de la Tribune : Faut-il craindre une pénurie de médicaments en France ?)
D’où multiplication des ruptures de stock ; qualité douteuse.
Raison ? Réduire les coûts de production. Mais la cause principale serait l’État et ses génériques.
Ou, plutôt, sa faute est d’avoir fait de la santé un marché, avec tout ce que ceci sous entend de coups tordus ?

L’utilisation du mot « profit » est un signal qui met en cause la notion même de confiance. (Kenneth Arrow, dans un autre billet)

Compléments :
  • Nouvel exemple des ravages de la mode de la « supply chain », et des problèmes de traçabilité qu’elle présente ? (Vers une crise du médicament frelaté, à l’image du lait frelaté chinois ?)
  • Les externalités de la mode de la supply chain commencent à être mesurées.
  • Comment nous en sommes arrivés ici : réforme des systèmes de santé.

Confiance facteur de performance économique

To trust or not to trust dit que notre propension à faire confiance est fixée par notre éducation. Il semblerait qu’il y ait une sorte d’optimum de confiance culturel : être au dessus ou au dessous (faire trop, ou trop peu confiance) est également nuisible. Mais ce qui m’intéresse plus dans cet article est ce qu’il explique de l’intérêt social de la confiance. Il cite Kenneth Arrow:

“virtually every commercial transaction has within itself an element of trust… it can be plausibly argued that much of the economic backwardness in the world can be explained by the lack of mutual confidence”.

Et poursuit:

The intellectual tradition stressing the importance of trust goes back to at least Banfield (1958) and Putnam (1993). In their influential books The Moral Basis of a Backward Society and Making Democracy Work, both authors show how civic attitudes and trust could account for differences in the economic and government performance between northern and southern Italy. Along these lines, sociologists, political scientists and, recently, economists, have argued – and showed – that having a higher level of trust can increase trade, promote financial development, and even foster economic growth (Knack and Keefer 1996, Algan and Cahuc 2008, Guiso, Sapienza and Zingales 2004, Fukuyama 1995, and Tabellini 2009). Hence, the more trust the better for a country’s economy.

Autrement dit, plus les membres d’une organisation (entreprise, pays…) se font confiance, plus elle est forte et prospère.

Or, les années qui viennent de s’écouler ont été des années de méfiance, les anciennes relations clients / fournisseurs, employeurs / employés ont été rompues. Quel a été le coût économique de cette transformation ? Peut-on reprendre l’expression d’Arrow et croire que loin d’être un progrès, ces derniers temps ont marqué un recul de l’économie ? De l’espèce humaine ?

Compléments :

Conseil gratuit (suite)

Point sur la question de la rémunération du conseil après à un débat qui s’est tenu on et off blog.

  • Le conseil à obligation de moyens est payant. Hervé Kabla explique qu’il faut faire entrer le « conseil » que l’on veut donner dans une appellation que le marché a l’habitude d’acheter. Autrement dit, il faut faire du conseil un produit (= quelque chose dont, notamment, les coûts sont connus). Serge Delwasse illustre cette idée par l’exemple de la voyance, un type de conseil payant.
  • Le conseil à obligation de résultat n’est pas payant. Alain Vaury remarque que l’entreprise qu’il dirigeait ne faisait pas payer les conseils de ses équipes d’experts, de très loin les meilleurs du secteur, la vente de produits payaient leurs services. Cet exemple se retrouve souvent : agro-alimentaire, chimie, contrôle technique… D’ailleurs, la réponse à appel d’offres des consultants est la partie fondamentale de la mission, et elle est gratuite. Il en est de même un peu partout. Dans ce cas, le conseiller dépense sans compter ; l’entreprise atteint la rentabilité en répercutant le coût du conseil sur ses produits.
  • Jean-Noël Cassan dit prudence : les donneurs d’ordre ont pris l’habitude de recevoir le conseil gratuit, et d’acheter le produit au moins disant. D’ailleurs, on m’a dit que les acheteurs de l’automobile tendaient à faire circuler les réponses à appel d’offres de leurs sous-traitants. Bien entendu, une telle stratégie n’est pas durable, mais elle l’est suffisamment pour faire capoter quelques fournisseurs.

Les participants au débat retrouvent les arguments de MM. Arrow et Krugman (les économistes sont moins sots qu’on ne le pense ?) :

  1. Certains services obéissent à la logique du marché. Ils ont à la fois un prix et un coût bien définis.
  2. D’autres non. Ils apportent des bénéfices « incalculables », mais les coûts qu’ils entraînent le sont aussi. Ils ont une logique que ne comprend pas le marché. Par exemple celle de l’échange de services. Cette logique a ses lois (exemple : lien à long terme entre les « contractants » pour éviter l’effet de JN.Cassan), qui ne sont pas incompatibles avec celles de l’économie (financièrement, tout le monde s’y retrouve).

Compléments :

  • Pour K.Arrow, dans son étude du secteur médical, l’équivalent du conseil à obligation de résultat – urgences, hôpital en fin de vie…- est gratuit pour le patient, le médecin étant rémunéré par un salaire. Le praticien du secteur privé, lui, vend un « produit », qui est une visite durant laquelle il fait subir une procédure prédéfinie à son client. Kenneth J. ARROW, Théorie de l’information et des organisations, Dunod, 2000. (Chapitre : Incertitude et économie du bien être des soins médicaux.) Sur MM. Arrow et Krugman : Le marché nuit gravement à la santé.
  • En fait, ce n’est pas tel ou tel donneur d’ordre qui est fiable, mais telle ou telle culture (qui inclut client et fournisseur) : un ancien employé de Michelin a tenté de vendre ses secrets à un concurrent japonais, ce dernier à immédiatement alerté Michelin (Comment l’espion de Michelin a raté son coup).

