Hannah Arendt, rejet de la science et Pygmées

Parmi les provocations d’Hannah Arendt, il y a ce qui m’apparaît comme un rejet de la science. Mais, peut-on s’opposer à un mouvement aussi puissant ? Ne répond-il pas à une sorte de besoin irrépressible de l’homme ? me suis-je demandé. (L’affaire n’est pas aussi claire : elle traite Heidegger, qui voulait revenir à une sorte de Moyen-âge, de « dernier des romantiques ».)

Son argument : l’homme est conditionné par son environnement. Ce qui fait l’homme est une communauté. La vérité est définie par ce que ce groupe est d’accord pour dire qu’elle est vraie. A partir du moment où l’homme, à cause de la la lunette de Galilée, a découvert ce qu’il ne pouvait pas voir, et a commencé à douter de ses sens, c’était fini. La vérité n’était plus celle du groupe. Elle lui était extérieure. L’homme n’était plus homme.

Mais voilà que je me suis mis à discuter avec un ethnologue. Il a vécu chez les Pygmées. Et je comprends que les Pygmées partagent le point de vue d’Hannah Arendt. En effet, on a des preuves qu’ils ont renoncé à une forme de progrès (la métallurgie). Mieux, ils ont mis en pratique une idée qui semble capitale chez Hannah Arendt : le monde comme un ensemble de communautés. La forêt serait un écosystème de communautés, humaines ou animales. Chaque communauté connaît les lois du comportement des autres et agit en fonction. Pour le reste, rien de ce qui nous tourmente (par exemple la peur de la mort) ne trouble le Pygmée. Son bien suprême est la joie de vivre. Ou était. Car il a été liquidé par le progrès, qui a abattu sa forêt.

Hannah Arendt et la provocation

Les prises de position d’Hannah Arendt ont quelque-chose d’extraordinairement choquant. Par exemple, elle accuse Marx d’avoir glorifié le travail, d’en avoir fait la principale valeur de la société. Or, le travail c’est l’esclavage ! Les Grecs l’avaient bien compris, dit-elle. Mais, ce n’est pas ce que voulait faire Marx ! Il cherchait, probablement, à défendre le prolo, l’opprimé, en montrant que sans lui la société crèverait de faim. Le travailleur, méprisé jusque-là, devait être respecté. Il était essentiel.
Elle a fait pire. Parmi ses faits d’armes, elle a (implicitement) accusé les Juifs d’avoir collaboré avec le pouvoir nazi, et elle a défendu la ségrégation aux USA. Le choc qu’elle a provoqué a été d’autant plus fort que ses arguments n’ont pas été entendus. Par exemple, en ce qui concerne la ségrégation, elle pense, avec les sciences humaines, que c’est la communauté qui fait l’homme. Par conséquent extraire une personne de sa communauté, pour la faire entrer dans une communauté prétendument supérieure (le Noir qui étudie chez les Blancs), est la pire des oppressions. C’est une destruction de l’individu. 
Hannah Arendt évoluait dans un monde théorique. La réalité humaine n’y était pas présente. Elle n’avait pas compris que l’homme n’est qu’émotion. Et que la conduite du changement, c’est passer de l’émotion à la raison. J’ai enfin trouvé un désaccord entre elle et moi. 

Hannah Arendt et moi

Au fond, j’ai une très curieuse relation à Hannah Arendt. J’ai lu son livre sur le totalitarisme il y a une dizaine d’années. Il ne m’avait pas ému. Ce qu’il décrivait était ce que je voyais tous les jours. L’entreprise fonctionne comme une meute, soumise au bon vouloir de son patron, qui la restructure à sa guise. J’avais déjà noté le phénomène à mon entrée au cours préparatoire (CP). La classe avait déjà un leader, un petit bonhomme hyperactif, qui en faisait ce qu’il voulait.

Peu après le livre sur le totalitarisme, j’ai acheté la Condition de l’homme moderne. Mais je me suis vite arrêté. Car j’y ai perçu un grave danger. J’y ai vu un raisonnement extraordinairement élégant. C’était le signe certain des menaces du jeu de l’esprit qui se perd dans les plaisirs gratuits de son propre fonctionnement. Ce que les démonstrations de mathématique et les raisonnements philosophiques ont en commun. Je gardais donc le livre pour le jour où mon corps m’aura trahi.

