Raymond Aron

Faudrait-il réhabiliter Sartre ?

Sartre est le précurseur de l’intellectuel moderne, honni. Et pourtant, je suis surpris de ce que j’en entends dire par l’universitaire anglais (il est fréquemment cité par In our time). Il est vu comme un grand nom de la phénoménologie, quelqu’un qui aurait humanisé les travaux d’Heidegger. Sartre aurait-il mal tourné ?

Ce qui m’amène à Raymond Aron, l’anti-Sartre. En écoutant une émission qui lui était consacrée, j’ai pensé que lui a eu raison. L’URSS était un totalitarisme. Mais qu’aura-t-il laissé, comme oeuvre ?

Une autre façon d’entendre « préférer avoir tort avec Sartre, que raison avec Aron » ? On ne demande pas au philosophe de jouer les Cassandre, mais de faire avancer la pensée, et cela quitte à commettre de grandes erreurs ?

Raison et changement

« On peut dire que le progrès social ou humain ne suit pas le progrès matériel. » Raymond Aron et Pierre Schaeffer s’entretiennent.

Il y a plus d’un demi siècle ils parlaient déjà d’arrêter la croissance et du désenchantement de la jeunesse ! (Un universitaire vient d’utiliser presque les mêmes mots pour parler du malaise ambiant.)

Raymond Aron souligne déjà les difficultés pratiques de changer notre mode de vie. Du Gilet jaune avant la lettre.

Ils s’interrogent aussi sur le pouvoir du penseur de changer le cours de l’histoire. Raymond Aron, un brin optimiste, croit que le professeur influence ses élèves. Il faut vingt ans, en conséquence, pour voir l’effet de sa parole.

Et si leur impuissance était une réclame pour l’étude de la conduite du changement ?

(Une citation de Raymond Aron : « Ce que je déteste en tant que citoyen c’est la capitulation morale. Et ce qui m’était odieux dans les journées de mai 1968, c’était la capitulation morale des prétendues élites devant un mouvement de jeunes gens qui avaient des aspects sympathiques, mais qui en tout état de cause ne devaient pas provoquer cette abdication.« )

L’éducation à la liberté

« Je me demande si l’éducation occidentale crée des hommes libres ou des hommes qui ont peur de la liberté. »

Surprenante observation de Raymond Aron. Il parle de la jeunesse de 68, il la compare aux jeunes Tchèques qu’il vient de rencontrer. (Ils sont, alors, sous la botte soviétique.) Pour lui les Tchèques sont plus libres que les Français. Pourquoi ? Parce qu’ils ont des convictions. Il semble penser que la « permissivité » (curieusement, il utilise un terme anglais) de la société française a empêché ses enfants de se « construire », si bien que loin de revendiquer la liberté, ils en ont peur.

Avec plus d’un demi-siècle d’avance, anticipe-t-il le travail de Boris Cyrulnik concernant les « mangeurs de vent » ?

Le grand paradoxe est que pour être libre, il faudrait commencer par être suffisamment « formaté » par la société. Ce n’est que lorsque l’on a de puissantes valeurs, qu’on a la force de les remettre en cause ? Sans cela, on demande sans cesse de l’aide ?

Mystérieux.

(L’émission de France Culture.)

Faut-il craindre l’avenir ?

68 était le bienvenu pour Raymond Aron. La société gaullienne avait besoin d’un peu de fantaisie pensait-il. Mais il a bien vite déchanté. Cette anecdote que j’ai trouvée dans une étude de la pensée des intellectuels en 68 m’a frappé. Ne pourrait-il pas en être de même aujourd’hui ?
Ne pourrions-nous pas passer de Charybde en Scylla ? Et si, au lieu d’une société un peu plus humaine et solidaire qu’aujourd’hui, nous entrions dans une sorte de nouvel ordre moral ? Un retour de l’inquisition. En fait, je suis trop prisonnier de notre temps. Je n’arrive pas à envisager un scénario vraisemblable. Ce qui n’est pas surprenant, car la société tend à basculer brutalement d’un extrême à l’autre. Il existe cependant quelques scénarios usuels. Par exemple, les gouvernements faibles et sans convictions tendent à adopter, plutôt que de faire l’effort de penser, des idées qu’ils ne comprennent pas. C’est probablement pour cela que le libéralisme a été appliqué par des gouvernements de gauche. En ce sens, ce n’est pas le Front National qui est dangereux. Mais ce que pourrait faire de ses idées un gouvernement acculé, que cela arrange de penser que nous sommes des animaux. Car peut-il reconnaître qu’il est intellectuellement trop paresseux pour mettre en œuvre les idéaux grâce auxquels il a fait carrière ?