Le marché nuit gravement à la santé

Paul Krugman découvre qu’une grande partie des Américains croit que le marché peut résoudre les problèmes d’assurance santé du pays, et que la théorie économique est d’accord là-dessus. Or, la théorie économique dit le contraire, depuis longtemps. Il pensait ce résultat connu de tous.

Il a écrit un billet sur le sujet, qui a déclenché une avalanche de commentaires sans précédent. Signe qu’il avait mis le doigt sur une question importante. B.Obama a mis la charrue avant les bœufs. Il a oublié la petite explication qui, une fois comprise, aurait fait que la nation se serait emparée de ses idées. Et il l’a oubliée, parce qu’elle semble évidente au grand intellectuel qu’il est, et que celui qui est réformé ne l’est pas.

Voilà quelque chose de surprenant et de général. D’un côté il est incompréhensible pour l’élite que le peuple ne saisisse pas des choses qui vont de soi. De l’autre, une fois que le peuple a compris, ce qui semblait extrêmement complexe à l’élite, la mise en œuvre de la réforme, devient un non événement. Cela s’explique par la division des tâches dans la société : il y en a qui savent penser et d’autres faire. Voilà aussi la source d’une méprise bien connue : le grand patron pense que ses collaborateurs refusent de mettre en œuvre ses idées, alors qu’ils ne les ont pas comprises, faute d’une explication qui est évidente pour lui. Il en vient à croire que le peuple n’obéit qu’au bâton ou à la carotte.

Mais ce n’est pas tout. Ce qui fonde notre comportement n’est pas du ressort du raisonnement mais de la croyance inconsciente. Par exemple, pour l’Américain le marché est la solution la plus efficace à tous les problèmes humains. Et ça va tellement de soi qu’il ne peut pas concevoir que la science ne l’approuve pas. Le simple fait de laisser entendre que le marché n’est pas une panacée est un véritable tremblement de terre. Mais il faut cette catastrophe pour que la réforme démarre.

Attention. Nouveau paradoxe frustrant. Le tremblement de terre ne donne pas tout de suite un résultat. Car c’est un drame de même nature que celui que subissent les parents des victimes d’un crash aéronautique. On n’est pas dans le domaine de la raison, de la démonstration, mais dans celui du deuil. Ça ne se guérit pas par des mots, mais avec l’équivalent d’une cellule psychologique. Ce n’est qu’une fois que les émotions ont été soignées que la raison prend le relais. Il faut attendre longtemps mais quand elle s’est libérée de l’émotion, le problème est réglé en deux mouvements. Mais ça, c’est incompréhensible pour les intellectuels qui nous gouvernent.

Complément :

  • Le billet de P.Krugman donne un lien vers l’étude originale de K.Arrow.

Que valent les conseils ?

Conversation récente. Beaucoup de gens donnent des conseils, ou des services, que l’on n’est pas prêt à payer. Explication ? Quelques théories :

  1. Selon Kenneth Arrow ce qui est important est gratuit, à commencer par les soins médicaux vitaux. Nous n’avons pas confiance en celui qui est poussé par l’intérêt. (Les conseilleurs ne doivent pas être payés.)
  2. Pour Robert Cialdini, une des lois humaines est de rendre ce que l’on a reçu. Le fait de ne pas respecter cette loi peut sous-entendre que la société se délite, victime d’un individualisme qui ne sait plus que prendre, d’une société de « droits de l’hommes » qui n’a plus de devoirs.
  3. Selon le même plus quelque chose est cher, plus il a de la valeur. Notamment du fait du principe de cohérence : nous apprécions d’autant plus notre achat qu’il a été un difficile investissement. La contradiction entre points 2 et 3, et point 1, s’explique peut-être parce des circonstances différentes. Dans le premier cas, on serait dans la logique de la famille ou de la société comme groupe, dans les deux autres, dans la logique du marché, de l’échange de peu d’importance.
  4. La culture française est une culture d’assistanat : nous n’avons pas l’habitude de payer, tout est gratuit, tout nous est donné par l’état, ou par notre entreprise. Peut-être aussi, il y a l’horreur du secteur marchand : celui qui lui appartient ne peut-être qu’un escroc, il n’a pas besoin qu’on le paie pour s’enrichir.
  5. La culture française est aussi une culture de l’intérêt personnel : le conseilleur tend peut-être à faire ce qu’il croit bon, à répondre au besoin réel plutôt qu’au besoin perçu. Il donne un conseil dont le conseillé ne voit pas la valeur. Par contraste l’Américain cherche à maximiser ses revenus, il se demande donc quelle ficelle tirer pour que son client lui remette ses économies (d’où l’énorme intérêt de l’université américaine pour la manipulation – cf. les travaux de R.Cialdini cité ci-dessus).

Que faire ? 2 solutions observées :

  1. Ne donner qu’à ceux qui peuvent donner. Pour ne pas perdre son temps, il faut vite mettre l’autre en situation de donner quelque chose, même sans valeur. S’il ne fait pas cet effort, l’abandonner immédiatement.
  2. Ce qui est donné, doit avoir une contrepartie, dont le prix rentabilise le don. Dans beaucoup de professions, la vente de produits est précédée par un travail d’expertise gratuit. C’est l’expert qui fait l’intérêt unique que porte le client au fournisseur, mais c’est le produit qui rémunère le service.