Ce qu’il y a d’extraordinairement étrange dans cette affaire, c’est que je viens de découvrir que je rejetais l’œuvre d’Hannah Arendt au nom d’un des principes qui lui tiennent à cœur. Elle s’est toujours battue contre le mal absolu de l’introspection !

En y réfléchissant, il me semble que c’est la maladie professionnelle de la philosophie, et, plus généralement, de la pensée. Pour parvenir à penser, il faut se retirer du monde. Il faut le voir de l’extérieur. Il faut s’abstraire de ses règles, qui contraignent notre esprit. (Rien de neuf : les Grecs disaient comme moi, il y a 2500 ans, au moins.) Mais, alors, il y a le risque de se faire piéger par les délices de l’abstraction, de la « raison pure ». Il faut être capable de s’en tirer pour revenir au monde. Et ce va et vient est douloureux. Avant de rencontrer Hannah Arendt, je le représentais comme le bond du dauphin, qui passe de l’eau froide et sombre à l’air brûlant et lumineux. Ou encore comme ma difficulté à m’y retrouver entre les personnalités de mes parents, l’un étant penseur contemplatif, et l’autre être d’action. Et moi l’un ou l’autre, alternativement.

Politique et esclavage

Tirant le fil de ma pensée, j’en arrive à me dire que le précédent billet de cette série a quelque chose d’idiot. Je reproche au Français de se comporter comme la CGT, de n’être capable que de condamner, jamais de proposer quoi que ce soit de constructif. Autrement dit de ne pas faire de « politique » (politique = action pour faire avancer la nation). Mais, cela prend beaucoup de temps ! J’en suis un exemple. Au fond, ce blog est la matérialisation de mon action « politique ». Et il est devenu (du moins, en ce qui concerne la collecte de la matière qui l’alimente) le cœur de ma vie. Et je parviens, difficilement certes !, à combiner mon travail avec cette réflexion ! Tout le monde n’a pas cette chance. 
D’ailleurs, ça ne s’arrange pas. Ne nous dit-on pas de « travailler plus » ? The Economist, par exemple, le répète sans cesse. Or, Hannah Arendt oppose travail (physiologique) avec action (politique). Le propre de l’homme digne de ce nom est l’action, le politique. Le travail, c’est pour l’animal, « bête de somme », ou l’esclave, chez les Grecs. J’en arrive donc à me demander si l’on n’a pas voulu nous asservir. Et si, pour cela, on s’était emparé du politique, fonction de direction, en nous rejetant dans les fonctions d’exécution ?  Pour réussir, ne suffisait-il pas d’appeler « travail » l’action politique favorable aux intérêts de l’élite, et « oisiveté », la nôtre ?  Mais, comment créer une société sans esclaves ?
  • Faire accéder tout le monde au politique. C’était probablement l’idée de la IIIème République. La mission de l’Education nationale. Mais, je ne suis pas sûr que ce soit suffisant. Si j’en juge par ma propre expérience, développer une conscience politique demande énormément de temps (une vie). Et il est difficile d’agir correctement : je découvre sans arrêt que ce que je croyais était faux.
  • Seconde idée : « changer pour ne pas changer ». Trouver un moyen d’amener la société à se développer d’une façon à ce que la tentation de parasitisme du politique par l’intérêt particulier soit mise au profit de la société. Il n’est pas impossible que c’ait été le cas après guerre. Alors, le développement économique était tel que l’utilitariste avait mieux à faire dans l’entreprise que dans la politique.

Michel Serres contre Hannah Arendt

Michel Serres m’avait réconcilié avec le monde, mais Hannah Arendt a ramené mes idées noires. Ma lecture des ouvrages traitant de l’évolution de la société me fait croire, en effet, à une tentation d’oppression de l’homme par la société. Ce qui est aussi son idée.
Plusieurs hypothèses me sont venues en tête pour expliquer ce phénomène. La première est que cette oppression est une loi de la nature. Le rôle du constituant n’est-il pas d’être asservi au tout ? Ne faisons-nous pas souffrir nos cellules ? Mais il est aussi possible que la société humaine obéisse à un principe dangereux. La « banalité du mal » d’Hannah Arendt ? Mon exploration de la sociologie des organisations m’a fait aller de surprise en surprise. D’abord, j’ai découvert que je parlais comme la pensée chinoise. Puis j’ai compris que je rejoignais aussi la pensée allemande d’avant guerre. Son originalité était en effet d’avoir exploré la dimension sociale de la vie. Maintenant, je comprends, à ma grande surprise, que les plus avancés dans les sciences de la société sont les Anglo-saxons. Non seulement, les sciences de la manipulation sont étudiées dans les universités, mais The Economist est un champion de la technique du paradoxe, fondamentale dans l’art du changement. Ce qui est, en soi, un paradoxe : les Anglo-saxons ne sont-ils pas des individualistes forcenés ? Certes. Mais la contradiction n’est qu’apparente. Et s’ils avaient poussé si loin la science de la société pour mieux la manipuler ?