C’est sans doute pour cela que John Stuart Mill voulaitque nous choisissions nos élus sur leur capacité à décider, à juger. Mais ces gens existent-ils ? Ou la sélection naturelle de la politique les liquide-t-elle, car trop dangereux ? En tout cas, les élections n’en ont aucun à nous proposer.  

Enquête sur la démocratie

Un livre de Pierre Manent, chez Gallimard (2007). Je comptais y trouver une réflexion sur les penseurs des origines de la démocratie, j’ai eu un assemblage d’articles sans grand projet d’ensemble.

Peut-être n’ai-je pas suffisamment approfondi ? En tout cas, je n’ai pas été passionné. De temps à autres, j’aperçois une idée inattendue, puis rien. Ce que je croyais une montagne devient une souris, et même pas.
Le philosophe français ?
Il y a quelque chose d’étrange chez Pierre Manent, qui se trouve aussi chez Raymond Aron : il étudie des auteurs, en se limitant à leur œuvre, sans chercher à la replacer dans son contexte, et en faisant de cette œuvre une sorte d’effort désespéré et vain. Ce qui me frappe est le contraste entre la vigueur du style, du combat, des livres dont il est question et la fausse gentillesse molle de celui de Manent / Aron, qui semble signifier que tout effort est illusion.
Avec de tels raisonnements, Alexandre serait resté dans ses pantoufles. Comme eux, d’ailleurs.
Dois-je voir dans cette pensée la caractéristique du philosophe français, qui refuse la démarche scientifique internationale, et qui croit que son travail est de construire dans sa chambre des raisonnements par un processus d’enchaînement d’une logique qu’il est le seul à comprendre ?
Quelques remarques, pour (ma) mémoire
  • Éternelle question de Manent : l’Europe et la disparition de la nation, qui semblait pourtant le cadre nécessaire à la démocratie. Et enfin une idée utile : c’est par son absence que l’Europe pourrait arriver à se construire. C’est parce que l’on va découvrir que le monde n’est pas au point, qu’il lui manque quelque chose de vital, qui appartenait à la culture Européenne, que l’Europe va avoir envie de se porter au secours de la planète, et ainsi fondera son projet politique.
Mais, surtout, l’intérêt de Pierre Manent est de donner envie de lire les livres dont il parle.
  • Aristote / Hobes. Aristote semble avoir construit un modèle de société qui sous-entend l’inégalité : les riches et les pauvres, par exemple, méritent d’être riches et pauvres, mais avec des limites. Le mécanisme politique a pour but, à partir de la confrontation des opinions, de maintenir les revendications dans le domaine du raisonnable (et du juste). Mais l’Église catholique disqualifie ce mécanisme : elle prétend au pouvoir absolu. Hobes décide donc de construire la société en partant d’une vérité indubitable : le « droit naturel » de l’homme.
  • Très intéressante biographie de Raymond Aron. Il nie qu’il y ait une « histoire », que l’homme aille dans une direction donnée, ou qu’il puisse choisir une direction (positivisme). La vie de l’homme, c’est la résolution de problèmes locaux, et limités. C’est pour cela que R.Aron a consacré une étude à Clausewitz : la stratégie est l’exercice ultime de la raison.
  • Céline. Une vision désespérée de la société. La seule honnêteté serait d’aller au fond de sa propre abjection, « au bout de la nuit » ? Un nouvel écho aux idées de Rousseau ?
  • Péguy : quel style, quel panache ! Voilà quelqu’un qui écrit comme il vit, et comme il pense ! Tant de liberté paraît effrayer Pierre Manent, qui semble dire qu’il y a tout de même dans ces écrits beaucoup de choses qu’il n’est pas bien de penser.
Compléments :

Portrait du philosophe français

J’ai dit ailleurs que le paradoxe permettait de comprendre la logique qui guidait un homme, ou un groupe humain. Depuis quelques années le philosophe français me propose beaucoup de paradoxes. Voici l’état actuel de la modélisation qui me permet de les expliquer.