J’en arrive à une idée inattendue. Hannah Arendt oppose communauté et société. Et si la communauté était l’héritière de celle des chasseurs / cueilleurs ? Ils étaient à la fois égaux et solidaires, et se voyaient comme une partie de la nature. Et si la société était héritière de l’invention de l’agriculture ? Celle-ci a permis à des groupes humains relativement disparates de vivre en grande partie isolés de la nature. Ils réagissaient aux crises naturelles, d’autant plus violentes que cet isolement avait caché leur approche, de manière défensive. Or, le moyen le plus simple pour répondre à une crise n’est pas de chercher ce qui l’a causée pour pouvoir en tirer parti, mais de demander à la communauté humaine de l’absorber. Autrement dit, de demander à l’homme de changer, et non à la société. Et si l’invention de la société par les agriculteurs avait aussi été celle de l’exploitation de l’homme par l’homme ? (à suivre)

(Mes idées sur les chasseurs cueilleurs et la société viennent d’ici, et d’ici, où l’on voit aussi que le mal est un principe d’organisation sociale pour les Anglo-saxons ; les sciences de la manipulation sont étudiées, notamment, par le professeur Cialdini, un des favoris de ce blog.)

Hannah Arendt

Je me suis interrogé sur Hannah Arendt : haïssait-elle le monde ? Je ne pouvais pas plus me tromper. Sa devise était « amour du monde » ! Hannah Arendt m’a certainement donné une grande leçon. Une leçon qui est peut-être au centre de sa pensée. Mon erreur n’était pas dans l’interprétation de son livre, mais dans celle de ses intentions. Voilà ce qui arrive lorsque l’on est intellectuellement paresseux. La paresse intellectuelle est le mal banal qui nous entraîne sur la pente douce du mal absolu.
Le plus étrange est qu’à mesure que je lisais la vie d’Hannah Arendt, je découvrais qu’elle a écrit ce blog. Apparemment, à probablement pas grand-chose près, nous avons les mêmes obsessions. Toujours est-il que la pensée d’Hannah Arendt est étonnamment explosive. Elle contredit tout le prêt à penser moderne. Elle a révélé à la société de son temps ses petits arrangements coupables. Comme moi, celle-ci a réagi brutalement.

Eichmann et la banalité du mal
Il n’est pas étonnant que les déclarations d’Hannah Arendt sur Eichmann aient été mal reçues ! Ce n’est pas ce qu’elle écrit d’Eichmann qui compte. (Eichmann est un pauvre type qui n’avait pas les capacités de comprendre ce qu’il faisait.) Mais c’est son opinion sur l’attitude de la communauté juive. Hannah Arendt dit d’elle ce que l’on dit de la France : son élite dirigeante a facilité le travail des nazis. Et cela en pensant faire le bien, ou un « moindre mal ». Or cette élite dirige Israël ! Et le procès Eichmann est une manœuvre politique de Ben Gourion, qui par ailleurs a des accords avec l’Allemagne (qui lui livre des armes).
On entre de plein pied dans la théorie d’Hannah Arendt. L’homme est conditionné par sa communauté. Les nazis ont réalisé le mal absolu en détruisant les conditions qui font de l’homme un homme digne de ce nom. C’est pour cela que tous les peuples ont réagi de la même façon à leur influence. Le seul antidote au mal est la pensée et le jugement. C’est à la fois le doute quotidien, le refus du prêt à penser et des bons sentiments. Mais aussi chercher, contrairement à ce qu’a fait le monde d’après guerre, à comprendre pourquoi nous avons basculé dans le mal absolu. Tant que nous ne connaîtrons pas les causes du totalitarisme, il nous menacera.

La société contre le politique
J’avais correctement compris que la grande affaire d’Hannah Arendt est la lutte entre la société et le politique. Le politique doit s’entendre au sens grec du terme. C’est le débat dont émergent les directions que doit suivre la cité. C’est ce débat permanent entre égaux qui fait l’homme. L’homme a donc besoin d’une « pluralité » d’hommes pour se constituer. Il ne peut devenir lui-même que par « l’action » au sein d’une collectivité. Le droit de l’homme premier est donc d’être membre d’une communauté.
L’évolution historique de la société la montre occupée à détruire le politique, afin de faire de l’homme une chose gouvernée par ses besoins physiologiques. Exemples ? La glorification du travail par Marx, travail qui jusque-là était l’apanage des animaux ; l’égalité des femmes, qui si elle ne s’inscrit pas dans un combat politique servira une forme d’asservissement. (Autre exemple : l’attaque récente contre l’Etat et les politiques, au nom du marché ?)

Science du politique
Hannah Arendt voulait établir une science du politique. Je ne sais pas si elle a réussi. En tout cas, voici quelques idées que j’ai retenues.
Comme Kant, et contrairement à Hegel, elle pense qu’il n’y a ni fatalisme, ni détermination. L’histoire n’est pas écrite, c’est l’action quotidienne qui la fait. Comme Kant, elle est contre la raison pure, et pour la raison pratique. Elle oppose la « vérité des faits », à la raison. La raison nous enthousiasme pour des idées abstraites, coupées du sens commun qui se construit par la discussion. C’est au nom de ces idéologies que l’homme détruit l’homme. En revanche, les hommes ou les sociétés possèdent au fond d’eux une richesse qui leur est particulière (par exemple l’idée du politique chez les Grecs ?). C’est elle qu’il faut préserver. C’est l’interaction de ces « richesses » humaines qui permet la créativité du débat politique.
Le totalitarisme commence par une combinaison élite / masse. L’élite pense de manière mécanique. Elle suit une idéologie. La masse, si je comprends bien, diffère du peuple en ce qu’elle est faite d’individus indistincts, il n’y a plus de communautés. Elite et masse ont en commun, donc, de ne pas penser, de ne pas être capables de juger. Juger ne demande ni un haut intellect, ni une connaissance des sciences de la morale. Mais un questionnement systématique, une conversation permanente avec soi-même, et la volonté de prendre des décisions avec lesquelles ont pourra vivre. De manière plus technique, Hannah Arendt pense que juger, c’est se vider (de ses préjugés). On voit alors le bien et le mal, comme on voit le beau et le laid en art. (D’où référence aux travaux de Kant sur l’esthétique.)
L’éducation est un sujet important. De même que chaque action est une renaissance et une réinvention de la société, l’enfant est la source ultime d’innovation. Il ne doit donc pas être endoctriné. Ses différences, sa connaissance de la culture à laquelle il appartient et sa capacité à raisonner doivent être développées (idées de Herder).
La reconnaissance de l’importance du groupe comme condition nécessaire de l’être humain pose un problème curieux. Elle contredit la prééminence des droits de l’homme, puisque ceux-ci sous-entendent que l’individu est une sorte d’électron libre. En outre, pas de droits de l’homme (ou de la femme !) sans communauté pour les faire appliquer. Elle semble dire qu’une société est un assemblage de communautés. Les communautés sont des êtres moraux qui ont leurs droits. Aucune ne doit dominer les autres (comme l’UE, au fond). L’assimilation par une communauté supérieure de communautés subalternes (les Juifs en Allemagne d’avant guerre, les noirs aux USA) doit être combattue.
Autres idées curieuses. L’ambiguïté. Lorsqu’aucune solution proposée n’est satisfaisante (assimilation ou sionisme dans le cas d’Hannah Arendt), il faut naviguer entre les deux. Pensée systémique ? La non-violence, aussi. Hannah Arendt pensait que la violence était une manifestation d’impuissance. Qu’en cas de difficultés, il fallait sonder les ressources de la non-violence en premier.