  • Je crois avoir compris que la philosophie est vue comme une sorte de socle qui forme la pensée et permet d’aborder d’autres disciplines. L’équivalent des mathématiques pour les ingénieurs. Raymond Aron, Émile Durkheim et Claude Lévi-Strauss, par exemple, étaient des philosophes.
  • Le travail du philosophe semble être un travail de raisonnement solitaire. Il part de textes et en fait des développements subtils. Un peu comme un mudicien de Jazz. Ces développements suivent sûrement des règles précises : l’amateur sait les apprécier. Mais ces règles ne sont pas celles de la science, qui veut que tout raisonnement tienne compte d’autres résultats scientifiques, et que toute prédiction puisse être testée.
    Exemple : Traité de l’efficacité de François Jullien. Il donne une vision de la Chine caricaturale et partiale, qui ne correspond pas à ce qu’on peut en voir par ailleurs. Quant à La civilisation chinoise de Marcel Granet, qui semble demeurer un fondement de l’école sinologique française, un de ces critiques étrangers la traitait de « poésie ». Marcel Granet aurait rejeté tout autre moyen d’étude de la civilisation chinoise que les textes anciens (en particulier l’archéologie).
  • En regardant un texte d’introduction à Kant, j’en suis arrivé à la conclusion que ce n’était pas un texte d’introduction. En effet, on y développe une interprétation de l’œuvre de Kant qui n’est pas compréhensible sans études préalables. En fait, l’enseignement de la philosophie doit venir de la parole du maître. Une parole complexe, sans concession, que seuls quelques élus arrivent à pénétrer (ou à répéter ?). Je m’interroge. Est-ce que la philosophie telle qu’elle est enseignée en France est un savoir ? Ou est-ce un moyen de sélection ? Le moyen d’entrer dans un monde à part, celui de l’intellectuel ? Un monde qui, comme celui de la chevalerie, a des règles extrêmement complexes, qui n’ont qu’une relation lointaine avec son objectif apparent (la guerre pour la chevalerie) ? D’ailleurs, le philosophe n’a-t-il pas un langage propre ? Un langage précieux et recherché (il adore le « dès lors »), mais qui ne correspond à rien de ce qui a fait la gloire de la littérature française.

Comme le chevalier, le philosophe français est menacé par la rationalité, avec laquelle il ne peut se mesurer. Peut-il lui arriver ce qui est arrivé à l’Ancien régime ? Tocqueville déplorait l’élimination par la démocratie des êtres exceptionnels qui l’avaient précédée. Il ne restait plus que des médiocres. En est-il de même du philosophe français ? Il représente une richesse qui nous est inaccessible, et que nous menaçons faute de la comprendre ?

Pourra-t-il s’adapter au monde moderne, et nous faire profiter de ses traditions, ou disparaîtra-t-il comme les Incas, les indiens d’Amérique, la noblesse d’Ancien régime et la chevalerie ? Dans le changement qui lui est nécessaire, a-t-il besoin d’un « donneur d’aide » ?

Compléments :

  • GRANET, Marcel, La civilisation chinoise, Albin Michel, 1994 (première édition 1928).
  • JULLIEN, François, Traité de l’efficacité, Le Livre de Poche, 1996.
  • BILLETER, Jean-François, Contre François Jullien, Alia, 2006.
  • LACROIX, Jean, Kant et le Kantisme, Que Sais-je ?, 1966.
  • Sur les règles de la chevalerie, qui semblait considérer la bataille comme une partie d’échecs (dont la règle est de tuer le roi adverse) : DUBY, Georges, Le Dimanche de Bouvines, 27 juillet 1214, Gallimard 1985.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, De la démocratie en Amérique, Flammarion, 1999.
  • La technique du paradoxe : Démocratie américaine.
  • Sur le rôle du donneur d’aide dans le changement : Tigre tamoul.

Religion et changement

Benoît XVI est en France. Puis-je dire quelque chose sur la religion ?

L’ethnologue Bronislaw Malinowski dit ceci de la religion :

  • La magie complète la technique : si un phénomène n’est pas bien maîtrisé (les éléments naturels par exemple), la magie apparait. Elle élimine la frustration de l’impuissance.
  • La religion, elle, guide l’homme dans ses choix de façon à ce qu’ils servent l’intérêt du groupe. « La religion met son tampon sur l’attitude culturellement importante et la décrète par une promulgation publique ». Par exemple, la société humaine est aux prises avec un événement qui peut la disloquer. Un de ses membres va mourir. Risque : céder à la panique. La religion vient à son secours en expliquant qu’il y a une vie après la mort.