Hannah Arendt le néoconservatisme et la pensée française
On finit dans l’anecdote. Contrairement à ce que je pensais, Hannah Arendt était anti-neocon. Mouvement dont elle a rencontré les fondateurs en Allemagne (Leo Strauss). Pour elle, les néoconservateurs combattaient le totalitarisme par le totalitarisme. Plus exactement, ils faisaient de la démocratie un concept totalitaire.
Hannah Arendt connaissait très bien la France, pour y avoir vécu. Elle a soutenu Daniel Cohn-Bendit, dont les parents avaient été ses amis. Elle pensait qu’en voulant secouer la rigidité des règles administratives de son université, il avait failli faire tomber un Etat étrangement fragile. Pour elle, le plus grand penseur français était Camus. Quant à Sartre c’était une sorte de néant. Une pensée pseudo hégélienne incohérente, qui s’était raccrochée au Marxisme, avec lequel elle n’avait rien à voir, pour pouvoir dire quelque chose.

Et si l’entreprise française était dysfonctionnelle par construction ?

Un exemple d’un exercice que je demande à mes élèves. C’est l’exercice du paradoxe : repérer un comportement bizarre ; l’expliquer par une logique qui n’est pas la nôtre. Un truc ? Commencer par une explication négative (idiotie), puis passer à une explication positive (dans les mêmes conditions, j’aurais fait pareil).

Que donne l’exercice ? Lorsqu’il est appliqué à l’entreprise, il la montre ridicule. Par exemple, pourquoi, pour ne pas perdre leurs congés, les contrôleurs de gestion de telle société sont contraints à les prendre en mai ?!
Voici deux explications proposées par moi. L’une positive, l’autre négative.
  • Explication positive. Conséquence de « l’organisation » sociale. L’activité collective est organisée par des règles. Et ces règles ont des exceptions. Mais, c’est un moindre mal. C’est ainsi que nous avons inventé le feu rouge. Le feu rouge est une bonne idée, mais, de temps à autres, il nous force à nous arrêter alors qu’il n’y a pas un chat dans la rue. Idem pour les entreprises et leur organisation.
  • Explication négative. Elle vient du professeur d’organisation Jean-Pierre Schmitt. Selon lui, l’entreprise française est conçue « par des ingénieurs (non formés à l’organisation) ». Il entend par là des théoriciens ne connaissant rien à la réalité. Résultat ?  Une organisation du travail théorique, inadaptée, pas conçue pour l’aléa, insensible à l’évolution de son environnement concurrentiel. Ce handicap monstrueux doit être compensé par l’exploit permanent des opérationnels (le fameux « mode pompier »). C’est un miracle non durable. En particulier parce que l’entreprise est quasiment incapable de changer (au mieux douleur, coût et improvisation) ou de croître.
Cette explication est aussi celle de Platon. Il disait que nous devions organiser la société selon des principes abstraits, que nous trouverions dans notre tête. Hannah Arendt pensait qu’il avait tiré cette idée de l’expérience de l’artisan, qui est guidé par l’idée de l’objet qu’il veut fabriquer. Certes, mais elle résulte d’une vie de pratique. Et s’il fallait que nos ingénieurs commencent par connaître la réalité avant d’avoir des idées ? (Est-ce ce que Hannah Arendt entend par vita activa ?)

Hannah Arendt et le mal

Décidément Hannah Arendt est dans l’air du temps. Je la lis, Margarethe von Trotta lui consacre un film, France Culture en parle. La question est celle du mal. Qui fait le mal, l’homme par nature, la société… ?

Pour ma part, je crois que l’homme n’est ni bien, ni mal. Il est complexe. Il est lui. C’est la société qui décide du bien et du mal. C’est ce qu’elle croit bien ou mal pour son équilibre à elle. Le sociologue Robert Merton explique très bien la chose. La société nous fixe des objectifs et les moyens de les atteindre. Nous sommes « conformes » si nous respectons les uns et les autres.

Un mauvais dosage peut produire une délinquance massive. C’est le cas lorsque l’entreprise nous conditionne à la consommation par sa pub et Hollywood, tout en nous privant de boulot pour augmenter ses revenus. Durkheim aurait parlé d’une délinquance pathologique et nous aurait enjoints d’agir. L’Allemagne d’Hannah Arendt, pour sa part, avait peut-être conditionné sa population à haïr l’humanité. Ce qui était conforme pour elle ne l’était pas pour nous. 

Hannah Arendt ou la haine de l’humanité ?

C’est Alain Finkielkraut qui m’a fait lire Hannah Arendt (billet précédent). J’avais été frappé par une discussion qu’il a eue avec Michel Serres. Et, comme il ne peut pas faire une phrase sans citer Hannah Arendt, j’ai voulu connaître celle qui l’inspirait. Voici  des questions que je me suis posées en lisant Hannah Arendt. (PS. Une analyse complémentaire montre que je suis hors sujet, à 180°. La raison d’une erreur aussi complète est une question extrêmement intéressante…)

La philosophie comme rationalisation ?
Depuis que je m’intéresse à la philosophie, elle me paraît une rationalisation des conditions de vie de ceux qui la conçoivent. N’est-ce pas le cas pour Hannah Arendt ? Ne crée-t-elle pas une théorie à l’image de la communauté d’intellectuels dans laquelle elle a vécu en Allemagne ?

Héritage de la pensée allemande ?
L’Allemagne d’alors refuse le progrès et les Lumières. Et Heidegger, le maître d’Hannah Arendt, recherche l’âge d’or dans une Grèce fantasmée, dont l’Allemagne serait l’héritière.

Apologie d’une élite irresponsable ?
Si je lis correctement, seul un petit nombre peut porter le titre d’homme. Le reste n’est que bêtes de somme. Et cette élite me paraît avoir tendance à l’irresponsabilité. Les conséquences de son action ne sont-elles pas imprévisibles ? Face à cette imprévisibilité Hannah Arendt parle de « pardon » et de « promesse ». Le pardon (comme celui qu’elle a donné à Heidegger ?) casse apparemment la chaîne des conséquences que pourraient avoir, pour son auteur, un acte malencontreux. Quant à la promesse, il ne semble pas que ce soit un engagement de limiter les externalités négatives de ses actes, une forme de responsabilité, mais un pacte entre élus, qui les rendent solidaires. Ainsi, peut-être, ne peuvent-ils pas se plaindre de ce qu’engendrent leurs actes ? Quant au reste de l’humanité, bestiale, elle n’a rien à dire ?

Justification du néoconservatisme américain ?
J’ai lu que les élèves d’Heidegger, notamment Léo Strauss, ont été les maîtres à penser des neocon américains. L’œuvre d’Hannah Arendt dit effectivement, comme le neocon, qu’il faut croire en la vérité qui est en nous, qu’il faut nier le relativisme.
Je ne suis pas certain qu’elle ait prévu les conséquences de ses idées. Car ce que nous avons au fond de nous est différent d’une personne à l’autre (il est conditionné par notre environnement social). C’est donc la recette de l’intolérance et de l’affrontement. D’ailleurs, le Dieu du neocon n’était-il pas le marché, l’ennemi d’Hannah Arendt ?

Et si la condition de l’être humain était le progrès ?
Avant de lire Hannah Arendt, je n’étais pas loin d’être d’accord avec elle. L’espèce menaçait d’asservir l’homme. J’en suis moins sûr maintenant.
La Grèce à laquelle fait référence Hannah Arendt ne me semble pas avoir existé. Au mieux elle correspond à un bref épisode au temps de Périclès. Ce fut la victoire de l’individualisme et de la raison, le chaos, et l’amorce du déclin pour Athènes. D’où la réaction socialiste de Socrate et Platon. Je me demande, d’ailleurs, si notre histoire n’est pas là. Des moments de révolte individualiste, qui menace d’extinction le groupe. Puis la réaction de celui-ci, qui remet l’individu au pas.
Je me demande aussi si la pensée allemande d’avant guerre et celle d’Hannah Arendt n’expriment pas une forme de haine de l’humanité. En effet, il me semble, avec les Chinois, que ce que nous appelons « progrès » n’est autre qu’une évolution naturelle et inéluctable. Pour autant ce mouvement ne contredit pas ce qui fait l’originalité de l’homme selon Hannah Arendt. En effet, comme un nageur dans un courant, l’homme doit utiliser ses capacités « supérieures » pour se diriger, et tirer parti de la force qui l’entraîne. 

La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt

Condition de l’homme moderne (Pocket, 2001). Voici un livre qui me pose bien des questions. Que veut réellement dire Hannah Arendt ? Parle-t-elle à une élite, seule capable de la comprendre ? J’ai essayé de me renseigner. Mais les jugements aseptisés que je lis chez les philosophes qui traitent de son œuvre ne me vont pas. La suite est une interprétation non autorisée et tendancieuse.