Durkheim estimait que ce qui expliquait la religion était la vénération de l’homme pour des forces qui le dépassaient. Le Dieu de Durkheim était-il la société comme le pensait Aron ? Ou croyait-il pas plutôt que ce que vénérait l’homme était ce que la Théorie de la complexité appelle les « propriétés émergentes » qui apparaissent lorsque l’on met ensemble des hommes (voir l’idée de Malinowski, ci-dessus) ? Il dit :

Nous avons montré quelles forces morales elle développe (la société) et comment elle éveille ce sentiment d’appui, de sauvegarde, de dépendance tutélaire qui attache le fidèle à son culte.

Exemple : « main invisible » d’Adam Smith. Les commerçants ont été fascinés de découvrir que sans qu’ils aient rien à faire, les prix des biens semblaient se fixer, comme par miracle, et réaliser un optimum. « [Adam Smith] a virtuellement fondé une religion séculière – l’individualisme – et La richesse des nations est devenue sa bible » dit Léo Rosen dans un texte dont j’ai perdu la référence (A modest man named Adam Smith).

Compléments :

  • On peut dire la même chose d’une entreprise : qu’il pleuve ou qu’il vente elle tend à maintenir la même rentabilité. Ce qui est désagréable au dirigeant : à chaque fois qu’il veut augmenter cette rentabilité, tout se conjugue pour le contrarier. Résistance au changement…
  • MALINOWSKI, Bronislaw, Magic, Science and Religion and Other Essays, Waveland, 1992.
  • DURKHEIM, Emile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 2003. Pour une introduction simple et efficace : PRADES José A., Durkheim, Que sais-je ?, 1990.
  • ARON, Raymond, Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967.

Gemeinschaft ou Gesellschaft

Comment réaliser un contrôle efficace sans étouffer l’individu ?

Un échange avec Phyrezo sur la culture allemande me remémore un sujet traité dans mon livre les gestes qui sauvent.

Lorsque l’on observe l’entreprise allemande et l’entreprise anglaise on aperçoit une énorme différence. L’une fait passer ses personnels par un sas d’intégration, l’autre pas. Mais, après quelques années, l’allemand est lâché dans la nature, sans contrôle. Alors que les structures de contrôle de l’entreprise anglaise sont énormes (cf. le contrôle de gestion).

  • D’un côté, contrôle par la culture, par la règle implicite, qui entre dans l’inconscient collectif.
  • De l’autre, contrôle par la règle explicite.

On retrouve un débat qui a marqué la sociologie allemande d’il y a un siècle et plus : Gemeinschaft ou Gesellschaft ? Communauté (solidarité de groupe) ou société (individus liés par contrat) ?

  • L’individualiste va naturellement vers le second. Mais, par définition, il fait ce qu’il veut. Pour s’assurer qu’il sert l’intérêt du groupe, il faut le contrôler. D’où dérive vers un modèle policier de surveillance. Hier encore j’entendais à la radio que des communes anglaises utilisaient des enfants pour dénoncer les contrevenants à l’ordre public (de la crotte de chien, à la voiture mal garée). Pour l’entreprise, on arrive à une organisation naturellement inefficace : on contrôle plus qu’on ne produit. D’où modèle taylorien, qui donne à chacun un programme (la procédure taylorienne).
  • Le modèle de contrôle culturel allemand est étouffant, pour tous ceux qui l’ont testé.

Pour ma part, ma vieille expérience me fait croire qu’il existe une voie intermédiaire. La technique de « l’ordinateur social » qu’étudient mes livres (surtout transformer les organisations).

  • Elle vise à créer des lois partagées, implicites. Mais uniquement quand il le faut. La conformité demandée à l’individu se réduit à ce qui est strictement utile à l’efficacité de l’entreprise.
  • Le processus suivi est une sorte de débat « démocratique » : la mise en œuvre du changement ne peut démarrer si tout le monde n’est pas d’accord (pour des raisons évidentes). D’où mon intérêt pour le procès par jury anglo-saxon, qui est basé sur l’unanimité.
  • L’ordinateur social n’est pas un processus mou, « politiquement correct ». Il va très vite. Comme le demande l’économie.

Références :

  • TONNIES Ferdinand, Community and Society, Transaction publishers, 1988.
  • ARON, Raymond, La sociologie allemande contemporaine, Puf, 1961 (première edition 1935).
  • SORGE, Arndt, WARNER, Malcolm, Manpower Training, Manufacturing Organisation and Workplace in Great Britain and West Germany, British Journal of Industrial Relations, Novembre 1980.
  • Sur la dérive policière anglo-saxonne : Terrorisme et Angleterre.
  • Justice américaine (procès par jury).
  • Sur la manière dont l’anglo-saxon voit le contrôle par la culture : Totalitarisme et management.