Une question fondamentale : qu’est-ce qui fait de nous des hommes ?
A l’origine du livre est une question que nous ferions bien de nous poser, en urgence : qu’est qui fait de nous des hommes, et pas des légumes ? Tout le livre est bâti sur une hypothèse fondamentale : « l’homme » digne de ce nom a des caractéristiques uniques ; elles lui sont données par son environnement (il est « conditionné » pour être un homme).
La question est extraordinairement importante, parce que si elle a effectivement une réponse, elle peut détruire d’entrée de jeu certains projets de société. En particulier le dernier que nous ayons subi : construire la société sur le principe du marché.

L’âge d’or : la Grèce (Athènes ?) présocratique
L’homme semble avoir connu un instant d’épanouissement exceptionnel : la Grèce présocratique. La réponse à notre question s’y trouve. L’homme, digne de ce nom, est fait par l’action « politique ». Les affaires de la cité (la polis de politique) sont décidées par un débat au sein d’une petite élite d’égaux. Ils ne travaillent pas, ils ne sont que parole et action. Ils se sont élevés au dessus des appétits vils. Leur objectif ? L’immortalité. Celle de la cité, et de leurs actions, qui produisent cette immortalité. Autrement dit, la gloire.
Sans dimension collective rien n’est possible. C’est elle qui définit la réalité. (La réalité est ce sur quoi s’accorde le groupe.) C’est surtout elle qui permet à l’homme d’être un homme. Son identité se révèle, a posteriori, par les résultats que son « action » a eus, au cours de sa vie. Donc de ce qu’en a fait le groupe. Point essentiel, et inquiétant : le résultat de l’action est imprévisible. Et agir, c’est naître, puisque c’est dans l’action que se construit l’identité.
Mais, cette action politique n’est pas tout. Au dessus d’elle, après elle, il y a la « contemplation ». L’homme, arrivé à un certain stade de son développement personnel, va aller chercher la vérité au fond de lui-même, dans son « esprit ».
Au bas de la pyramide du développement humain se trouve le travailleur, esclave chez les Grecs. Il obéit exclusivement aux exigences physiologiques. Un rien au dessus est l’artisan. Lui, au moins, produit des objets, donc du un peu durable.

La chute, sans fin, de l’homme déchu
L’histoire humaine est celle de la lutte entre l’homme et l’espèce. Cette dernière veut décérébrer l’homme. En faire un corps. Et elle n’en finit pas de gagner.
Sa victoire commence avec Socrate, premier socialiste. Platon rêve d’un monde d’artisans. La religion catholique vide la contemplation de son sens, en la démocratisant. Mais le pire est la science. Avec Galilée et son télescope (victoire de l’artisan), l’homme découvre un monde nouveau. Il se met à douter de ses sens. Or c’étaient eux qui faisaient la véritable réalité. Du coup, il sombre dans le relativisme. Double effet pervers. Il transforme la signification « d’action » et de « contemplation ». L’action est maintenant expérience scientifique. Rien n’existe sans elle. La contemplation devient la recherche, à l’intérieur de soi, de modèles (mathématiques) qui expliquent l’expérience. Mais cela est auto réalisateur ! Ce que l’homme voit au fond de lui (cf. la psychologie) est l’effet de sa physiologie, l’expression de ses tripes, pas de son esprit. Du coup, il ne peut « comprendre » de ce qui l’entoure que ce qui correspond à ce modèle. Ce qu’il croit objectif ne l’est donc pas. Il est prisonnier de sa physiologie ! Il n’est plus qu’un élément d’un énorme tube digestif.
Ce qui est étrange est que l’avilissement de l’homme est sans fond. La victoire de l’artisan a amené celle du travailleur (bête de somme). La division du travail a fait de nous des rouages d’un processus qui produit pour la consommation. Autrement dit rien d’immortel n’en sort. L’espèce a gagné. C’est d’ailleurs ce que signifie la victoire de l’économie. Chez les Grecs et les Romains, l’économie est la gestion de la maison. Or, ses préoccupations, alimentaires, régissent le monde moderne ! Pire, la machine menace de travailler à notre place. Nous privant ainsi de notre dernière raison d’être !

(Ce que cela m’inspire suit.)